J’avais pas encore lu l’attrape-cœurs

Eh oui ! C’est peut-être aussi votre cas ? Alors, lisez-le vite. Parce que c’est fort, étrange, et beau. Et subversif, aussi, ce qui explique sans doute la critique "erronée" des plumitifs de tous poils, qui ont réduit l'œuvre à un roman sur l'adolescence. Alors que c'est une peinture au vitriol de l'american way of life.

Étrange titre

C’est vers la fin du roman qu’une discussion entre Holden et sa petite sœur l’explique :

Je faisais pas attention. Je pensais à quelque chose. Quelque chose de dingue. J'ai dit « Tu sais ce que je voudrais être ? Tu sais ce que je voudrais être si on me laissait choisir, bordel ?
— Quoi ? Dis pas de gros mots.
- Tu connais la chanson « Si un cœur attrape un cœur qui vient à travers les seigles » ? Je voudrais ...
— C'est « Si un corps rencontre un corps qui vient à travers les seigles ». C'est un poème de Robert Burns.
— Je le sais bien que c'est un poème de Robert Burns. » Remarquez, elle avait raison, c'est « Si un corps rencontre un corps qui vient à travers les seigles ». Depuis, j'ai vérifié.  Là j'ai dit : « Je croyais que c'était « Si un cœur attrape un cœur ». Bon. Je me représente tous ces petits mômes qui jouent à je ne sais quoi dans le grand champ de seigle et tout. Des milliers de petits mômes et personne avec eux je veux dire pas de grandes personnes, rien que moi. Et moi je suis planté au bord d'une saleté de falaise. Ce que j'ai à faire c'est attraper les mômes s'ils approchent trop près du bord. Je veux dire s'il courent sans regarder où ils vont, moi je rapplique et je les attrape. C'est ce que je ferais toute la journée. Je serais juste l'attrape-cœurs et tout. D'accord, c'est dingue, mais c'est vraiment ce que je voudrais être. Seulement ça . D'accord, c'est dingue. »

Étrange aussi, cette espèce de prolepse, première apparition dans le roman du fameux poème :

Le père portait un de ces chapeaux gris perle que portent les pauvres quand ils se mettent en frais. Lui et sa femme avançaient en bavardant, sans surveiller leur gosse. Le gosse était impec. Au lieu de marcher sur le trottoir il se baladait dans la rue mais tout près du bord du trottoir. Il faisait comme font les gosses, comme s'il marchait sur une ligne bien droite, et tout le temps il arrêtait pas de fredonner. Je l'ai rattrapé, et j'ai entendu ce qu'il chantait. C'était ce truc « Si un cœur attrape un cœur qui vient à travers les seigles ». Il avait une jolie petite voix. Il chantait comme ça, pour lui tout seul. Les voitures passaient en vrombissant, les freins grinçaient tous azimuts, ses parents faisaient pas attention et il continuait à longer le trottoir, en chantant « Si un cœur attrape un cœur qui vient à travers les seigles. » Alors je me suis senti mieux. Je me suis senti beaucoup moins déprimé.

Étrange poème

Robert Burns est un poète écossais (1759 - 1796). Le poème est écrit dans un anglais plutôt dialectal, avec des tournures écossaises. Ce qui explique peut-être les traductions plus que douteuses qu’on trouve sur internet.
Le titre du roman résulte d’une double erreur du héros. Chacune de ses erreurs étant en fait des interprétations possibles, c’est à dire n’étant pas forcément des erreurs, du point de vue de la poésie.

