L’arbre et le vélo

Voici la suite des Contes de la bécane, nouvelles structurréalistes, par Guide Malpassant

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L’arbre et le vélo

— Pffffff ! ççça alors ! Cccc’est sssaizzzisssant; ccc’est abazzzourdisssssant...

— Fffffffou ! ççççça  v v vous la coupe.

— V v v vouszzz avvvez v v vu çççça !

— Jjjjjjj ozzzzrais jjjjjjjamais fffaire ççççça.....

— çççça c’cccest chhhhhaud !

Les arbres du voisinage sont sstupéfaits par ce qu’ils viennent de voir. Avec des bruits de ffeuilles dans le vent, ils discutent ensemble. Ils chuchotent, ils murmurent, ils zozotent, ils susurrent, ils soufflotent, ils zézaient...

Un petit platane timide ose avancer le bout d’une branche vers un grand lampadaire bleu, fier et altier, qui vient de s’allumer ( il est six heures du soir ). Il l’effleure du bout d’une feuille :

— V v vous  s s s a v  v y y yez  ç ç ç a, v v vous ?

— Qu’on pouvait partir avec le scooter qui est attaché ? Ben tiens !

La voix clinquante du lampadaire est réverbérée dans l’harmonie du soir bleuté. Elle est métallique, électrique, un peu claquante. Son « Ben tiens » tiens plus du « Ben tieng » et même du « Ben tringle », à moins que ce ne soit « Balletringue ».

— Et ssse sssauver à fffond comme ççça ?

— Oh ben ! Cette question (Il prononce “Hauban ! Ste caisse tong !” ; c’est un réverbère fabriqué à Honk Kong.)

Un grand chêne frileux frémit puissamment :

— C’ccccest ssssûr !

Le petit platane reste à rêvasser en frissonnant quelques temps. Mélancolique, il contemple en silence le vélo-tout-terrain avec des roues à crampons, qui est attaché à son pied au moyen d’un grand antivol enrobé de plastique rouge. C’est un jeune platane lettré, qui vient juste de finir ses études de poésie arboricole. 

Il pense à une chanson :

À grand peine, il sortit ses grands pieds de son trou

Et partit sans se retourner ni peu ni prou

Mais moi qui l’ai connu, je sais bien qu’il souffrit

De quitter l’ingrate patrie...

Alors il se penche vers la gauche, ça fait crac ! Une racine est sortie de terre, en emportant quelques mottes qui retombent avec un bruit mat. Deux asticots protestent véhémentement en se tortillant comme des starlettes à la Star Ac. Le petit platane se penche vers la droite, ça fait frout ! Une deuxième racine est exhumée. Une limace pousse un juron grossier. Mais le jeune arbre s’en moque : il est libre ! Il vacille, il flagelle, il titube, il hésite, il oscille, il tremblote, il balance, mais il est libre ! Il s’appuie sur le lampadaire qui sursaute en sonnant creux, et fait glisser  le long d’une de ses racines l’antivol qu’il avait autour du tronc. Il pose une branche sur le guidon du vélo, à droite, il pose une branche à gauche.  Il pose une racine sur une pédale, puis il appuie l’autre racine ! Et le voilà qui se met en route, cahotant et zigzaguant. Une de ses petites branches basses vient taper contre les rayons de la roue arrière. ça fait gling, glong-glang, gling.  Ça le chatouille, il se met à rire : Ouffff! Arfffff ! Hiiiiif, hiiiiiif !  uuuuuuuu!  Néanmoins, le vélo et son drôle de cycliste continuent, cahin-caha, et prennent le virage au coin de la rue, au moment où un gendarme retardataire, essoufflé, à bout de course, ahanant et ahuri, suant et soufflant, pestant et crachant, déboule à son tour. Le vélo est méga-penché dans le virage, et une branche vient se frotter contre le gros nez rouge du gendarme. Un pauvre petit oiseau qui avait fait son nid dans le platane, sur cette branche-là justement, déstabilisé et terrorisé par les événements, se retrouve bec-à-pif avec le gendarme. Il en profite :

— Au s’cours ! M’sieur l’ gendarme ! Au s’cours !

Le gendarme décide d’arrêter le pastis.

 

La suite de cette histoire, Le singe et la chignole, paraîtra bientôt dans cette édition.

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