Morales ouvertes

J'aime les histoires quand leur interprétation est ouverte. Quand elles donnent lieu à des moralités différentes, voire contraires. Ces histoires-là mettent souvent le doigt sur les vrais problèmes, les vrais mystères, les vraies beautés. Car il faut savoir à la fois respecter et inventer nos modes de vie et de pensée.

La morale a toujours été contestée. En soi, ou en ses œuvres :
On en veut parfois à la morale elle-même pour avoir été victime de morales immorales. Débauche, cynisme, nihilisme, terrorisme, anarchismes ou matérialismes erronés, illustrent cela. Cette contestation en soi de la morale est le fait de sots et de méchants.
Plus raisonnablement, on peut contester les moralités proposées par les poètes. Gudule par exemple s’est amusée à contrecarrer La Fontaine. Toutes les aventures, vraies ou fictives, qui nous arrivent, ont en fait à être interprétées. De la même façon que le metteur en scène s’approprie le drame et en crée une représentation, le lecteur se crée une lecture, une leçon, qui n’est pas forcément celle qu’avait préméditée l’auteur.

 

Voici deux apologues à la morale ouverte. Le premier, très court, est raconté par un personnage dans Monde en oubli, de J.T. Mac Intosh, auteur américain de SF.

Le second, plus long, est un conte de Isaac Bashevis Singer, Le blasphémateur, qui donne son nom au recueil dans lequel il est compilé.

Outre le fait de proposer l’un et l’autre des interprétations contraires, ils ont l’intérêt de traiter de sujets tout à fait actuels : identité pour le premier, critique de la foi religieuse, liberté de pensée, souffrance humaine et animale pour le second. Et comme toujours, bien sûr, pour les deux, le rapport de l'être à l'autre, et à la société.

Il était une fois une flute et un basson l’un près de l’autre dans un orchestre. Ils ne s’entendaient pas. La flute s’obstinait à troubler de ses sons perçants tous les commentaires émis d’une voix grave par le basson, et il n’aimait pas du tout ça. Et pareillement pour la flute, chaque fois qu’elle avait quelque chose de particulièrement brillant à dire, il était là, faisant des remarques désobligeantes de sa voix de basse. Mais en secret, chacun désirait ressembler à l’autre. Et quand ils rentraient chez eux, le basson regardait son larynx recourbé, et il essayait de le redresser et de chanter plus haut. Pendant ce temps, à l’autre bout de la ville, la flute se tenait sur sa pointe et s’efforçait de parler d’une voix profonde. Ils ne retournèrent pas à l’orchestre jusqu’à ce qu’ils se soient longtemps exercés. Un beau jour, ils revinrent enfin, s’installèrent et se tournèrent fièrement l’un vers l’autre. Ils étaient devenus deux clarinettes.

Monde en oubli,  J.T. Mac Intosh,

 

marek-rudnicki

Le Blasphémateur

 