J’ai eu envie de connaître ce poème. Il y a de la fatrasie. Un burlesque à ressort qui multiplie les sens possibles. Je le trouve blues et jazz et rock ;  je me demande si « rye » ne peut être pris au sens métonymique de « whisky » ; prenez la peine de consulter ça, vous y trouverez en parallèle le texte anglais et une traduction. C’est pas long :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Comin%27_Thro%27_the_Rye

La traduction proposée sur wikip me plaît pas trop. Par exemple, le « Need a body cry. » traduit par « Faut-il qu’un corps appelle à l’aide ? » est anti-poétique : « cry », c’est à interpréter librement par le lecteur. Pourquoi ne pas laisser « faut-il qu’un corps crie ? » de toutes façons, la solution proposée ne tient pas compte du sens « pleurer », ce que fait mieux « crier », à mon avis. Idem pour « l’étang du Rye ». OK, je crois comprendre que si le wikipédiste se permet ça, c’est qu’il croit savoir que dans le bled de Burns, il y avait un étang ainsi nommé, mais c’est vraiment limite. Traverser le seigle, je trouve ça chouette. On retrouve le même fantastique plusieurs siècles plus tard chez Stephen King et ses mystérieux champs de maïs. Et puis il y a aussi le « traverser le whisky », dont je ne démords pas, et qui ajoute un troisième sens à « elle est pas souvent sèche ».

Étrange auteur

times-salinger

Là encore, voyez Wikip. C’est pas long. Des écrivains comme ça, si vous en voyez un autre, dites. Encore plus étrange que John Kennedy Toole, et qui lui ne s’est pas suicidé.

https://fr.wikipedia.org/wiki/J._D._Salinger

 

 

 

Étrange ado

Holden Caulfield se définit et se construit par son regard sur l’autre, et sur les autres. (ce qui ne plaira pas a certains lacanophiles).
Voici tout d’abord plusieurs éclairages sur Pencey Prep, l’école dont il vient de se faire renvoyer :

Là où je veux commencer c'est à mon dernier jour avant de quitter Pencey Prep. Pencey Prep est ce collège, à Agerstown, Pennsylvanie, vous devez connaître. En tout cas vous avez sûrement vu les placards publicitaires. Y en a dans un bon millier de magazines et toujours ça montre un type extra sur un pur-sang qui saute une haie. Comme si tout ce qu'on faisait à Pencey c'était de jouer au polo. Moi dans le secteur j'ai même jamais vu un canasson. Et en dessous de l'image du type à cheval y a toujours écrit : « Depuis 1888, nous travaillons à forger de splendides jeunes hommes à l'esprit ouvert. Tu parles ! Ils forgent pas plus à Pencey que dans n'importe quelle autre école. Et j'y ai jamais connu personne qui soit splendide, l'esprit ouvert et tout. Peut-être deux gars. Et encore. C'est probable qu'ils étaient déjà comme ça en arrivant.

Voici le portrait du père d’un ancien élève, qui a fait fortune dans les pompes funèbres, et qui tous les ans visite en bienfaiteur honoré le collège :

Il venait toujours au collège dans sa foutue Cadillac pour le premier match de l’année et il fallait qu’on se lève tous dans la tribune et il avait droit à un ban et des hourras. Puis le lendemain matin à la chapelle il faisait un speech qui devait bien durer dix heures. Il commençait par au moins cinquante plaisanteries foireuses juste pour nous montrer quel vrai mec il était. Vrai mec mon cul. Puis il se mettait à nous dire qu'il avait jamais honte, quand il était dans les emmerdes, de s'agenouiller et de prier. Il disait qu'il fallait toujours prier Dieu — Lui parler et tout — n'importe où on se trouvait. Il disait qu'on devait penser à Jésus comme à un copain et tout. Il disait que lui il arrêtait pas de parler à Jésus. Même quand il conduisait sa voiture. Ça me tuait. Je vois bien ce gros salaud retors passant la première en demandant à Jésus de lui envoyer quelques macchabées de plus. La seule bonne partie de son discours ça a été en plein milieu. Il s'évertuait à nous montrer quel type sensas on avait sous les yeux, un foutu mec et tout ; et alors, brusquement, ce gars assis dans la rangée devant moi, Edgar Marsalla, il a lâché un pet superbe. C'était vraiment grossier, spécialement dans la chapelle, mais c'était aussi très marrant. Super, le Marsalla. Il a presque fait sauter le toit. Y a pas eu grand monde qui a ri tout haut et Ossenburger a fait comme s'il avait pas entendu, mais le père Thurmer, le dirlo, était assis juste à côté, dans les stalles, et c'était clair que lui il avait entendu. Ouah, il était dingue. Sur le moment il a rien dit, mais le lendemain soir il a ordonné un rassemblement dans la salle d'études du bâtiment des profs et il s'est amené avec un discours tout prêt. Il a dit que le garçon qu'avait fait son malin à la chapelle méritait pas d'être à Pencey. On essayait de décider Marsalla à en lâcher un autre, juste pendant le discours de Thurmer, mais il avait plus la forme.

