L'avocat social

L'expression est impropre, mais employée tout de même, en abréviation de "Avocat en droit social". C'est une imposture. L'expression suggère le contraire de ce qu'elle signifie vraiment. Le maire de Conflans Sainte Honorine est "avocat social" (acception-imposture) ; pour le contrer, nous avons besoin d'un avocat social (acception idéale).



Tout comme l'expression "plan social", qui devrait signifier "plan pour veiller aux bien-être des gens", et qui signifie en fait "plan pour mettre sur le carreau un certain nombre de gens", "avocat social" devrait signifier "défenseur des gens", alors qu'il ne désigne qu'un larbin instruit des méthodes licites de dégraissage.

Pour commencer, voici, en seconde partie de cet extrait, le portrait d'un avocat social tel que je le rêve, par Ken Follet (Aux portes de l'éternité, 2014). En 1961, Maria, jeune femme noire, diplômée de droit de l'université de Chicago, militante des droits civiques, participante d'une Freedom Ride, travaille à la maison Blanche, avec J-F Kennedy, censé promouvoir la cause des droits civiques, mais soucieux de ne pas perdre les voix des démocrates du Sud. Aux États Unis, pour les Noirs, l'ascenseur est un escalier ! Dans un moment de méditation, elle évoque le souvenir de son grand-père et de son père.

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Sa famille avait dû triompher des pires obstacles à maintes reprises. Son grand-père, Saul Summers, avait quitté sa ville natale de Golgotha, dans l'Alabama, pour rejoindre Chicago à pied. Il s'était fait arrêter en chemin pour « délit de vagabondage » et condamner à trente jours de travaux forcés dans une mine de charbon. Pendant qu'il travaillait dans cette mine, il avait vu les gardiens rosser à mort un homme qui avait cherché à s'évader. Au bout de trente jours, constatant qu'on ne le libérait pas bien qu'il eût achevé sa peine, il avait protesté, ce qui lui avait valu d'être fouetté. Il avait risqué sa vie en s'enfuyant et était arrivé jusqu'à Chicago. Là, il avait fini par devenir pasteur de la Bethlehem Full Gospel Church. Désormais âgé de quatre-vingts ans, il était en semi-retraite, mais il lui arrivait encore de prêcher occasionnellement. 

Le père de Maria, Daniel, avait fréquenté une université et une faculté de droit pour Noirs. En 1930, en pleine crise économique, il avait ouvert un cabinet juridique au rez-de-chaussée d'une maison de South Side, un quartier où personne n'avait de quoi se payer un timbre-poste, et moins encore un avocat. Maria l'avait souvent entendu évoquer le souvenir de ses clients qui le payaient en nature : des gâteaux maison, des œufs de leurs poules, une coupe de cheveux, quelques menus travaux de menuiserie dans son cabinet. Au moment où les effets du New Deal de Roosevelt commencèrent à se faire sentir et où l'économie se redressa, il était l'avocat noir le plus populaire de Chicago.

Alors moi, si j'avais un avocat comme ça, pour le payer, je réparerais son vélo ou sa moto ou sa voiture, ou je donnerais des cours à ses gosses, ou alors il aurait tous les livres gratuits chez moi ! Et il pourrait rechercher comment prouver que la décision de déplacer des gens parce qu'ils habitent dans un quartier proche de la gare et qui pourrait rapporter plus s'il était habité par des gens plus huppés, est anticonstitutionnelle.

En philosophie, un sujet de disserte assez bateau est celui-ci : "Ce qui est légal est-il légitime ?" La question est celle de la toute relativité de la loi, qui s'écrit, se modifie, évolue, recule, avance, au gré des époques, mais tout de même, je veux le croire, dans une orientation humaine. Jehovah retenant le couteau d'Abraham qui s'apprête à lui sacrifier son fils Isaac, le "tu ne tueras pas", Jésus sauvant la femme adultère, les états abolissant la peine de mort sont des jalons sur cette route qui va de la prédation animale à l'harmonie divine.

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Mais le surgissement des populismes racistes, la permanence de certains totalitarismes, l'avènement de logiques économiques délétères, sont là pour nous rappeler que la fin de l'histoire n'est pas pour demain.

Alors, c'est aux citoyens de faire jurisprudence. Battons-nous (sans violence) pour démontrer notre bon droit, face au mauvais droit d'not Maître-Maire (Cinq ans de droit, tout le reste de travers, disait Coluche). Tout cela lui échappe. Comme la douleur et la révolte d'Antigone échappe à Créon,  la pensée de tous les gens qu'il cherche à exiler lui échappe. Comme la philosophie échappe au sophisme. Cela n'a guère changé depuis Athènes. Faire son droit, c'est surtout apprendre à avoir raison quand on a tort. L'avocat social dans mon acception tient rarement le haut du pavé. Le haut du pavé appartient souvent à des esprits étriqués et vénaux, ceux qui fauchent les arbres autant que les citoyens, et les citoyens autant que les salariés.

À mon avis, les motivations d'un bachelier pour faire des études de droit sont de deux natures opposées : certains y voient un outil permettant de gagner beaucoup d'argent en défendant les riches malfaiteurs ; d'autres songent à un outil pour défendre les victimes des malfaiteurs. C'est le cas de la Maria de Ken Follet (personnage fictif, certes, mais des Maria Summers, il y en a eu beaucoup, et il y en a toujours. Encore des dissertes de philo, la fiction et la réalité, l'art et le monde, le rêve et l'invention...

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"Quel monde merveilleux" chantait Louie.)

 

Toi ! Si tu fais partie de cette seconde catégorie, viens m'aider : je n'y connais rien en droit.

 

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