Dans la lune

Écrit sous l'emprise du beaujolais nouveau. Ma machine à remonter le temps nous emmène en 1883, année où paraît Dans la lune, d'Alphonse Karr.

La première fois que j’en ai entendu parler, c’était dans le Journal de Mickey, ce devait être aux alentours de l’an 1966. Il y avait une rubrique « le billet de l’onc’ Léon. » J’espère que je ne commets pas d’erreur. En tout cas, une fois, il y a eu un billet sur Alphonse Karr. Ses détracteurs, dans le passé (1808 - 1890) faisaient de vieux jeux de mots sur son nom : « Karr touche », « Karr quoi ? » etc. Et lui répondit : « Karr avance et raille. » C’est vrai, il était un peu gag man. Pourtant, journaliste au Figaro ! Qui l’eut cru ? Mais c’était une vraie pensée libre. Je vais vous parler aujourd’hui d’une de ses œuvres, une œuvre de vieillesse, sept ans avant sa mort. J’aime beaucoup le titre. Il fait référence à Cyrano de Bergerac, auteur encore plus ancien, (Histoire comique des États et Empires de la Lune (1657)), mais je rigole en pensant à ce que Frédéric Dard, au XXième siècle, a pu faire de « Dans la lune ». Dans la lune. Pour Maman, ça voulait dire, « pas attentif », « rêvassant ». Pour moi, ça fait référence à 1969 (!) et 1971, la prouesse intégrale, à porter au crédit de l’Amérique, hélas. Bien sûr, ça fait référence aussi à RG. Et ça fait référence à mon bouquiniste, à Pontoise, personnage frappant, qui a fermé sa boutique en 2000, parce qu’il ne voulait pas se faire déféquer avec l’euro ! Chez qui j’ai acheté entre autres Dans la lune ainsi que deux tomes des Guêpes, toujours de AK. Enfin bref, j’adore le titre. Et j’adore le zig. Voyez Wikipédia.
J’ai trouvé dans cette œuvre des choses qui ne tiennent plus de nos jours, pardonnez aux anciens leur ancienneté. D’ailleurs, le RG de Tintin au Congo, même chose. Mais à part quelques petites niaiseries, bonjour la liberté de pensée !
Je vous livre un extrait significatif. Il est étonnant en ce sens que, bien que Karr soit républicain, si je fais confiance à Wikipédia, on y trouve des relents de royalisme ! Enfin, de monarchisme parlementaire. Après tout, cela n’a pas si mal réussi à des tas de nations européennes… Et des zigs comme Mitterrand et Macron se sont bien comportés comme des rois (des cons). J’espère que Médiapart ne censurera pas cette insulte à la nation.

 

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Sous les « tyrans », les soi-disants républicains annonçaient que si un jour la République était proclamée, le lendemain matin la France deviendrait un Éden ; plus d’abus, plus de privilèges, plus de malheureux, plus de pauvres, presque plus d’impôts, la vie facile et à bon marché, la liberté pour tous, la fraternité universelle, plus de vols, plus d’assassinats, plus de guillotine, plus de prisons, plus de gendarmes. La république existe depuis douze ans, et jamais il n'y a eu tant de ce qui devait disparaître, jamais si peu de ce qui devait régner. Nos soi-disants républicains vérifient une fois de plus, mais avec plus de cynisme et de grossièreté que jamais, ce que j’avais constaté dès 1830 : « Ils attaquent les abus, non pour les renverser, mais pour les conquérir. »
Si, au lieu de déjeûner seul, j’avais des convives, en supposant pour un moment que je ne voulusse leur sacrifier ni mes habitudes ni mes goûts, et que je bornasse mes devoirs d’amphitryon à ne me compter que pour un, voici ce que je me croirais obligé de faire, sous peine d’être un égoïste, un malappris, un cynique, un voyou.
Avec les douze invités que je suppose possibles, nous sommes treize.
Plusieurs questions se présentent:
Déjeunera-t-on dans le jardin ou dans la salle à manger ?
Les avis sont partagés : les uns craignent le grand air et le vent, les autres étouffent dans un appartement au mois de juillet; six sont pour le jardin, sept pour la salle à manger.
Devrai-je, obéissant à la majorité, faire mettre le couvert dans la salle à manger et condamner la minorité à souffrir de la chaleur et du manque d'air ? Je ne dois pas non plus exposer la majorité à s'enrhumer, à attraper des douleurs, ni même à en avoir peur.