Holden présente ensuite un condisciple :

Mais curieusement, voilà ce qui s'est passé. Ce que j'ai fait, j'ai fini par mettre ma valise sous mon lit au lieu de la mettre sur l'étagère parce que, comme ça, le gars Stragle aurait plus son foutu complexe d'infériorité. Alors voilà ce qu'il a fait, lui. Le lendemain, il a ressorti ma valise de sous le lit et il l'a replacée sur l'étagère. J'ai mis un petit moment pour comprendre. Il voulait que les gens se figurent que ma valise c'était à lui. Tout simplement. Pour ça il était bizarre. Par exemple il me lançait toujours des plaisanteries désagréables au sujet de mes valises. Il arrêtait pas de déclarer qu'elles étaient trop neuves, ça faisait bourgeois. C'était son mot favori. Il l'avait lu quelque part ou entendu quelque part. Tout ce que je possédais était vachement bourgeois. Même mon stylo était bourgeois. Fallait toujours qu'il me l'emprunte mais ça restait quand même un stylo bourgeois. On a été ensemble seulement deux mois. Ensuite, l'un et l'autre, on a demandé à changer. Le plus drôle c'est qu'après il m'a plutôt manqué, parce qu'il avait un foutu sens de l'humour et quelquefois on se payait du bon temps. Ça me surprendrait pas tellement que je lui aie manqué aussi. D'abord, c'était seulement histoire de blaguer qu'il disait que mes affaires faisaient trop bourgeois, ça me gênait pas et même ça m'aurait plutôt amusé. Mais peu à peu ça a cessé d'être une blague. Au fond, c'est vraiment difficile de partager une chambre avec quelqu'un si vos valises sont nettement mieux que les siennes — quand elles sont de premier choix et pas les siennes. On pourrait se dire que si l'autre est intelligent et tout et qu'il a le sens de l'humour, il devrait s'en foutre de pas avoir les meilleures valises. Mais voilà, il s'en fout pas. Pas du tout. C'est une des raisons pourquoi j'ai fini par loger avec un crétin comme Stradlater. Au moins il avait rien à m'envier, question valises.

Au cours de son errance la nuit dans l’hiver de la ville, Holden fait une tournée des lieux festifs :

Autour de moi c'était rien que des ploucs. Je vous jure. A cette autre table minuscule, juste à ma gauche, pratiquement sur moi, il y avait un type pas gâté avec une fille pas gâtée. Ils devaient avoir à peu près mon âge, ou peut-être un petit peu plus. C'était marrant, on voyait qu'ils se donnaient un mal de chien pour pas écluser trop vite le minimum qu'il fallait commander. J'avais rien à faire de mieux, alors j'ai écouté un moment leur converse. Le type parlait à la fille d'un match de football qu'il avait vu l'après-midi. Il lui racontait l'action dans les moindres détails — sans blague. J'ai jamais entendu quelqu'un d'aussi barbant. Et ça se voyait que la fille était pas intéressée mais elle était encore moins gâtée que lui alors je suppose qu'elle pouvait pas faire autrement que l'écouter. Pour les filles vraiment moches, c'est pas drôle. Je les plains. Quelquefois j'ai même pas le courage de les regarder, spécialement quand elles sont avec un abruti qui leur raconte un match de football à la con. À ma droite, les discours, c'était plutôt pire. A ma droite il y avait un mec typiquement « Yale »  en costume de flanelle grise avec un gilet à carreaux genre pédé. Ces salauds des facs snobinardes ils se ressemblent tous. Mon père voudrait que j'aille à Yale, ou peut-être à Princeton, mais bon Dieu je mettrai jamais les pieds dans une de ces universités pour poseurs de première, plutôt crever. En tout cas ce mec typiquement « Yale » était avec une fille extra. Ouah. Vraiment super. Mais fallait les entendre. D'abord ils étaient tous deux un peu partis. Lui, il la tripotait sous la table et en même temps il lui racontait qu'un gars de son dortoir s'était presque suicidé en avalant tout un tube d'aspirine. Et la nana disait « Oh c'est horrible… Non, darling. Je t'en prie. Pas ici ». Imaginez que vous papouillez une nana tout en lui racontant le suicide d'un copain. Ça m'a tué.


