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Billet de blog 13 janvier 2025

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Les outils magiques

De nouveau, on trouve des points communs entre fable du 17ième siècle et conte sénégalais. La bonne fortune récompense la modestie et l'honnêteté. Les confrères du bûcheron, qui l'ont entendu raconter son aventure, le roi jaloux du pêcheur, vont vouloir imiter, mais avec sottise et cupidité. Par ailleurs, les deux héros sont pauvres, et perdent leur outil.

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Le Bûcheron et Mercure

Cette fable contient un envoi assez long au comte de Brienne, lettré. C’est une réflexion sur l’art du fabuliste. Il n’est pas sans intérêt, vous pouvez le trouver facilement en cherchant le Bûcheron et Mercure. Ésope a écrit Le bûcheron et Hermès

Un bûcheron perdit son gagne-pain.
C'est sa cognée ; et la cherchant en vain,
Ce fut pitié là dessus de l'entendre.
Il n'avait pas des outils à revendre.
Sur celui-ci roulait tout son avoir.
Ne sachant donc où mettre son espoir,
Sa face était de pleurs toute baignée :
« Ô ma cognée ! ô ma pauvre cognée !
S'écriait-il : Jupiter, rends-la-moi ;
Je tiendrai l'être encore un coup de toi. »
Sa plainte fut de l'Olympe entendue.
Mercure vient. « Elle n'est pas perdue,
Lui dit ce dieu ; la connaîtras-tu bien ?
Je crois l'avoir près d'ici rencontrée. »
Lors une d'or à l'homme étant montrée,
Il répondit : « Je n'y demande rien. »
Une d'argent succède à la première,
Il la refuse ; enfin une de bois :
« Voilà, dit-il, la mienne cette fois ;
Je suis content si j'ai cette dernière.
- Tu les auras, dit le dieu, toutes trois :
Ta bonne foi sera récompensée.
- En ce cas-là je les prendrai », dit-il.
L'histoire en est aussitôt dispersée ;
Et boquillons de perdre leur outil,
Et de crier pour se le faire rendre.
Le roi des dieux ne sait auquel entendre.
Son fils Mercure aux criards vient encor ;
A chacun d'eux il en montre une d'or.
Chacun eût cru passer pour une bête
De ne pas dire aussitôt : « La voilà ! »
Mercure, au lieu de donner celle-là,
Leur en décharge un grand coup sur la tête.

Ne point mentir, être content du sien,
C'est le plus sûr : cependant on s'occupe
A dire faux pour attraper du bien.
Que sert cela ? Jupiter n'est pas dupe.
_______________________________

