Alexandre D'huma

Petit interlude dont on pourrait croire qu’il n’a aucun rapport avec le sujet de ce blog, mais en fait si.

couple-audin

 Qu’ils étaient beaux… Qu’ils étaient jeunes… Qu’ils étaient heureux… Mais l’époux est enlevé par des criminels au nom d’une trop éternelle raison d’état colonial. Torturé, disparu. Enlevé alors que je suçais mon pouce dans le ventre de maman, mort probablement avant que je naisse. Bonheur brisé comme les os, vie supprimée par des soudards, peut-être un ou deux théorèmes qui ne seront jamais ? Allez savoir. Archimède, lui aussi, a été exécuté par des soudards. Mais il était âgé. Maurice Audin lui, avait 27 ans. Et s’il est mort, c’est parce qu’il souhaitait l’indépendance de l’Algérie. Il est mort d’avoir eu raison. De ne pas s’être aligné sur le troupeau confit dans le faux confort et le vrai lucre du pillage d’état.

Alors, ça m’a fait penser à Alexandre. Non pas l’archéo-boucher. Pas non plus le récent À-La-Benne. Non. L’auteur du Comte de Monte Christo. 

Alexandre Dumas a écrit ceci aux alentours de 1850. C’est un regard clinique sur le joug français au Maghreb au 19ième siècle.

Une chose qui ne contribuera point à rapprocher les Français des Arabes, c'est notre façon de rendre la justice. Exemple : Deux propriétés se touchent ; elles ont des limites notoirement connues, connues de tout le monde. C'est bien. En vertu de cette notoriété, l'Arabe croit n'avoir rien à craindre. Au lieu de bâtir sur son champ, l'Européen bâtit sur le champ de son voisin.
L'Arabe, qui a bonne envie de se faire justice lui-même, ne l'essaie même pas, car la chose lui est formellement défendue. Il va trouver le chef du bureau arabe de la ville ou de la contrée. Il lui expose son cas. Le chef du bureau s'assure par ses yeux du bon droit de l'Arabe. Mais, comme il faut mettre des procédés dans les relations, il écrit au Français que c'est par erreur sans doute qu'il a bâti sur un terrain qui ne lui appartient pas.
L'empiéteur reçoit la lettre. Mais, comme lui n'est pas forcé d'être poli, il ne se donne pas même la peine d'y répondre. L'Arabe qui voit la démarche sans résultat, et que son voisin met tous les jours de nouvelles pierres sur les anciennes, l'Arabe revient au chef du bureau et renouvelle sa plainte. Le chef du bureau lui répond qu'il a fait tout ce qu'il a pu faire, et le renvoie au juge de paix.
Le juge de paix cite les deux parties en conciliation. Le Français fait défaut. Le magistrat s'assure que l'Arabe est dans son droit, et donne à l'Européen l'ordre de quitter le terrain.
L'Arabe rentre chez lui satisfait, et raconte à la veillée qu'il y a de la justice dans le gouvernement des Français et que le cadi a donné l'ordre à l'envahisseur de déguerpir.
En conséquence, comme l'Arabe ne sait pas ce que c'est que le pétitoire et le possessoire, que d'ailleurs il ne comprend pas qu'on désobéisse à un ordre du cadi, il attend tranquillement que l'Européen déguerpisse, ce qui, à son avis, ne peut pas manquer.
Huit jours se passent. Dans sa simplicité, l'Arabe croit qu'une punition va tomber sur celui qui n'obéit ni au gouvernement militaire, ni à la justice civile. Mais, comme le temps s'écoule, que la maison monte toujours, que le voisin n'est pas puni, le plaignant retourne au bureau arabe et raconte, comme une chose inouïe, que le Français, malgré l'avertissement du chef du bureau, malgré le jugement du cadi, non seulement n'a pas quitté les lieux, mais encore continue de bâtir.
L'Arabe demande un conseil. Le chef du bureau conseille à l'Arabe de s'adresser au tribunal de première instance. L'Arabe s'adresse au tribunal de première instance, et là, il apprend qu'avant toutes choses il doit se munir d'un avocat. L'Arabe se met en quête de cet objet inconnu, le trouve, et s'informe à lui de quelle façon il doit procéder pour rentrer dans son bien. L'avocat lui répond que c'est rien n'est plus facile, que la cause est excellente, mais qu'il doit d'abord donner vingt-cinq francs.
Le plaignant répond qu'il repassera, et se rend au bureau arabe pour savoir si réellement il doit donner les vingt-cinq francs demandés. Le chef du bureau lui répond qu'en effet c'est l'habitude. Le plaignant demande comment il se fait qu'il soit obligé de donner vingt-cinq francs à un homme qu'il ne connaît pas et auquel il ne doit rien parce qu'un autre homme qu'il ne connaît guère davantage est venu lui prendre son champ. Le chef du bureau arabe cherche une bonne raison, n'en trouve pas et répond : « C'est l'habitude. »
Du moment où celui en qui il a toute confiance lui dit que c'est l'habitude, l'Arabe lève la pierre sous laquelle est caché son argent, en tire cinq douros et va les porter à l'avocat, auquel il les compte un à un, en accompagnant chacun d'eux d'un soupir. L'avocat attaque alors l'Européen en première instance. Nous supposons que l'interprète est bon, que le juge sait de quel endroit on lui parle, et qu'il rende en première instance un jugement qui ordonne au défendeur de vider les lieux.
L'Arabe a gagné son procès. Le jugement lui a coûté cinq douros, c'est vrai, mais enfin l'aga lui a rendu justice, le cadi lui a rendu justice, les medjèles lui ont rendu justice, il a eu trois fois raison. Première fois devant le chef du bureau arabe, deuxième fois devant le juge de paix, troisième fois devant le juge de première instance. Il est donc matériellement impossible qu'il ne rentre pas en possession de son champ. Il raconte cela à la veillée, disant que c'est une vérité que le sultan des Français n'a que des enfants en Algérie, les uns Musulmans, les autres Français.
Pendant quinze jours, il attend que l'Européen se retire, l'Européen reste ; que la maison s'arrête, la maison continue de monter. Le seizième jour, il est assigné en appel. Il apporte au bureau arabe le papier écrit de gauche à droite au lieu d'être écrit de droite à gauche, écrit en petites lettres au lieu d'être écrit en grosses lettres, et il demande ce que cela veut dire. Le chef du bureau arabe lui répond que son voisin trouve qu'on l'a mal jugé, et l'assigne devant un nouveau tribunal.
L'Arabe s'informe de ce qu'il a à faire. Il faut qu'il aille à Alger. Mais, pour lui faciliter les démarches à faire, le chef du bureau arabe lui donne une lettre pour un avocat d'appel. Celui-là est dans la métropole, il demande 80 francs, seize douros au lieu de cinq.
L'Arabe est stupéfait de cette nouvelle prétention. Cependant, il se décide, tire les seize douros de sa poche, les donne à l'avocat et lui recommande son procès.
Les procès est imperdable, aussi l'avocat le gagne. L'empiéteur est condamné à la restitution du champ et aux frais du procès ; l'Arabe va rentrer dans sa terre et dans ses déboursés.
Il revient chez lui et attend. La maison monte toujours : on en est au faîtage. Quant aux déboursés, au lieu de rentrer dedans, l'Arabe reçoit un nouveau papier timbré. C'est un appel en cassation.
Le procès dure depuis un an, l'Arabe occupé de son procès n'a pas ensemencé son champ et par conséquent a perdu sa récolte. Il a 150 francs à donner à l'avocat en cassation, au lieu des 80 qu'il a donnés à l'avocat d'appel. Il faut en outre qu'il fasse le voyage de Paris s'il veut suivre son procès. Il abandonne champ et maison, et s'enfuit, disant que chrétiens, gouvernement et particulier se liguent pour le dépouiller.
Au bout de trois ans, l'Européen fait valider sa possession et se trouve maître légitime de la maison et du terrain.
Si la justice avait été rendue par les Turcs, voici ce qui se serait passé : L'Arabe aurait choisi un jour de marché, et serait venu se plaindre au caïd. Le caïd aurait envoyé les parties devant le cadi. Le cadi, séance tenante, aurait fait venir les anciens du pays pour savoir d'eux de quel côté était le bon droit. Les anciens du pays auraient porté témoignage. Le voleur eût reçu cinquante coups de bâton sous la plante des pieds, et tout eût été dit.
Nouvelle preuve que ce marchand de bonnets de coton de Tunis avait eu tort de préférer la justice française à la justice turque.