I

Le manque de foi peut aussi conduire à la folie.
À Malopol, notre village, c'est ce qui arriva à Chazkele.
Je le connaissais bien. Nous étions même allés au heder ensemble un hiver. Son père, Bendit, était voiturier. Il vivait sur la colline, au milieu des pauvres. Il avait une baraque en ruine, une écurie qui ne tenait plus debout et un canasson nommé Shyva, émacié comme un squelette et terriblement vieux. Ce cheval avait plus de quarante ans. Certains croyaient même que c'était plus de cinquante. Pourquoi cet animal vivait-il si longtemps ? C'était une chose que personne n'arrivait à comprendre parce que Bendit l'attelait six jours par semaine, lui faisait porter de lourdes charges et ne lui donnait à manger que du foin et un tout petit peu d'avoine. On racontait que Shyva était la réincarnation d'un homme qui avait fait faillite et était revenu sous la forme d'un cheval pour payer ses dettes en travaillant dur.
Bendit était petit, il avait les épaules larges, les cheveux jaunâtres, une barbe jaune et le visage plein de taches de rousseur. Il parlait à son cheval comme à un être humain. Il avait six enfants et une femme, Tsloveh, qui était célèbre pour ses jurons. Elle ne jurait pas seulement après les gens mais aussi après son chat, ses poules et même sa bassine à linge. Outre ses enfants vivants, Tsloveh en avait une quantité au cimetière. Elle jurait après ses bébés quand ils étaient encore dans son ventre. Dès qu'elle sentait un coup de pied, Tsloveh hurlait : « J'espère que tu ne vivras pas assez longtemps pour voir le jour! »
Ses enfants, cinq filles et un seul garçon — Chazkele, qui était le troisième — ne cessaient de se chamailler. Quand mon père allait à Lublin, on m'envoyait chercher Bendit, et c'est pour cela que je connaissais bien leur maison. Tsloveh allait et venait pieds nus et à moitié vêtue. Comme Chazkele était bon élève au heder, on lui avait acheté un caftan et des bottes. On me dit qu'un an après avoir appris l'alphabet, non seulement il savait lire mais il étudiait déjà le livre de la Genèse. Chazkele avait les cheveux si blonds qu'ils vous aveuglaient presque. De visage, il ressemblait à son père, pâle et couvert de taches de rousseur. Je crois qu'il avait les yeux verts. Bien que Tsloveh fût une épouse fidèle qui n'aurait même pas regardé un autre homme, Bendit appelait son fils Chazkele « le Bâtard ». Les filles aussi avaient des surnoms :  Tsipa « la Vipère », Zelda « la Souillon », Alteh : « la Goutte au nez », Keila « Sac d'ordures », Rickel « Qui se gratte ». En ville, on appelait Tsloveh « la Grande Gueule ». Un jour, Bendit tomba malade et Tsloveh alla à la synagogue prier devant l'arche sainte, et elle s'adressa ainsi au Seigneur : « Vous n'auriez pas pu frapper quelqu'un d'autre que Bendit ? Il doit nourrir une femme et six crapauds. Notre Père du Ciel, il vaudrait mieux vous en prendre aux riches. »
Elle énuméra tous les chefs de la communauté de Malopol. Elle conseilla à Dieu de donner un furoncle au côté à celui-ci, une enflure à la fesse à celui-là, des brûlures d'entrailles à tel autre. Fulcha, le bedeau, dut l'éloigner de force des rouleaux de la Loi.
Son père et sa mère adoraient Chazkele. Un fils unique, ce n'est pas rien, et brillant élève par-dessus le marché. Mais le surnom de « Bâtard » lui restait. A la plus petite provocation, Bendit ôtait la ceinture qui tenait son pantalon et le battait. Tsloveh, elle, le pinçait. Il y avait un pinçon qu'on appelait à Malopol « le petit violon ». C'était un pinçon tordu, interminable, qui vous faisait voir trente-six chandelles. Les sœurs de Chazkele étaient fières de lui et chantaient ses louanges à tout le monde, mais à la maison elles passaient leur temps à le faire enrager. Quand l'aînée, Tsipa « la Vipère », lui servait son repas, elle lui disait : « Mange jusqu'à ce que tu étouffes », ou bien « Bois jusqu'à ce que tu éclates. » Les filles dormaient à deux ou trois sur la même paillasse, mais Chazkele avait un lit pour lui tout seul. Celle de ses sœurs qui lui faisait son lit lui disait : « Va te coucher et surtout ne te réveille plus. "
