Belles prix Nobel

Wangari Maathai et Malala

Hôpital et charité

Amende honorable : ayant reproché le manque de personnes issues de la diversité à Confluence Écologie Solidarité, je me suis pensé : "Mais moi, je fais référence à nombres de personnages, mais que des hommes ! Au fond, c'est pas mieux d'être petit mec que petit blanc ! Alors je vais songer à ça. Pour commencer, voilà deux nanas que j'aime, Wangari Maathai (prix Nobel de la paix 2004), et Malala Yousafzai (prix Nobel de la Paix 2014). La première, biologiste, a lutté contre la déforestation de son pays, donc contre des intérêts économiques et politiques. Son autobiographie, Unbowed, a memoir (Toujours debout, une biographie) est traduite en français sous le titre Celle qui plante les arbres.

La seconde est la fille d'un homme qui, sous les Talibans, a créé une école pour filles clandestine. Elle est victime d'une tentative d'attentat en 2012. Elle a publié en 2013 son autobiographie  I am Malala, the story of the girl who stood up for education and was shot by the taliban. 

Dans les deux cas, des combats perdus d'avance menés à bien.

De l'espoir pour l'Arche, pour les autres bâtiments du quartier Paul Brard, pour mes escaliers, ma mezanine et mon école.

Ces deux extraits de récits de lutte portent sur la naissance de la motivation, à agir en ce qui concerne Wangari, à écrire (mais cela revient au même) pour Malala.

Wangari

Mes recherches en médecine vétérinaire ont également contribué à éveiller ma conscience écologique. Dans les années 1970, le Kenya était le premier producteur de bétail d'Afrique de l'Est. Notre laboratoire travaillait sur les méthodes prophylactiques visant à améliorer le cheptel bovin au Kenya et dans les autres pays de la région. Dans ce cadre, j'entrepris des recherches post-doctororales sur le cycle biologique d'un parasite responsable de la fièvre côtière est-africaine, une maladie mortelle pour le bétail importé mais pratiquement inoffensive pour les races bovines locales, transmise par la tique brune de l'oreille. Je collectai des centaines de tiques sur le bétail, incisai leur glande salivaire dans laquelle se développe le parasite et préparai plusieurs milliers d'échantillons pour l'analyse microscopique.

En allant collecter les tiques dans les campagnes des environs de Nairobi, je fus frappée par l'aspect boueux des rivières qui, à la saison des pluies, dévalaient les collines et ruisselaient le long des sentiers et des routes. Les eaux charriaient de plus en plus de limons et il n'y avait à cela qu'une explication possible: l'érosion des sols était à l' œuvre. Il fallait absolument enrayer ce processus. Je remarquai également que les vaches étaient si maigres qu'on aurait pu leur compter les côtes. Les prairies ne donnaient plus assez d'herbe et de fourrages et, à la saison sèche, l'herbe était très pauvre en éléments nutritifs.

Les villageois semblaient également moins bien nourris et leurs champs plutôt clairsemés. Les sols avaient été épuisés et les rendements agricoles s'en ressentaient. Ces quelques observations me suffirent à comprendre que ce n'était ni la tique de l'oreille ni son parasite qui menaçaient l'élevage kenyan, mais bien davantage la dégradation du milieu.

Une visite à Nyeri confirma mes inquiétudes : les rivières charriaient une terre limoneuse qui venait essentiellement de la forêt où des essences commerciales avaient remplacé les espèces indigènes. De plus, de vastes surfaces qui dans mon enfance étaient des prairies, des bois ou des brousses se trouvaient désormais occupées par des plantations de thé et de café. J'appris au passage que la parcelle sur laquelle régnait jadis mon figuier préféré avait été rachetée et que le nouveau propriétaire avait choisi d'arracher cet arbre par trop encombrant afin de planter davantage de thé. L’arbre disparu, il n'y avait rien d'étonnant à ce que le ruisseau où je jouais avec les têtards soit asséché. Mes enfants ne connaîtraient jamais les joies que m'avait apportées ce torrent d'eau fraîche et limpide, et n'essaieraient jamais de se confectionner des colliers d' œufs de grenouilles! Je regrettais beaucoup mon vieux figuier et je prenais surtout la mesure des valeurs culturelles de mon peuple qui, à travers les femmes, transmettait à chaque génération un savoir ancestral pour protéger et préserver les figuiers. Il était de mon devoir de renouer avec cette tradition pour, à mon tour, la léguer à mes enfants.

Les paysans de la région observaient peut-être ces traditions sans en comprendre les motivations profondes. Toujours est-il qu'en laissant en place les puissantes racines de figuier qui retenaient la terre, ils n'ont jamais vu des pans entiers de collines s'effondrer et ont toujours eu de l'eau potable à profusion. Désormais, les glissements de terrain étaient de plus en plus courants et les bonnes sources se tarissaient. Comme par un fait exprès, à l'endroit où se dressait autrefois mon figuier, il reste toujours un carré de terre absolument stérile. Comme si ce sol refusait de nourrir autre chose que le figuier qui avait si bien trouvé sa place.

Elle a même réussi à faire travailler un politicien :

photos-wangari-maathai

 

Malala

Un jeune homme barbu en vêtements clairs avait barré la route et faisait signe à notre chauffeur. 

— C'est le bus de l'école Khushal ? demanda-t-il à Usman Bhai Jan. 

— Oui, répondit le chauffeur. 

La question était idiote, le nom était peint sur le flanc du bus. 

— J'ai besoin de renseignements sur certains élèves, dit l'homme. 

— Adresse-toi au secrétariat de l'école, lâcha Usman Bhai Jan. 

Pendant ce temps, un autre jeune homme en blanc s'était approché de l'arrière de la camionnette. 

— Regarde, c'est un journaliste qui vient te demander une interview, me murmura Moniba. 

Depuis que j'avais commencé à prendre la parole aux réunions où s'exprimait mon père en faveur de l'instruction des filles et contre ceux qui, comme les talibans, veulent que nous restions cloîtrées, les journalistes venaient souvent me voir, même des Américains, mais pas comme cela en pleine rue. 

L'homme portait une casquette et s'était recouvert le visage d'un mouchoir comme s'il avait la grippe. On aurait dit un étudiant d'université. Il se hissa sur le hayon et se pencha à l'intérieur. 

— Qui est Malala ? demanda-t-il. 

Personne ne répondit, mais plusieurs filles me regardèrent. J'étais la seule à ne pas avoir le visage voilé. Il leva alors un pistolet noir. J'appris plus tard que c'était un Colt 45. Certaines des filles poussèrent des cris. Moniba me dirait un jour que j'avais serré sa main. 

D'après mes amies, il tira trois coups successifs. La première balle entra dans mon orbite gauche et se logea dans mon épaule gauche. Je m'effondrai sur Moniba, du sang jaillissant de mon oreille gauche, si bien que les deux balles suivantes atteignirent les filles assises près de moi. Une frappa Shazia à la main gauche. La troisième traversa son épaule gauche et blessa le bras droit de Kainat Riaz. 

Mes amies m'ont raconté que le tireur avait la main qui tremblait. 

Le temps que nous arrivions à l'hôpital, mes longs cheveux et les genoux de Moniba se couvrirent de sang. 

Qui est Malala ? C'est moi, et ce livre raconte mon histoire. 

 

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