Homo sapiens

Mister Trump ! Ce titre ne signifie pas "gay savoir", mais "homme sage", "homme sachant", "homme savant", "homme scient". Appellations appropriées au Mahatma Gandhi, qui fait mon admiration et l'objet de ce billet. Nouvelle variation sur le thème "La richesse du pauvre". Donald, ton tour viendra demain, pour une autre, sur le thème inverse.

Dans Le Standinge, Bérurier (Alexandre-Benoît et non pas Eugène), s’est amouraché d’une comtesse ! Pour faire son entrée dans le beau-demi-monde, et ayant trouvé un guide des bonnes manières datant de quarante ans, il se met à le potasser. Par ailleurs, nommé professeur de bonnes manières à l’école de police de Saint-Cyr au Mont d’Or, pour les besoins d’une enquête, il livre à ses étudiants fascinés sa lecture critique dudit guide.
Inspiré par Béru, je vais faire le même travail avec un autre guide, Lettres à L’Ashram, de Gandhi. En 1930, de prison, il écrit à ses disciples restés à l’Ashram, pour leur résumer ses règles de vie et principes moraux. Je vous promets la même liberté que celle de Bérurier dans son aptitude à prendre ce qui lui plaît et à rejeter ce qu’il réfute.

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Vérité (satya)

"Vérité est Dieu."
« La vérité doit constituer le centre de toute notre activité. »

« …ce qui peut sembler vérité à l’un semble fréquemment erreur à l’autre. Que cela ne trouble pas le chercheur. Si l’on fait un effort sincère, on s’apercevra que les vérités différentes en apparence sont comme d'innombrables feuilles, qui paraissent différentes, et qui sont sur un même arbre. »

Cet aphorisme vise surtout à l’œcuménisme. Les religions portent la même vérité, même si les formes diffèrent. C’est par ailleurs une notion assez classique de philo. Ça me fait penser au conte zen des trois moines dans un jardin.
C’est très beau, et pratique aussi : après le tremblement de terre de 1934 au Bihar, Gandhi assura que la catastrophe était due au péché commis par les classes supérieures hindoues qui avaient interdit aux castes inférieures d’accéder à leurs temples. Rabindranath Tagore réfuta les propos de Gandhi, affirmant que la catastrophe était due à des causes naturelles, et non pas morales, aussi répugnante que soit la pratique de l’intouchabilité.

Pour qu’un héros soit un héros, il faut qu’il ait des petits défauts, qu’ils fassent lui aussi des erreurs. J’aime bien Gandhi aussi pour ce genre d’ânerie.

Amour (ahimsâ)

« Dans sa quête de la Vérité, un sage se trouva placé devant ce problème : « Vais-je supporter ceux qui me suscitent des difficultés, ou vais-je les détruire ? »
Il comprit alors que celui qui persiste à détruire d’autres êtres n’avance pas, mais reste simplement où il est, tandis que celui qui supporte les créatures lui créant des difficultés va de l’avant, et parfois même entraîne les autres avec lui. Le premier acte de destruction lui enseigna que la Vérité n’était pas à l’extérieur, mais au-dedans de lui. Par conséquent, plus il recourait à la violence, et plus il s’éloignait de la Vérité. Car en luttant contre l’ennemi qu’il cherchait à l’extérieur, il négligeait l’ennemi intérieur. »

C’est clair ! Ce n’est pas avec un fusil d’assaut, un mur ou une guillotine qu’on règle les problèmes.

Chasteté (brahmâchârya)

À première vue, là, je suis un peu déçu de retrouver deux poncifs catholiques : celui du célibat des prêtres, et celui de l’impureté du désir charnel. En bref, pour Gandhi, si tu cherches la Vérité, tu ne te maries pas. Pareil pour l’amour :
« Si un homme donne son amour à une femme, ou une femme à un homme, que leur reste-t-il à offrir au monde entier ? »
Si on veut appliquer ça et qu’on est déjà marié, il y a une solution :
« ils peuvent se conduire comme s’ils n’étaient pas mariés. » […] « Leur amour se libère de l’impureté du désir et ainsi devient plus fort. »

Pourquoi ainsi renier la création elle-même ? Et donc critiquer le créateur ? Tu parles d’une action de grâce ! Je laisse parler plus poète que moi :

LEO FERRE C'EST EXTRA 1969 CLIP LIVE CHANSON FRANCE TV FR HQ © KIRIVALSE

Bon, quand-même, pour me faire l’avocat du diable, quelle paix dans la chasteté aussi bien que dans le célibat !