Dès le heder, Chazkele se mit à poser des questions sur Dieu. Si Dieu a pitié des hommes, pourquoi les petits enfants meurent-ils ? S'il aime les Juifs, pourquoi les Gentils les battent-ils ? S'il est le père de toute la création, pourquoi permet-il au chat de tuer les souris ? Fishele, notre professeur, fut le premier à prédire que Chazkele deviendrait un incroyant. Plus tard, quand Chazkele se mit à fréquenter la maison d'étude, il rendait fou le directeur de notre yeshiva, reb Ephraïm Gabriel, avec ses incessantes questions. Il trouvait toutes sortes de contradictions dans la Bible et le Talmud. Par exemple, il est écrit quelque part qu'on ne peut voir Dieu et ailleurs que les Anciens mangèrent, burent et Le virent. Ici il est dit que le Seigneur ne punit pas les enfants pour les péchés de leurs pères et là qu'il se venge jusqu'à la troisième et la quatrième génération. Reb Ephraïm Gabriel essayait d'expliquer ces choses de son mieux, mais on ne s'en tirait pas aussi facilement avec Chazkele. Les libéraux de Malopol n'étaient pas mécontents des hérésies de Chazkele, mais ils lui conseillèrent tout de même de ne pas y aller trop fort s'il ne voulait pas avoir les fanatiques à ses trousses. Chazkele répondait : « Je m'en fiche, je veux la vérité. »
Il fut battu et mis à la porte de la maison d'étude.
Quand Bendit apprit ce qui s'était passé, il donna à Chazkele une solide raclée. Tsloveh gémit, qu'au lieu de lui donner de la joie, il la couvrait de honte. Elle alla pleurer sur la tombe de sa mère et prier pour que Chazkele trouvât le bon chemin. Mais Chazkele était têtu comme une mule. Il devint l'ami des musiciens de la ville, de Lippa le médecin, de Lemmel l'horloger, tous des gens qui n'étaient guère croyants. Le jour du shabbat, il ne priait plus à la synagogue avec la communauté mais restait devant la porte avec les voyous. Pendant une brève période, il essaya même de se faire donner des leçons de russe par la fille du droguiste, Stefania. Quand il fut à l'âge de la Bar Mitzvah, son père lui apporta une paire de phylactères de Lublin, mais Chazkele refusa de les mettre. Il dit à son père : « Ce n'est rien d'autre que la peau d'une vache. »
Il reçut une terrible correction, mais les coups ne lui faisaient plus rien. Il était petit, comme son père, mais costaud et agile comme un singe. Le trente-troisième jour de l'Omer, quand la coutume veut que les garçons aillent dans la forêt, il grimpait en haut du plus grand arbre. Quand l'envie lui en venait, il aidait son père à porter de lourds sacs de grains ou des barils de pétrole. Il se bagarrait tout le temps avec des Gentils. Une fois, il se battit seul contre tout un groupe d'entre eux et reçut une bonne raclée. Quand quelqu'un de Malopol le grondait, il répondait avec insolence. Il disait à un notable : « Vous êtes un Cosaque de Dieu, n'est-ce pas ? Pourquoi n'arrêtez-vous pas de donner de faux poids et de fausses mesures dans votre boutique ? »
Quand Bendit eut la conviction que son fils ne deviendrait pas rabbin, il l'envoya en apprentissage chez Zalman, le forgeron. Mais Chazkele n'avait pas la patience d'actionner les soufflets de forge toute la journée. Je ne sais pas ce qui lui prit, mais il vola des livres à la maison d'étude et alla les lire à la synagogue, dans la tribune des femmes qui était vide toute la semaine. Quand quelque chose ne lui plaisait pas, il barrait les mots au crayon ou arrachait la page. Un jour, il se fit prendre en train de déchirer des pages, après quoi il n'eut plus le droit de pénétrer dans la maison d'étude. Mon père ne me permettait pas de lui parler. Les parents des autres jeunes garçons ne leur permettaient pas non plus de le fréquenter. C'était comme si Chazkele avait été excommunié. Il rejeta complètement le joug des Commandements. La rumeur publique prétendait qu'il fumait le jour du shabbat. Il accompagnait Sander, le barbier, à la taverne où tous deux buvaient de la vodka et mangeaient du porc. Il cessa de porter son caftan et se débrouilla pour trouver une veste courte et une casquette de Gentil. Avant même que sa barbe eût vraiment poussé, il demanda à Sander de la lui raser. Il cherchait sans cesse de nouveaux péchés à commettre. Bendit s'était fatigué de le battre et il ne le traitait plus comme un fils. Mais sa mère et ses sœurs prenaient encore parti pour lui. Une fois, le jour de la fête des Cabanes, Chazkele mit le nez dans celle de reb Shimon, le gardien, et fit une remarque déplaisante. Bien que ce fût un jour de fête, reb Shimon et ses fils sortirent et le battirent. Il rentra chez lui ruisselant de sang. Tard, ce soir-là, trois des sœurs de Chazkele, Keila, Rickel et Alteh, entrèrent à pas de loup dans la cabane de reb Shimon et y firent leurs besoins. Le lendemain matin, quand la femme de reb Shimon, Baila Itta, pénétra dans la cabane et vit ce qu'il y avait par terre, elle s'évanouit. Le rabbin convoqua Bendit et l'avertit que si son fils ne cessait de se conduire de façon aussi scandaleuse, il interdirait aux gens de Malopol d'utiliser sa voiture ou de lui faire transporter leurs marchandises.