Le tam-tam magique

Illustration 1

E soleil se couche, lançant ses derniers rayons rougeoyants sur le grand tamarinier piqué au milieu d’un pauvre village de pêcheurs. Quelques cases délabrées montrent la misère des habitants. Parmi eux, Seydou est le plus pauvre, car la pirogue léguée par son père fait eau de toutes parts malgré les rafistolages de fortune, chaque jour plus précaires.
Ce soir là, Seydou n’a rien à manger, et son ventre crie famine. 
Au bord du grand marigot, un arbre se penche sur l’eau et de nombreux oiseaux y ont fait leurs nids. S’il allait prendre leurs œufs, afin de calmer les tiraillements de son malheureux estomac ?
Aussitôt dit, aussitôt fait. Son coupe-coupe entre les dents, Seydou escalade le tronc. Arrivé aux premières branches, comme il veut se frayer un chemin, l’outil lui échappe et tombe dans l’eau. C’est vraiment trop de malheur ! Seydou redescend, et bien qu’il n’ignore pas la présence des caïmans, il plonge résolument : sa famille a le pouvoir de leur parler et de les tenir en respect.
Dès que le pêcheur a disparu sous l’eau illuminée par le soleil couchant, un extraordinaire sentiment d’aisance et de légèreté l’envahit. Il plonge, plonge, indéfiniment, sans effort, dans une lumière tamisée. Le voici qui glisse au milieu d’une végétation d’abord aquatique, puis terrestre ! Les poissons, qu’il connaît bien, se transforment sous ses yeux en oiseaux colorés, les roseaux en forêt magnifique.
Seydou marche maintenant sur un sentier ombragé et arrive à un riche village dont les cases respirent la prospérité et le bonheur. Conduit au Chef du village, celui-ci lui demande :
— Que viens-tu faire ici, étranger ? Il n’y a pas place dans notre village pour les inutiles et les paresseux !
— Je ne veux pas être inutile, dit Seydou. Je demande à travailler et la nourriture me suffit comme paiement.
— Que sais-tu faire ?
— Je suis pêcheur de mon état.
— Ici, nous n’avons pas de rivière. Mais tu as l’œil vif et le pied agile. Tu pourrais garder les bœufs. C’est le seul travail que nous connaissions.
Seydou accepte et devient le meilleur berger du village. Il a chaque jour sa ration de mil et de lait caillé. Il est heureux.
Pourtant les vastes plaines sans eau l’attristent.
Un jour, il reprend son bâton et part à la recherche d’une rivière.
Seydou marche jour après jour, nuit après nuit, et arrive enfin à un village perché sur une colline et ombragé de caïlcédrats. Le pays semble fort heureux, et si riche que le Roi vit entouré de ses sujets, dans une fête perpétuelle.
— Je viens chercher du travail, dit Seydou au Roi.
— Ici, on ne travaille pas, répond le Roi, et nous n’avons pas besoin de pauvres bougres en haillons comme toi.
— Je puis rester également sans travailler, réplique Seydou, pourvu qu’on me nourrisse.
— Ton esprit me plaît, noble étranger, aussi je te donne à choisir entre ces tam-tam que tu vois alignés dans cette salle. Dans ce village, la musique et la danse sont les seules occupations. Nous allons bien voir si tu es capable de battre le tam-tam. Quel tam-tam choisis-tu ?
Seydou, humble et modeste, prend le plus petit.
Comme personne ne semble faire attention à lui, Seydou s’ennuie dans ce pays si joyeux, car danser et chanter tout le jour est plus ennuyeux encore que de conduire les bœufs ou de voguer sur le marigot.
Voilà donc notre homme, son petit tam-tam sous le bras, en route vers de nouveaux pays.
Un soir, il aperçoit sous la lune le reflet d’un immense lac. Sa joie est telle qu’il pénètre aussitôt dans l’eau. À peine est-il entré que le flot l’entraîne invinciblement. Comme à son premier voyage, il est attiré dans le fond du lac, éclairé par la lumière blanche de la lune. Les caïmans, ses amis, viennent le saluer, les oiseaux qui l’entouraient au départ redeviennent poissons. Voici les roseaux, l’arbre de la rive familière, et sur la vase, son coupe-coupe, qu’il ramasse. Seydou perce la surface de l’eau et se retrouve chez lui, son petit tam-tam sous le bras, seul souvenir de son merveilleux voyage.
Il s’assied dans sa pauvre case délabrée, et se met à jouer machinalement de son petit tam-tam.
Aussitôt, la case qui était de guingois se redresse et se couvre de chaume neuf. Seydou continue à jouer. Des calebasses pleines de mil, de haricots, et même de riz et de viande, surgissent autour de lui.
Seydou bat de plus en plus fort, et les étoffes, les parures, s’accumulent.
Tout le village réveillé accourt, et comme la lune est à son plein, un grand tam-tam s’organise. Tous ces pauvres gens sont émerveillés de tant de richesses.
La fête reprend chaque soir, à tel point que le Roi, averti de ces étranges réjouissances, et jaloux de ce pêcheur si riche et si généreux, vient demander des comptes à Seydou, qui lui raconte alors point par point son aventure.
Le Roi n’hésite pas un seul instant. Il prend le coupe-coupe de Seydou et s’en va au bord de la rivière. Il monte dans l’arbre, et plouf !... voilà le coupe-coupe dans l’eau. Le Roi plonge dans le fleuve sans souci pour son grand boubou brodé d’or et d’argent.
Tout comme Seydou, il est transporté et accomplit un merveilleux voyage.
Le voici arrivé au village des bœufs. Il est las et affamé :
— Donne-moi à manger, dit-il au Chef du village.
— Ici, répond le chef, les paresseux ne mangent pas. Pour avoir droit au repas, il faut travailler.
— Quel travail me proposes-tu ?
— Dans ce village, il n’y a pas d’autre métier que celui de berger. Tu garderas les bœufs !
— Moi, s’écrie le Roi, garder les bœufs ! Mon rang ne me le permet pas !
— Alors quitte le village et va chercher plus loin.
Le Roi s’en va, vexé et furieux, l’estomac toujours vide.
Après une marche pénible et douloureuse, il arrive enfin au village des tam-tam, toujours en fête, regorgeant de nourriture et de richesses. Après avoir calmé sa faim, il va faire une visite à son confrère, le Roi du pays des tam-tam.
— Salut, Roi mon frère, dit le Grand Maître du Pays de la Joie. Choisis un de ces tam-tam, selon ton goût, et repars dans ton pays, car s’il y a deux couronnes dans un royaume, il y en a une de trop.
— Sois remercié, grand Roi mon frère. Je repars dès ce soir, tu peux me croire.
Inutile de dire que le vaniteux choisit le plus gros des tam-tam, si gros qu’il a de la peine à le porter sur sa tête.
Voici le Roi courant malgré sa charge, tout joyeux et comptant en son esprit tout ce qui sortira d’un aussi gros instrument, alors que le petit tam-tam de Seydou est déjà si généreux.
Il arrive au lac, avance dans l’eau, reprend le merveilleux chemin des profondeurs. Voici le coupe-coupe de Seydou. Méchamment, le Roi l’enfonce dans la vase :
— Plus jamais nous n’aurons besoin de tes services, outil de malheur.
De retour dans son palais, il convoque ses sujets, pour une grande soirée de réjouissances. Quand le peuple est rassemblé, le Roi commence à battre son énorme tam-tam, qui émet des sons lugubres et effrayants. Aussitôt, tous les mauvais génies du fleuve, tous les djinns de la plaine, tous les démons de la forêt, se précipitent sur les courtisans, ne ménageant pas plus les nobles que les paysans ou les pêcheurs, piquant de-ci, brûlant de-là, frappant les danseurs avec des branches d’épineux, en chantant sur un rythme endiablé :

    Les vaniteux
    Ne méritent rien de mieux
    Les envieux
    Périront par fer ou par feu...

Heureusement, Seydou arrive au milieu de ce beau tapage. Il se met à battre sur son petit tam-tam, et les génies, djinns et autres diables s’enfuient aussitôt en chantant :

    Seydou est modeste et travailleur
    Les diables n’ont plus rien à faire
    Seydou est bon et généreux,
    Qu’il soit le Roi de ce village heureux !...

Les villageois eurent vite fait de rosser leur mauvais Roi et de placer Seydou sur le trône.
Grâce à son tam-tam magique, il put satisfaire les besoins de ses sujets, et il régna sagement pendant plus de cent années !
Voilà le conte qu’a saisi le griot à l’instant où il allait se perdre au fond de l’océan.

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