Maîtrise des organes du goût
« Il faut prendre la nourriture comme on prend des médicaments, c’est-à-dire sans se demander si elle est ou non agréable au goût ; il ne faut en prendre que les quantités nécessaires aux besoins du corps. »

On aborde ici une des idées les plus fortes de Gandhi : la mesure, la consommation raisonnée. Inégalité, obésité et malnutrition, 80 ans plus tard, montrent que le Gandhi qui remet en cause le développement à l’occidentale est prophète en sa planète.
Mais quel dommage qu’il aille encore jouer les grenouilles de bénitier et réfuter le plaisir des sens ! Pourquoi pas ne manger que le nécessaire et y prendre goût quand-même ? Ma tomate avec son petit oignon et son crottin de chèvre, avec poivre et huile d’olive, mes capellini à l’emmenthal, mes fruits de saison… Et le vin ! C’est extra !

Abstention de vol

Admirons la continuité de la morale de Gandhi :
« Si je mange un fruit dont je n’ai pas besoin, ou si j’en prends plus qu’il ne m’est nécessaire, je commets un vol. »
Là, on pardonne son puritanisme. Un abus quelque part, c’est une carence autre part. 80 ans plus tard, on est bien au courant : « équation de l’apocalypse », augmentation exponentielle de la population, et limites physiques à l’accroissement des ressources agricoles.

Non-possession ou pauvreté

« La non-possession est liée à l’abstention de vol. Un objet, même s’il n’a pas été acquis par le vol, doit néanmoins être considéré comme dérobé, si on le possède sans en avoir besoin. »

Idem. Extension de la notion à tous types de produits.

« La civilisation, au vrai sens du mot, ne consiste pas à multiplier les besoins, mais à les réduire volontairement, délibérément. Cela seul amène le vrai bonheur, la véritable satisfaction, et nous permet ainsi de mieux servir. »

J’ai quand-même une réserve : ma vieille moto, qui embellit mon espace, avec laquelle je retrouve mes vingt ans, et vais en Lozère, sur le causse de Mende avec ses villages morts, ou me baigner au lac de Villefort. C’est un gadget qui m’est utile. Tant pis pour le Mahatma.

Intrépidité

« Comme le dit Pritam, « le sentier qui mène à Hari (le Seigneur) est le sentier des braves, et non celui des lâches. » Ici Hari désigne la Vérité, et les braves ne sont pas ceux qui sont armés d’épées, de fusils, etc., ce sont les intrépides. Seuls ceux que possèdent la crainte se munissent d’armes. »

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Là, je suis encore en phase. Est intrépide celui qui demande à quelqu’un de couper son moteur qui tourne inutilement. Ou qui veut arrêter des bulldozers. Ou des rodéos.
Remarque : Gandhi parle ici des armes au sens propre. Car il a employé au cours de ses luttes de très puissantes armes : notoriété, grève de la faim, désobéissance civile. Son intrépidité à lui est incontestable : depuis son premier affront raciste jusqu’à son assassinat, en passant par ses incarcérations et ses grèves de la faim, toute sa vie le montre. Ses combats et adversaires aussi : colonialisme, guerres de religions, racisme, pauvreté, sujétion des femmes, ostracismes et injustices de tout poils.

Élimination de l’intouchabilité

« Nul ne peut naître intouchable, puisque chaque être est une étincelle d’un seul et même feu. »

Gagner son pain

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Gandhi cite des auteurs européens, Tolstoï, Ruskin, Bondaref, et les compare avec un passage de la Bhagavad Gita, « où l’on nous dit que celui qui mange sans offrir un sacrifice mange de la nourriture volée. Sacrifice ne peut signifier ici que gagner son pain. »

« un millionnaire ne durera pas longtemps et il se fatiguera vite de la vie s’il se prélasse dans son lit toute la journée, et s’il se fait nourrir. Aussi cherche-t-il de l’appétit en prenant de l’exercice et arrive-t-il ainsi à manger. Si chacun, riche ou pauvre, doit ainsi prendre de l’exercice de quelque sorte, pourquoi cet exercice ne serait-il pas productif, pourquoi ne consisterait-il pas, par exemple, à gagner son pain ?