Pourquoi n’a-t-on pas écouté Alexandre ! Peut-être, parce qu’il était au quart Noir ?

J’espère ne choquer personne, mais je pense que les Algériens auraient pu préférer l’administration française à l’administration ottomane, si la France avait été vertueuse. Quel paradoxe : Une Algérie française pérenne, cela passait par le strict contraire de ce que furent les tenants de L’Algérie Française de la fin, celle des paras, barbouzes, Le Pen, Aussaresses, etc.

Remarque : aujourd’hui, on a encore des Benalla.

Et alors, le rapport avec le sujet de ce blog ? Voilà : c’est les « mauvais garçons » et l'insécurité, diffuse ou paroxystique. L’épouvantable contentieux de la colonisation et ses retombées d’autant plus violentes qu’elles frappent les pauvres d’esprit. Si la colonisation n’avait pas eu lieu, ou peut-être si elle n’avait pas été odieuse, le terrorisme n’existerait pas. 

Nous, les peuples du monde, nous devons nos malheurs actuels aux gouvernants passés. Le plus terrible, c’est que les colonisations modernes (celle de la Palestine étant la toute dernière), ont été décidées par des gouvernements démocratiques. Ne cherchez pas plus loin pour comprendre comment les discours anti-démocratiques, salafiste par exemple, ou anti-système, peuvent rencontrer autant de succès, alors qu’ils sont en soi absurdes.

Retour avenue Paul Brard, entre le 9 (Franprix) et le 11 (moi). Photo prise, coïncidence, le 15 juillet 2016. 

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