Ce jour-là, bien que ce fût défendu puisque c'était fête, Bendit corrigea Chazkele avec un gros bâton pendant si longtemps qu'il en perdit connaissance. Après, et pendant des mois, Chazkele devint presque timide. On me dit qu'il avait même recommencé à fréquenter la maison d'étude. Mais je ne l'y rencontrai jamais.
Puis, quelques jours après la Pâque, le canasson de Bendit mourut. Il se coucha devant son écurie, les côtes saillantes, ruisselant de sueur, de salive, d'urine, et essayant encore de respirer. Des corbeaux tournaient autour du toit de chaume, prêts à lui dévorer les yeux. Tsloveh et ses filles se tordaient les mains et se lamentaient devant le cheval mourant. Bendit pleurait comme si c'était Yom Kippour. J'étais là. Tout le monde était venu voir. Le lendemain matin de bonne heure, quand un de ceux qui priaient à la maison d'étude ouvrit l'arche sainte pour en sortir les rouleaux de la Loi, il y trouva de la crotte de cheval et une souris morte. Un mendiant qui dormait à la maison d'étude affirma que Chazkele y était venu tard dans la soirée et qu'il avait rôdé autour de l'arche. Ce ne fut qu'un cri dans Malopol. Les bouchers et les tonneliers allèrent jusqu'à la cabane de Bendit, bien décidés à s'emparer de Chazkele et à le punir. Tsloveh les attendait à la porte avec un seau d'ordures. Les filles essayèrent de leur arracher les yeux. Chazkele s'était caché sous son lit. La horde l'en fit sortir et lui administra ce qu'il méritait. Il essaya de se défendre, mais on le traîna jusque chez le rabbin et, là, il avoua tout. Le rabbin demanda : « Quel sens cela a-t-il ? » Et Chazkele dit : « Un Dieu capable de torturer ainsi un vieux cheval innocent est un meurtrier, pas un Dieu. » Il cracha et pleura. Il employa de tels mots que la femme du rabbin dut se boucher les oreilles.
Bendit arriva en courant et le rabbin lui dit : « Votre Chazkele est ce que la Bible appelle têtu et rebelle. Dans l'ancien temps, il aurait été conduit aux portes de la ville et lapidé. Aujourd'hui, les quatre condamnations à mort — être lapidé, étranglé, brûlé ou avoir la tête coupée — ont été abolies. Mais Malopol ne supportera pas sa présence plus longtemps. » Sur-le-champ, les notables décidèrent d'acheter un cheval à Bendit, à condition que Chazkele quittât la ville… Et c'est ce qui se passa. Le lendemain matin, on put voir Chazkele, une valise de bois à la main, comme un conscrit, qui s'en allait sur la route de Lublin. Tsloveh courait derrière lui en gémissant comme s'il était mort.
Il y avait à Malopol un bouc qui appartenait à la communauté, un premier-né et donc, d'après la loi, on ne devait pas le tuer. Il broutait le chaume des toits, l'écorce des bûches et, quand il ne trouvait rien de mieux à manger, il mordillait un vieux livre de prières dans la cour de la synagogue. Il avait les cornes tordues et une barbiche blanche. Après le départ de Chazkele, on découvrit que le bouc portait des phylactères. Avant de partir, Chazkele avait attaché les phylactères de la tête entre les aunes du bouc et il avait fixé ceux du bras à une de ses pattes. Il avait même formé la lettre shim — initiale du nom sacré Shodaï — avec les lanières.
Vous imaginez la clameur dans tout Malopol. À l'époque, j'avais commencé à m'écarter, pour ainsi dire, du bon chemin. Contre la volonté de mon père, j'avais commencé mon apprentissage de relieur. Avec plusieurs de mes amis, je projetais d'aller en Amérique ou en Palestine. D'abord, je ne voulais ni servir le Tsar ni être obligé de me mutiler pour échapper au service militaire. Ensuite, nous étions devenus libéraux et ne voulions plus prendre pension chez un beau-père ni être entretenus par lui. Je ne devais jamais aller ni en Amérique ni en Palestine, mais, au moins, je partis habiter Varsovie. Après que Chazkele eut quitté Malopol, il devint notre idole pour un certain temps.