Il va au cinéma :

Ce qui m'a tué c'est qu'il y avait une dame assise à côté de moi qu'a pleuré tout le temps. Plus c'était bidon et plus elle pleurait. On aurait pu penser que ça voulait dire qu'elle avait le cœur tendre mais j'étais à côté d'elle et j'ai bien vu que c'était pas le cas. Elle avait avec elle ce petit gosse qui s'ennuyait à mourir et qui demandait à faire pipi mais il était pas question qu'elle l'emmène, elle arrêtait pas de lui chuchoter de se tenir tranquille. Pas plus de cœur qu'un loup affamé. Les gens qui pleurent à s'en fondre les yeux en regardant un film à la guimauve, neuf fois sur dix ils ont pas de cœur. Sans rire.

Holden évoque Phoebé, neuf ans, sa sœur.

Autre chose encore qu'elle fait, elle écrit tout le temps des livres. Seulement elle les finit jamais. Ça parle toujours d'une petite fille qui s'appelle Hazel Weatherfield — mais la môme Phoebé elle écrit ça « Hazle ». Hazle Weatherfield est une fille détective. Elle est censée être orpheline, mais de temps en temps son paternel se pointe. Son paternel est toujours un gentleman, il est grand, il est séduisant, il a dans les vingt ans. Ça me tue. La môme Phoebé vous l'aimeriez, je vous jure. Quand elle était toute petite elle était déjà futée. Quand elle était toute petite, moi et Allie on l'emmenait au parc avec nous, spécialement le dimanche. Allie prenait son bateau à voiles, le dimanche il aimait bien s'amuser avec, et on emmenait la môme Phoebé. Elle avait mis ses gants blancs et elle marchait avec nous, comme une dame et tout. Lorsqu'on se lançait, Allie et moi, dans une conversation sur les choses en général, la môme Phoebé, elle écoutait. Comme c'était qu'une gamine, ça nous arrivait d'oublier qu'elle était là mais elle nous le rappelait. Elle arrêtait pas de nous interrompre. Elle bousculait un peu Allie ou bien elle me bousculait et elle demandait « Qui ? Qui a dit ça ? Bobby ou la dame ? ». Et on lui disait qui avait dit ça, alors elle disait « Oh » et puis elle continuait bien vite à écouter et tout. Allie aussi, ça le tuait. Je veux dire que lui aussi il la trouvait au poil. Maintenant elle a dix ans et c'est plus un bébé mais elle a pas changé, les gens qui l'entendent ça les tue — du moins tous ceux qu'ont un brin de sens commun.

Holden visite clandestinement Phoebé en plein milieu de la nuit.
Avant de la réveiller, il s’intéresse à ses affaires scolaires, éparses sur le grand bureau de leur frère ainé, dans la chambre duquel elle dort.

Et puis, sous le manuel, il y avait un tas de carnets. Des carnets, elle en a dans les cinq mille. On a jamais vu une môme avec autant de carnets. J'ai ouvert celui du dessus et j'ai regardé la première page. C'était écrit :

Bernice, on se voit à la récréation, j'ai quelque chose de très important à te dire.

Sur cette page-là, c'était tout. Sur la suivante il y avait :

Pourquoi trouve-t-on tellement de fabriques de conserves dans le sud-est de l'Alaska ?
Parce qu'il y a tellement de saumons.

