La Marseillaise, les écoles et la réforme de l’orthographe

Du chant de guerre pour l'armée du Rhin à mon ami Pierrot en passant par la librairie-école. Poésie du hasard.

 Ce matin, peu avant 10 heures, piscine de Cergy-Préfecture. On attend l'ouverture. Il y a un centre aéré. Je m’assois à côté de Marcel. On parle de choses et d’autres. Et tout à coup :
— Allons enfants de la patri-i-e..
Les mômaques viennent d’entonner le chant de guerre !
— Au s’cours !
Ça m’est sorti comme ça ! Un mono fait signe aux gosses d’arrêter, me désigne, ambiance : « Il a pas l’air d’aimer ça, on laisse tomber ! » Les braves gosses obtempèrent. Un peu honteux d’empêcher des enfants de chanter, j’essaye de rattraper le coup :
— Pourquoi ne pas chanter quelque chose de plus chouette ?
Et je chante le premier couplet d’Un p’tit coin d’paradis !

La monitrice dit :
— Ça, ils connaissent pas…
Alors je leur fait chanter le premier couplet de l’Alphabet scout, en répètant vers par vers.
Quelques enfant ont chanté, d’une voix un peu timide. Je les félicite.

Quelque instants passent. Avec Marcel, on parle de Gainsbourg, de Renaud, et tout à coup :
— Monsieur !
— Oui ?
— Vous êtes pour la France ?
— Bien sûr que oui ! Et c’est parce que j’aime mon pays que je lui voudrais un hymne national moins guerrier et plus joli. Il contient de très jolis mots « citoyen », « vertu », « carrière », mais il y a aussi des horreurs ! Pourquoi « aux armes » ? Pourquoi « qu’un sang impur abreuve nos sillons ? »

Les enfants retournent à leurs affaires, Marcel et moi à notre conversation.
— Les djihadistes, citoyens modèles ! Parfaitement compris l’hymne national. Fusil d’assaut et flaques de sang impur.

Alors, si on cherchait d’autres paroles ?
"Aux urnes, citoyens !" C’est un peu limite ! Aux USA, peut-être ? Moi, je connais pas les paroles de l’hymne américain. Peut-être pas besoin d’un toilettage comme la Marseillaise. Par contre, besoin d’un autre président… Eh, tous ceux qui votent pas, vous pourriez pas y aller cette fois-ci ? Aux urnes, citoyens !

C’est quoi l’outil de la liberté ? L’école ! Aux écoles citoyens ! Ça, c’est plus mieux. Le mètre convient avec un « e » muet. C’est même un poil subversif : surtout le pluriel. Car hélas, il n’y a qu’une école, en France. Qui souffre de bien des maux, dans ses programmes, dans ses méthodes. Dans ses principes. Et pour que l’initiative privée soit abordable financièrement, il faut qu’elle respecte un cahier des charges, ce qui revient souvent à reproduire les principes, les programmes et les méthodes.

Ça me fait penser à l’orthographe française. Encore un truc à fabriquer des djihadistes à la chaîne : une insulte à la logique, et à l’intelligence humaine. Une machine à sélectionner les élites les plus obéissantes, qui accepteront sans moufter que g se prononce [g] ou j, c’est selon ; que les poules du couvent couvent ; comme plus tard ils accepteront sans moufter, aux manettes de Total, les ultimatum trumpiens et la corruption saoudienne ; une machine infernale à empêcher l’alphabétisation et l’intégration, à révolter les enfants intelligents et à sélectionner les médiocres. À transformer la magie d’un merveilleux outil en torture d’état. Imaginez une voiture avec le levier de vitesse dans le coffre ! Pour rendre souple. Il n’y a que les acrobates qui sauraient conduire. Les autres seraient "dysvecturiques".
De nos jours, l’état de l’incompétence orthographique chez les gens montre, à mon avis, une sorte de révolte. Les élites elles-mêmes ne cherchent plus à apprendre l’orthographe : elle est perçue comme stupide.
Mais comme c’est tout le savoir scolaire qui passe par le média de l’écrit, c’est le savoir lui-même qui risque d’être pris en grippe au cours des premiers âges de la pensée. Je crois que la haine du système commence là. Dès l’âge de six ans, on est confronté à une absurdité institutionnelle. Est-ce que la haine de l’intellectuel est aussi sensible dans les pays bénis des dieux où la langue écrite a une orthographe « entretenue » et non pas réformée, de façon à être ce qu’elle doit être, un vecteur ergonomique, donc phonétique ?

 Il faut remettre les leviers du savoir dans l’habitacle du véhicule linguistique.

Je vais choquer. Les esprits simples vont avoir la même pensée que la fillette de tout à l’heure : si j’aime pas la Marseillaise ni l’orthographe française, c’est que j’aime pas la France. Mais les humanistes, les vrais amoureux de la France de Voltaire (« L’écriture est la peinture de la voix. Plus elle est ressemblante, mieux elle est. ») et d’Hugo, de Montaigne, de Descartes ou de Ronsard, (« Tu éviteras toute orthographe superflue et ne mettras aucunes lettres en tels mots si tu ne les prononces en lisant. » pensent que oui, à la nation, il faudrait une jolie orthographe phonétique et un « joli chant chrétien » (je rigole ! dans Le Blason, c’était «  un joli nom chrétien » qu’il s’agissait de trouver, et pas à l’hymne, plutôt à l'hymen.) Moi, « chrétien », ça me dérange pas. Ça veut dire, quelque part, « pacifique, non-violent, fraternel » (quelque part seulement, parce que, hein, ailleurs !… : croisades, inquisition, colonisation, persécutions, génocides, etc.)

 

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Mais pour arrêter cette hécatombe des esprits, quand on va dire qu’il faut une ortograf fonétik, on va choquer. Ceux qui ont une bonne orthographe et qui en ont chié pour y arriver vont nous faire un beau déni de dissonance cognitive. Et même peut-être que certains qui en ont une mauvaise, conditionnés et aliénés, vont protester ! Et certains maîtres, professeurs, orthophonistes, cuistres, savantasses, etc. vont abonder, pour des raisons corporatistes, dans le sens de la conservation des habitudes.

Si on interdisait le tabac, les cancérologues protesteraient.
Si on instaurait une hygiène alimentaire, toute la médecine manifesterait, et toute l’industrie agro-alimentaire assiègerait les lieux de pouvoir.
Si on arrêtait de vendre des armes aux tyrans, le gouvernement et les syndicats seraient enfin associés.
L’industrie fabrique des produits cancérogènes et des médicaments, parfois hors de prix.

C’est parce que le système est parfois tel, qu’il y a des anti-système.

Nos civilisations ont des défauts, et des tabous.


Pour aller plus loin sur ce thème de la réforme de l’orthographe, voici mes références :
Raymond Queneau : Écrit en 1937, Écrit en 1955, in Bâtons, chiffres et lettres.
Joseph Vendryes : Le langage, introduction linguistique à l’histoire (1923).

Queneau cite également Marcel Cohen (1884-1974), linguiste auteur de Histoire d'une langue, le français.


Et aussi, lui :

Pierre Perret - La réforme de l'orthographe © Pierre Perret

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