II

Les marchands qui allaient s'approvisionner à Lublin revinrent avec des nouvelles de Chazkele. Les voleurs de Piask avaient essayé de l'associer à leurs répugnantes entreprises, mais Chazkele refusa. Il ne voulait pas voler le bien des autres. Il disait qu'on doit vivre honnêtement. À Lublin, il y avait des grévistes qui voulaient faire abdiquer le Tsar. L'un d'eux avait même jeté une bombe dans une caserne. La bombe n'explosa pas et celui qui l'avait jetée fut déchiqueté par les lances des Cosaques. Quand ces rebelles entendirent parler de Chazkele, ils voulurent en faire l'un des leurs. Mais Chazkele dit : « Est-ce la faute du Tsar s'il est né tsar ? Faut-il blâmer les riches d'avoir de la chance ? Si vous aviez de l'argent, vous en débarrasseriez-vous ? » Chazkele était comme ça. Il avait réponse à tout. On aurait pu penser qu'il était prêt à travailler et à gagner son pain, seulement il n'avait pas envie de travailler non plus. Il entra comme apprenti chez un charpentier. Mais quand la femme de son maître lui demanda de bercer le bébé, Chazkele répondit : « Je ne suis pas votre bonne d'enfant. » Il fut immédiatement mis à la porte. Il y avait des missionnaires à Lublin qui voulurent essayer de le convertir. Chazkele leur demanda : « Si Jésus est le Messie, pourquoi le mal est-il partout dans le monde ? Et si Dieu peut avoir un fils, pourquoi ne peut-il pas avoir une fille ? » Ces attrapeurs d'âmes comprirent qu'il ne se laisserait pas facilement prendre et abandonnèrent. Il refusait d'accepter des aumônes. Il dormait dans la rue et faillit même mourir de faim. Au bout d'un certain temps, il partit pour Varsovie.
Moi aussi j'habitais Varsovie. Je m'étais marié et travaillais à mon compte comme relieur. Je rencontrai Chazkele et lui proposai de lui apprendre le métier, mais il me dit « Je ne veux pas relier des Bibles, ni aucun livre sacré.
— Pourquoi pas ? lui demandai-je.
— Parce qu'ils sont pleins de mensonges », dit-il.
Il était toujours en train de traîner dans les rues juives — la rue Krochmalna, la rue Gnoyna, la rue Smocha — vêtu de haillons. Il s'arrêtait sur la place, au milieu de la rue Krochmalna et se mettait à discuter avec n'importe qui. Il blasphémait contre Dieu et son serviteur. Je ne me serais jamais douté qu'il connaissait aussi à fond les Écritures et le Talmud. Il était une mine de citations. Il arrêtait des clochards qui ne connaissaient même pas l'alphabet et leur apprenait que la terre est ronde, que le soleil est une étoile, et d'autres choses encore. Ces gens le croyaient fou. Ils lui flanquaient leur poing dans le nez et lui, ripostait. Il avait beau être costaud, c'étaient les autres qui étaient les plus forts. Il fut arrêté à plusieurs reprises.
Il alla donc en prison et là il ne cessa de parler avec les prisonniers. Il avait la langue bien pendue et était toujours prêt à entamer une discussion. A l'en croire, personne ne possédait la vérité — chacun s'abusait lui-même. Je lui demandai un jour ce qu'il fallait faire et il répondit : « Rien. Les sages sont ceux qui mettent un terme à toute chose. »
— S’il en est ainsi, demandai-je, pourquoi continues-tu à te promener dans ce monde en folie ? »
Et il dit : « Pourquoi faudrait-il se dépêcher ? Ma tombe ne se sauvera pas. »
Il semblait que Chazkele n'eût de place nulle part, mais il finit par trouver quelque chose à faire. De l'autre côté de la place, il y avait un bordel. Les putains attendaient devant la porte tous les soirs et même quelquefois le jour. Les autres habitants de l'immeuble avaient fait tout ce qu’ils pouvaient pour s'en débarrasser, mais les souteneurs avaient soudoyé les autorités. J'habitais juste en face et de ma fenêtre, je voyais tout. Dès que le soir baissait, des hommes surgissaient de partout, pauvrement vêtus. Il y avait aussi des soldats et même des policiers. Le tarif, si je ne m'abuse, était de dix kopecks. Un jour, je vis un vieil homme à barbe blanche entrer là, vêtu d'un long caftan. Je le connaissais bien, c'était un veuf. Il s'était probablement dit que personne ne le verrait. Que peut faire un vieil homme s'il n'a pas de femme ?