Pourquoi y a-t-il de riches forêts ?
À cause du climat.

Que fait notre gouvernement pour rendre la vie plus facile aux esquimaux de l'Alaska ?
À chercher pour demain ! ! !

Phoebé Weatherfield Caulfield
Phoebé Weatherfield Caulfield
Phoebé Weatherfield Caulfield
Phoebé W. Caulfield
P. W. Caulfield

Faire passer à Shirley ! ! !
Shirley, tu as dit que tu étais sagittaire mais t'es que taureau apporte tes patins quand tu viens à la maison.

Je me suis assis au bureau et j'ai lu le carnet tout entier. Ça m'a pas pris beaucoup de temps. Et je pourrais passer mes jours et mes nuits à lire ce genre de trucs, le carnet d'un môme, le carnet de Phoebé ou de n'importe quel môme. Les carnets de môme ça me tue.

Holden a réveillé Phoebé, il lui apprend son renvoi. Une discussion houleuse s'instaure.

Et puis subitement elle a dit « Mais pourquoi t'as fait ça ? » Elle voulait dire pourquoi tu t'es encore fait renvoyer. Et le ton qu'elle avait, c'était pas gai.
J'ai dit « Oh non, Phoebé, demande pas. J'en ai marre de toujours t'entendre demander la même chose. Y a un million de raisons. C'était un des pires collèges où je suis jamais allé. Plein de frimeurs. Et de sales types. Dans toute ta vie t'as jamais vu autant de sales types. Par exemple, si on discutait un coup dans une des piaules et que quelqu'un voulait entrer, personne aurait laissé entrer un type un peu charlot et boutonneux. Tout le monde lui fermait la porte au nez. Et il y avait cette foutue société secrète et j'étais trop trouillard pour pas m'en mettre. Un gars plutôt rasoir et boutonneux voulait s'en mettre aussi. Robert Ackley il s'appelait, il a essayé et il a jamais pu. Juste parce qu'il était rasoir et boutonneux. J'ai même pas envie de parler de ça. C'était une école puante. Crois-moi sur parole ».
La môme Phoebé, elle bronchait pas mais elle écoutait. Je le voyais rien qu'à regarder sa nuque. Lorsqu'on lui dit quelque chose elle écoute toujours.
Et le plus drôle c'est que la moitié du temps elle sait de quoi ça retourne. Sans rire.
J'ai continué à parler de Pencey. J'avais comme une envie d'en parler.
J'ai dit « Même les deux ou trois profs sympa, c'était quand même des tarés. Y avait ce vieux type, Mr Spencer, sa femme arrêtait pas de nous offrir des tasses de chocolat et tous les deux ils étaient vraiment pas désagréables. Mais si tu l'avais vu, lui, quand le père Thurmer, le directeur, rappliquait en cours d'histoire et s'asseyait au fond de la classe. Parce que Thurmer il venait tout le temps passer une demi-heure au fond de la classe. Il était supposé venir incognito. Au bout d'un moment il se renversait sur sa chaise et se mettait à interrompre le père Spencer pour lancer des plaisanteries à la con. Et le père Spencer était là qui se tuait à sourire et à glousser et tout, comme si ce corniaud de Thurmer était un foutu prince en visite.
— Dis pas de gros mots.

Il décrit ensuite les adultes :

Une des principales raisons qui m'ont fait quitter Elkton Hills c'est que j'étais entouré de faux jetons. Là-bas c'est tout pour l'apparence. Par exemple, y avait ce directeur, Mr Haas, qu'était le plus vrai faux jeton que j'ai jamais rencontré. Dix fois pire que le Thurmer. Par exemple, le dimanche, quand les parents venaient au collège, il faisait sa tournée pour leur serrer la main. Super-aimable. Sauf si un gars avait des parents un peu vieux et un peu moches. Vous l'auriez vu avec les parents de mon copain de chambre. Je veux dire, si la mère d'un des gars était plutôt grosse et un peu ringarde ou quoi, et si le père était un de ces types qui portent des costumes très épaulés et des souliers en cuir noir et blanc tout ce qu'il y a de démodé, alors le sale bonhomme leur touchait à peine la main, d'un air compassé, et puis il s'en allait parler pendant peut-être une demi-heure avec les parents de quelqu'un d'autre. Je peux pas supporter. Ça me déprime tellement que j'en deviens dingue. Ce foutu collège, je le détestais.

