Les fesses qui pleurent

Larmes ! pleurs ! S’il n’y avait que deux mots lyriques, ce serait eux. Riment avec arme, douleur, alarme, bon et mal heur, charme, meurt et meurent, etc. Se faufilent dans des tas d’expressions et de dénominations : « pleurer sa peine » ; « larmes de crocodiles » ; « pleure-pain » ; « lacryma Christi » ; lacrymogène ; les « larmes de sang » ; et surtout : « pleurer les fesses ».

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La politique, la gent politique, nous font souvent « pleurer les fesses ». Dommage qu’on n’ait pas un Émile Littré pour partir à la recherche de l’auteur de cette alliance de mots San-Antoniaise.

Ça m’avait déjà fait pleurer les fesses quand Manu nous avait fait le coup de la voix cassée, en 2016 ou 2017, je ne sais plus exactement. Rhétorique de bazar, lyrisme - guignol, pathos à deux balles, émotion forcenée en pâture aux badauds.

Dans le genre éloquence fécalo-lacrymale, voici un extrait de L'attrape-cœurs :

Le gars Childs il a dit que mon problème c'est que j'allais pas à l'église. En un sens il avait raison. J'y vais pas. D'abord parce que mes parents ont pas tous les deux la même religion, et dans la famille les enfants sont athées. Si vous voulez savoir, je peux même pas supporter les aumôniers. Ceux qu'on a eus dans chaque école où je suis allé, ils avaient tous ces voix de prédicateurs foireux quand ils se lançaient dans leurs sermons. Bon Dieu, je déteste ça. Je vois pas pourquoi ils peuvent pas parler d'un ton naturel. Quand ils parlent ça fait tellement bidon.

Bon. C'était juste pour revenir aux ambiances ecclésiastiques. Vous trouvez pas que ça colle bien avec Manu ? 

Parce que du coup, il a recommencé. Après le petit interlude des larmes de sang giletjauniennes, revoilà le grand Manu pleureur de fesses. Toute son allocution est empreinte de son piètre talent d’acteur, d’une emphase pseudo-empathique, d’une sorte de grandiloquence jubilatoire. Macron prend son pied. Au lieu d’avoir à rendre publique la liste de ce qu’il ne fera pas pour répondre aux doléances du peuple français, il transforme en victoire l’épouvantable rouste que le génie, la raison, la méthode françaises viennent de se prendre à Notre-Dame. Après le parlement de Bretagne, la cathédrale de Nantes, l’église Saint-Pierre aux liens d’Osny (nef du XIII° siècle ; je la cite, bien qu’elle soit fort modeste, parce que je la connais bien, et qu’elle représente tous les petits monuments victimes eux aussi de l’incurie de notre système économique et politique.)

Larmes paradoxales : 29 touristes allemands meurent au Portugal. Je pleure pas. Ne vont en pleurer que les familles, les proches. Un tas de pierres et de bois brûle. Je pleure pas non-plus ! J’ai les boules, quand-même, mais franchement, je pleure pas. Mais c’est sûr, ça a bien dû pleurer de partout.

On est ainsi faits : catastrophes, attentats, guerres, bombardements, enfants déchiquetés. On pleure pas. Coluche ou Brassens meurent, on pleure. On est cons, hein ?

Les fesses qui pleurent : c’est quand on nous fait chier et qu’on est en colère, et que c’est dramatique. On pleure pas vraiment. Mais on pleure quand-même.

 

Là, c'est Véronique qui arrive près de L'île aux trente cercueils (Sarek dans l'œuvre de Maurice Leblanc, Sark en vrai). Elle entend une Bretonne bercer un enfant :

 

Et disait la maman

En berçant son enfant :

 

Pleure pas. Quand on pleure

La bonn'Vierge aussi pleure.

 

Faut qu'l'enfant chante et rie

Pour qu'la Vierge sourie.

 

 

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