Je rencontrai Chazkele dans la rue. Pour la première fois, il était convenablement habillé et il portait un balluchon. Je lui demandai ce qu'il y avait dedans et il me dit : « Des bas. » « Es-tu devenu colporteur ? » demandai-je et il répondit : « Les femmes ont besoin de bas. » Au bout d'un moment, je le vis entrer au bordel. Il s'arrêta même pour parler à l'une des prostituées. En bref, Chazkele vendait des bas - mais uniquement dans les bordels. C'était devenu son métier. On me raconta que ces femmes dépravées adoraient l'écouter parler et que c'est pour cela qu'elles lui achetaient leurs bas. Il allait les voir dans la journée quand elles n'avaient pas de clients. Je le voyais souvent passer et chaque fois son balluchon devenait plus gros. Y avait-il de meilleure compagnie que celle de Chazkele ? Les putains étaient ravies de ses histoires. Elles lui donnaient à manger et l'avaient complètement adopté. Comme c'est étrange ! Les voleurs de Varsovie avaient leur chef, Berelle Spiegelglas, et voilà que ces dames avaient leur Chazkele. Berelle Spiegelglas menait une vie rangée. Les voleurs ont femmes et enfants. Ils ne s'amusent pas à cracher sur tout. Mais les filles perdues tournent n'importe qui en ridicule. Chazkele encourageait ces créatures et il leur parlait des péchés du roi David, du roi Salomon, de Bethsabée, d'Abigail. Cela leur monta à la tête. Si de tels saints pouvaient pécher, pourquoi pas elles ? Chacun a besoin de se justifier.
Un jour apparut une putain qui était différente des autres. Pour la plupart, ces filles venaient de pauvres petits villages et il y en avait beaucoup de malades. Tout ce qu'elles voulaient, c'était gagner quelques groschens. Celle-là était hardie, pleine de santé, les joues rouges et les yeux comme ceux d'un vautour. Je me rappelle encore son nom — Basha. Au beau milieu de l'été, elle portait des bottes. En règle générale, le souteneur restait dans les parages immédiats ou de l'autre côté de la rue pour surveiller sa créature de façon qu'elle ne cache pas un peu d'argent dans son bas ou ne perde pas de temps avec les gamins qui ne venaient que pour bavarder. De temps en temps, un de ces trafiquants de chair humaine battait une fille et on entendait les hurlements dans toute la rue. L'agent de police avait été acheté et il faisait le mort. Mais cette Basha faisait ce qu'elle voulait. Elle disait de telles horreurs, et pendant si longtemps de suite, que les voisins fermaient leurs fenêtres pour ne pas entendre ses obscénités. Elle singeait chaque passant, se moquait de tout le monde. Il y avait toujours un cercle de voyous autour d'elle et elle tenait sa cour devant eux. Vous savez comment pensent ces gens-là : toutes les femmes sont des putains, n'importe qui peut être acheté, le monde entier n’est qu'un gigantesque bordel. Ma Miriam rentra à la maison un jour et me dit : « Chaïm, c'est une épreuve de sortir dans cette rue. Il est dangereux d'élever des enfants ici. » Dès que j'eus mis de côté quelques roubles, nous allâmes vivre rue Panska.