C’est un rien naïf, non ? Et pourtant ! Le vélo d’appartement illustre l’absurdité d’une vie où tout est fait par les machines, et où il faut d’autres machines pour exercer son corps ! Aller au travail en vélo fait gagner du temps.
Gandhi faisait et lavait lui-même ses vêtements.

« Chacun doit faire disparaître ses propres détritus. L’évacuation est une fonction aussi nécessaire que l’alimentation. »
« Je sens depuis des années qu’il doit y avoir quelque chose de fondamentalement faux à ce que, dans une société, une classe distincte soit chargée de la vidange. »

80 ans avant nous, il pose la question des déchets, et aussi celui de la spécialisation des travaux.

Tolérance, ou égalité des religions

« Je n’aime pas le mot tolérance, mais je n’en trouve pas de meilleur. La tolérance peut impliquer la supposition que la foi d’un autre est inférieure à la nôtre, tandis que l’ahimsâ nous enseigne à conserver, pour la foi religieuse d’autrui, le même respect que nous accordons à la nôtre — dont nous reconnaissons ainsi l’imperfection. »

« Chacun a raison de son propre point de vue, mais il n’est pas impossible que tout le monde ait tort. »

Dans ce scepticisme à la Descartes paraît la grande clairvoyance d’un homme religieux qui admet l’athéisme.

Humilité
« La véritable humilité exige que l’on consacre entièrement au service de l’humanité l’effort le plus ardu et le plus constant. »

Le devoir citoyen, en somme.

L’importance des vœux

Gandhi fait parler ceux qui autorisent des dérogations aux règles :
« Ils disent : s’abstenir d’alcool est une excellente chose, mais quel mal peut-il y avoir à en prendre exceptionnellement, par exemple pour des raisons d’ordre médical ? Un vœu d’abstinence totale serait une entrave inutile. Et il en est de même pour les autres questions.»
Et il réfute : « Celui qui dit : j’agirai ainsi dans la mesure du possible révèle ainsi soit son orgueil, soit sa faiblesse. »

Alors moi, je suis faible ! Je ne mange plus de viande, mais le beaujolais nouveau sans rosette de Lyon, là, non. Et je pose le vélo quand il fait trop froid, et je prends la moto pour aller ailleurs.

Sacrifice (Yajna)

« Yajna désigne un acte ayant pour but le bien d’autrui, accompli sans l’espoir d’aucune récompense, temporelle ou spirituelle. »
« Par autrui il faut entendre non seulement l’humanité, mais tout ce qui vit. »
« ce ne sera pas un yajna que de sacrifier des animaux inférieurs, même si c’est avec l’intention de servir l’humanité. »
« Un grand sacrifice doit aussi être un acte qui favorise le plus grand nombre possible d’hommes et de femmes avec le moins de difficultés possibles. Ce ne sera donc pas un yajna, encore moins un mahayajna que de souhaiter ou de faire du mal à quelqu’un d’autre, fut-ce même pour obéir à un soi-disant intérêt supérieur.»

Devoir citoyen, réfutation de toute raison d’état, bénévolat, gratuité. Ce qui pouvait paraître naïf il y a 80 ans l’est un petit peu moins aujourd’hui.

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Se consacrer au service de ses voisins les plus proches.

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« Il en est pour l’univers comme pour l’individu  est un principe infaillible que nous ferions bien de prendre à cœur. D’autre part, celui qui se laisse égarer par le « paysage lointain » et qui va jusqu’au bout de la terre pour servir, non seulement voit son ambition déçue, mais encore manque à son devoir envers son voisin. »

Ça me fait penser à "L'enfer est pavé de bonnes intentions."

Gandhi conclut alors en instaurant la célèbre institution du khaddar et du rouet : chaque Indien doit fabriquer lui-même ses vêtements.

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