Sa sœur lui reproche de ne rien aimer.

Bon, d'accord. Trouve encore une chose. Ben, ce que tu voudrais être plus tard. Par exemple, ingénieur. Ou conseiller juridique.
— Je pourrais pas être ingénieur. Je suis pas assez fort en sciences.
— Alors, conseiller juridique, comme papa.
— Les juristes sont des gens bien,je suppose, mais ça me tente pas. Je veux dire, ce seraient des gens très bien s'ils s'occupaient tout le temps de sauver la vie de pauvres types innocents et qu'ils aiment ça, mais c'est pas ça qu'on fait quand on est juriste. Tout ce qu'on fait c'est ramasser du flouze et jouer au golf et au bridge et acheter des bagnoles et boire des martini et être un personnage. D'ailleurs, même s'ils s'occupaient tout le temps de sauver la vie des types innocents et tout, comment on pourrait savoir s'ils le font parce qu'ils veulent vraiment le faire ou parce que ce qu'ils veulent vraiment faire c'est être un avocat super, que tout le monde félicite en lui tapant dans le dos au tribunal quand le jugement est rendu, avec les reporters et tout, comme on voit dans les saletés de films. Comment ils peuvent dire que c'est pas de la frime ? Le problème c'est qu'ils peuvent pas.

Étrange critique

Wikip :
Le livre est toujours beaucoup lu actuellement, particulièrement aux États-Unis où il est largement étudié dans les écoles ; il est considéré comme une référence pour sa description du mal-être et du désarroi propres à l’adolescence.

Tiens, pour une fois, au lieu de dire MDR, je vais dire LOL. Quel putain de pays ! Quelle putain de société !

Non et non ! The catcher in the rye  n’est pas du tout ça. C’est la réflexion d’un être parvenant librement à l’âge de raison, et qui a compris la nature de la société américaine, et sans doute celle du monde qui se prépare. Avec le recul qui est le nôtre en 2019, on voit bien que Holden est dans le vrai. Si tous les ados du monde voulaient bien être aussi lucides, on rejoindrait peut-être ce désir radical de ne pas en jouer. C'est la pensée d'un enfant libre et courageux (ça va forcément de pair), qui par je ne sais quel miracle, ne s'est pas laissé conditionner et asservir. Béni soit-il, lui et son auteur, qui a vécu 90 ans, malgré tout ce qui tue son héros, malgré ce genre d'idée : en tout cas, je serais plutôt content qu'ils aient inventé la bombe atomique. S'il y a une autre guerre, j'irai m'asseoir juste dessus. Je serai volontaire pour ça, je vous jure. Vous verrez.

D'où vient l'aveuglement des critiques qui ont été de service depuis 1951 ? Considère-t-on que mal-être et désarroi sont vraiment caractéristiques de l'adolescence, normaux ? Tout se passe comme si, malgré les discours Dysneyland sur l'american way of life, nous avions acté que le monde est un enfer, la vie une tartine de merde. Sur ce postulat, tous les Freud, Yung, Lacan et consorts peuvent alors construire leurs credos sur l'enfance et l'adolescence. C'est vrai qu'un père qui nous a mis à ce monde-là, on n'a plus qu'à le tuer. Étrange que Sigmund fasse grâce à la mère ! Peut-être est-ce la phallocratie ordinaire, qui attribue quand-même au père toute la responsabilité de la procréation et de l'éducation ? Cette vision de la femme et de la mère qui transparaît dans l'existence de cette expression : "l'auteur de ses jours" (et dans la non-existence, ni de "auteure de ses jours", ni de "autrice de ses jours").

Je plaisantais. Tout le monde sait bien que tuer le père, ça veut dire avoir une plus belle Cadillac que lui.

 

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