Mais je retournais quand même de temps en temps rue Krochmalna. Les heders et les maisons d'étude me fournissaient du travail. Tout le monde savait que Chazkele et moi venions de la même ville et on me donnait de ses nouvelles. Il était devenu le professeur de ces femmes perdues. Il écrivait leurs lettres. Il ne leur vendait plus uniquement des bas, mais aussi des foulards et des sous-vêtements. Il avait fait la connaissance de Basha et ils étaient tombés amoureux. Quelqu'un me dit qu'elle venait d'une famille convenable et qu'elle avait choisi cette profession non par pauvreté, mais parce qu'elle aimait se vautrer dans la saleté. Quand les souteneurs apprirent qu'elle était amoureuse, ils devinrent jaloux et voulurent tordre le cou de Chazkele. Les filles prirent son parti. En bref, Basha quitta le bordel et alla vivre avec Chazkele. On aurait pu penser que quelqu'un comme Basha ne se soucierait guère de devenir respectable, mais elle voulait conduire Chazkele chez le rabbin et se marier selon la Loi de Moïse et d'Israël. Toutes les femmes rêvent de se marier. Cependant Chazkele refusa. « Qu'est-ce qu'un rabbin ? Un fainéant en bonnet de fourrure. Et qu’est-ce qu'un dais nuptial ? Quelques mètres de velours. Qu'est-ce qu'une ketuba ? Un bout de papier. » Basha insista. Pour une fille comme elle, se marier c'était une vraie promotion. Mais Chazkele s'entêtait. Les souteneurs étaient maintenant du parti de Basha et ils voulaient corriger Chazkele. Le couple dut aller vivre à Praga, de l’autre côté de la Vistule. Là, personne ne les connaissait. Chazkele ne pouvait plus vendre de bas dans les bordels parce que les gars de la pègre l'accusaient d'avoir déshonoré l'une des leurs. Il alla au marché de Praga avec sa marchandise dans une charrette, mais il n'était pas le seul. En outre, il gâchait tout. Par exemple, une femme venait lui acheter une paire de jarretelles ou un écheveau de fil et il lui disait : « Pourquoi portez-vous une perruque ? Nulle part dans la Torah il n'est écrit qu'on doit se couper les cheveux et porter ceux d'une autre. Tout ça a été inventé par les rabbins. » Le jour du shabbat, le marché était désert mais Chazkele étalait ses marchandises. Les membres de la Société pour le respect du shabbat l'apprirent et vinrent jeter toutes ses affaires dans le ruisseau. Chazkele reçut une raclée. Pendant qu'il se faisait battre, il trouva encore moyen de discuter : « Alors, vendre des mouchoirs est un péché et casser la figure de quelqu'un une pieuse action ? » Il citait la Bible à ce ramassis d'ignorants. On le soupçonna d'être un missionnaire et il fut chassé du marché.
Quant à Basha, elle mit au monde un fils. Quand un enfant mâle naît, on doit le circoncire, mais Chazkele dit : « Je ne veux rien avoir à faire avec cet ancien rite. Les Juifs ont emprunté ça aux Bédouins. Si Dieu déteste le prépuce, pourquoi les enfants naissent-ils avec ? » Basha le supplia de céder. Praga n'est pas Moscou. Des quantités de Juifs pieux y vivent. Avait-on jamais entendu parler d'un père qui refuse de faire circoncire son fils ? Il eut ses vitres brisées. Le huitième jour, des portiers et des bouchers firent irruption chez lui avec un mohel, et ils circoncirent le bébé. Deux hommes retenaient Chazkele. Un père doit réciter les bénédictions. Rien n'aurait pu forcer Chazkele à dire les paroles sacrées. Basha était au lit derrière un paravent, elle l'abreuva d'horribles injures. Au début, elle avait bien aimé ses discours. Mais quand une femme s'en va vivre avec un homme et qu'elle devient mère, elle veut devenir comme les autres. Après, leur vie ne fut plus qu'une série de disputes. Elle le battait et le flanquait à la porte de chez eux. Ses camarades durent faire une collecte pour elle. Au bout d'un certain temps, elle prit le bébé et retourna au bordel. Avait-elle le choix ? La madame s'occupait de l'enfant. Je connaissais cette madame ainsi que son mari, Joel Bontz. Il allait prier à la petite synagogue, au numéro 12 de la rue Krochmalna. En 1905, quand les révolutionnaires se battirent contre les souteneurs, une bande de Rouges fit irruption dans le bordel pour administrer une raclée aux filles. C'était le matin. La madame se précipita dans la petite synagogue en criant : « Tu restes là à prier et pendant ce temps-là on nous esquinte notre marchandise ! »
