Le Prêtre Con Intégriste et le Bouquiniste Caractériel

Antifable de la fournaise. Vécu aujourd'hui, tout frais. Confession.

Ce type, je ne l’avais pas vu depuis plusieurs années. La dernière fois, on s’était fâchés. En parlant de christianisme, plutôt de catholicisme d’ailleurs (il a tendance à confondre les deux). Nos relations avaient bien démarré, pourtant : il me donnait des livres ! Il y a à Conflans Sainte Honorine une organisation caritative dont il s’occupait. Il recevait des dons, les liquidait. Moi, il m’apportait ce qui lui restait. Il m’avait expliqué qu’il avait une tournée des bouquinistes, le dernier lui prenant tout à 5 centimes. Et parfois il me laissait certains cartons qui sans cela se retrouvaient chez ce bouquiniste à 5 balles.
J’étais un bouquiniste à zéro balle. À cette époque-là, je prenais encore tout ce qu’on me donnait. Très vite, j’ai expliqué que je ne prenais plus que ce qui m’intéressait.

croisades

Ça s’est envenimé un jour : en parlant de religion, donc. Une parole extraite de l’Évangile, qui, pour moi, ne passait pas : « Je suis venu apporter le glaive parmi vous. » Je lui exprimai que ça faisait tâche avec le « Remets ton épée au fourreau », ou avec le « Quand tu fais du mal à quelqu’un, c’est à moi que tu fais du mal », ou encore avec le « Si on te donne une gifle sur la joue, tend l’autre ».
La discussion s’était progressivement animée. Il avait fini par lâcher entièrement son venin : moi je pourrais partir en guerre pour mon dieu. Il se permit même d’affirmer : « Mais vous, vous n’avez aucune culture. Vous ne pouvez pas savoir. »
Pauvre mec ! C’est vraiment classique avec les cons : finalement, c’est toujours vous le con.

Cette après-midi, j’étais plongé dans des variations de Zarmo, en même temps que dans la préface de Georges Couton aux Fables de La Fontaine. Et le vla qui se pointe. Grâce à cette magnifique fonction d’oubli et de pardon qui nous sauvera peut-être, je l’accueillis cordialement.

Et la tchatche recommence. C’est moi qui ouvre le feu, j’avoue.
— Vous avez vu la dernière sortie de Bénito ?
Comme il est pas sur Mediapart, il pige pas.
— Benito Séizé !
Pige toujours pas. D’la faute à mon italien de cuisine, sûrement.
— Benoît seize !
— Ah ! Mais il est plus pape !
— Oui mais il est pas mort. Y cause toujours.
— Qu’est-ce qu’il a dit ?
— Ben, que la pédophilie dans l’église, c’était d’la faute à mai 68 !
— Ben c’est vrai !
Voilà. C’était parti. Si on avait filmé, on aurait pu mettre un coryphée en voix off pour expliquer que dans pas longtemps, le bouquiniste caractériel serait en pétard, et le prêtre con intégriste dehors.
Après une discussion à peu près paisible sur la sexualité, la loi, la liberté, on en est venu à parler de la colonisation, je ne sais plus par quel cheminement exact, peu importe. Comme autrefois, on en revient à la colonisation « chrétienne ». Il réfute le terme. J’enfonce le clou, je descends d’un siècle :
— Avant les révolutions, le pouvoir et la religion sont cul et chemise.
Il me raconte alors qu’il a vu un film, 1492. En parlant des Amérindiens :
— Ils avaient une croyance comme quoi ils devaient un jour recevoir la visite d’un peuple de dieux.
Je remarque :
— Ne globalisez pas ainsi. Il y avait sur le continent plusieurs civilisations, plusieurs peuplades, et qui n’avaient donc sûrement pas de croyance commune. Il acquiesce et enchaîne :
— D’accord, mais quand les Espagnols sont arrivés, la peuplade qu’ils rencontraient s’est donc prosternée devant eux. C’était un hasard fou, c’est le jour même qu’indiquait la prophétie que les Espagnols sont arrivés.
Comme histoire de cornecul difficile de faire mieux !
Et là, il sort la grosse artillerie.
— Donc la rencontre s’est bien passée. Les Espagnols, qui étaient malins, entrèrent dans le jeu. Mais y a toujours des cons, partout. Le caca est venu du sorcier, qui a pris ombrage.
J’ai deviné la suite.
— C’est de leur faute s’ils se sont fait massacrer. Le génocide, c’est de la faute des génocidés. Ils l’avaient cherché. Tiens, un jeune du quartier m’a sorti ça, un jour : « Jésus, il l’avait cherché. »
— Mais c’est historique !
Vrendez compte ? J’avoue, je suis parti en couille.
— Vous me faites chier. Dehors.
La saynète se passait devant la vitrine, car il n’avait pas pénétré plus avant dans la boutique. J’ouvre la porte. Il ne sort pas :
— Vous voyez que vous ne pouvez pas discuter !
— Pas avec les cons.
Comme il avait pas l’air de vouloir sortir, je me mets à gueuler !
— Vous allez m’obliger à fermer la boutique ? Il faut vous envoyer la demande de foutre le camp en trois exemplaires ?
— Vous êtes vraiment un con !
— Vous en êtes un autre.
Il était à ce moment enfin sorti. Il répéta :
— Espèce de con.
Rideau.

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