La situation est rigoureusement indiquée ; je fais mettre le couvert dans la salle à manger, devant une large fenêtre toute grande ouverte : ceux qui aiment l'air près de la fenêtre, ceux qui le craignent à l'opposé.
— Boirons-nous du vin blanc ou du vin rouge ?
— Du vin rouge le matin... affreux.
— Le vin blanc prend sur les nerfs.
—  Combien êtes-vous pour le vin blanc ?
—  Six.
—  Et pour le vin rouge ?
—  Sept.
— Alors, disent les partisans du vin rouge, la majorité s’est prononcée. On boira du vin rouge.
Nullement. On servira du vin rouge et du vin blanc. On servira même de l’eau.
— Nous avons des œufs à la coque et un gigot de mouton. Comment aimez-vous les œufs ? Comment aimez-vous le mouton ?
— Les œufs ? Très peu cuits, à peine en lait.
— Moi je les aime très cuits, presque durs.
— Le mouton n'est bon que saignant.
— La viande saignante… importation anglaise ; mes principes et mon goût sont pour la viande très cuite.
— Sept, la majorité pour les œufs presque durs. Sept, la majorité pour la viande presque rouge et saignante.
Faut-il, au nom du suffrage universel, cette énorme, dangereuse, menteuse et criminelle bêtise, que six, la minorité, mangent ce qu’on leur servira avec dégoût, peut-être même avec inconvénient pour leur estomac ?
Nullement. On servira les œufs cuits à différents degrés dans deux plats différents. Quant au gigot, j’y ai pensé, il est très gros, on donnera les tranches extérieures à ceux qui l’aiment très cuits, et les autres aux autres.
— Et l’ail ?
— C’est l’assaisonnement nécessaire.
— Nous, nous l’avons en horreur.
Très bien, on en a mis seulement dans le « manche », et le goût ne gagnera pas l’extrémité opposée. Il faut que tout le monde soit satisfait et fasse un bon déjeuner.
Je veux faire la part belle aux soi-disants Républicains ; j’admets pour le moment que l’Assemblée nationale, nommée par le suffrage appelé improprement universel, soit la représentation exacte des opinions et des sentiments du pays. L’Assemblée appelée à fixer la forme du gouvernement s’est prononcée pour la République à une voix de majorité. Ce serait donc 15 millions pour la République et 14 millions 999 999 contre la République.
15 millions de maîtres, 14 millions 999 999 esclaves, ilotes, parias, etc.

Il faut être ignorants, absurdes, aveugles, fous et bêtes pour supposer pendant dix minutes que la moitié moins un - quinze millions moins un - supporteront, accepteront le pouvoir, le despotisme de la moitié plus un, de quinze millions plus un, et ne secoueront pas, ne briseront pas, à la première occasion, un joug injuste, insensé et humiliant.

Il est clair, limpide, évident que, à une nation ainsi partagée dans ses opinions, ses idées et ses sentiments, la seule forme logique, possible, durable est un gouvernement mixte, où chacun en faisant certaines concessions, en admettant pour limites à ses droits et à sa liberté les droits et la liberté des autres, trouve la satisfaction au moins de la plus grande partie de ses aspirations, de ses habitudes, de ses instincts, c'est-à-dire un gouvernement représentatif, une monarchie entourée d'institutions libérales, et que ce n'est que par une surprise, un escamotage, un biseautage, une filouterie, qu’on a pu réussir à imposer momentanément une autre forme de gouvernement.

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