Après que Basha l'eut quitté, Chazkele ne fut plus qu'une loque. On le voyait à nouveau traîner en haillons. Il ne pouvait plus rien vendre et il devint mendiant. Mais il n'était même pas un bon mendiant. Il se mettait devant la synagogue, tendait la main et essayait de dissuader les gens d'aller prier. « Qui priez-vous ? disait-il. Dieu est sourd. En plus, il hait les Juifs. Est-il venu au secours de son peuple quand Chmielnizki a enterré des enfants vivants et les a-t-il sauvés à Kichinev ? » Personne ne voulait donner un groschen à un pareil hérétique. Il ne se passait pas de jour sans qu'il reçût des gifles. Il ramassait des mégots le jour du shabbat et allait fumer rue Twarda, la rue des hassidim. Il reçut un jour un kopeck ou deux et mangea des saucisses de porc le jour de Yom Kippour devant la synagogue d'Aaron Sardiner. Il y avait à Varsovie un groupe de libres penseurs et ils lui offrirent de l’aider. Il se les mit à dos aussi. On me dit qu'il allait chez la madame pour essayer de voir son fils et qu'elle ne le laissait pas entrer. Il alla au bordel de Basha et elle aussi le mit à la porte. L'été, il dormait dans une cour. L'hiver, il allait au « cirque ». C'est ainsi qu'on appelait la maison des pauvres. Je le rencontrai plusieurs fois dans la rue. Il avait l'air vieux, débraillé. Il portait une botte à un pied et une pantoufle à l'autre. Il n'avait même plus de quoi se raser la barbe. Je lui dis : « Chazkele, comment vas-tu finir ?
— Tout est la faute de Dieu, dit-il.
— Si tu ne crois pas en Dieu, demandai-je, à qui fais-tu la guerre ?
— A ceux qui parlent en son nom, répondit-il.
— Et qui a créé le monde ? demandai-je.
— Et qui a créé Dieu ? » répliqua Chazkele.
Il tomba malade et on l'expédia à l'hôpital de l'avenue Chysta. Là, il fit de telles histoires et déclencha un tel tumulte qu'on voulut le mettre dehors. Un malade chantait des psaumes et Chazkele lui dit que le roi David, l'auteur des psaumes, était un assassin et un vieux lubrique. Il racontait des blagues tellement délirantes que les autres malades se tenaient le ventre à force de rire. Il y en avait un qui était là pour se faire ouvrir un abcès. Il rit tellement des plaisanteries de Chazkele que l'abcès perça tout seul. Aujourd'hui encore, je ne sais pas ce que Chazkele avait dans la tête. Avant de mourir, il demanda à être coupé en morceaux et jeté aux chiens.
Mais qui écoute un fou ? On emmena son cadavre pour le laver et on plaça des bougies à sa tête. On l'enveloppa dans un linceul et un châle de prière, et la communauté lui donna un emplacement au cimetière. Basha, son ancienne maîtresse, et toute sa bande suivirent le corbillard en droshkies. Son fils avait cinq ou six ans et il récita le kaddish devant sa tombe. S'il y a un Dieu et que Chazkele doive lui rendre compte de ses méfaits, on va plutôt s'amuser au ciel.

Isaac Bashevis Singer, Le blasphémateur

Il y a trois êtres en jeux : l'auteur, le narrateur, le lecteur. À première vue, le narrateur est croyant, il n'est ni ironique ni cynique. Quant à l'auteur, s'il ne l'est pas, quelle honnêteté ! Et quel humour. Pour le lecteur, c'est vous.

 

M'inspirant du billet d'une consœur qui attend en commentaire un débat sur ce qu'elle cite, j'espère accueillir ici des partages sur ce que ces deux textes inspirent.

Ces citations ne sont en aucune façon des preuves assenées : bien au contraire, elles sont des questionnements.

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