Enfant prodigue, enfant prodige ?

Je développe ici ce que j'exposais dans de précédents articles : une première méthode pour redorer le blason du quartier est de le casser, de transplanter ses habitants, et d'en amener d'autres. Méthode odieuse et inefficace. Une alternative consiste à avoir le cran d'aller au dialogue, même s'il paraît impossible au départ.

Cet hiver, avec certains jeunes, j'ai eu des problèmes. Maintenant, ça a l'air de s'être apaisé. Le fait que je cherche à défendre leur quartier y est certainement pour quelque chose, tout comme les nombreuses interventions des flics sur mes appels au 17. Différence entre ces deux facteurs : la venue des flics a provoqué un pic exponentiel, suivi d'une décroissance progressive et asymptotique, quand il fut compris que je ne me laisserai pas marcher sur les pieds ; la défense du quartier, elle, n'a pas causé de pic d'emmerdes, bien au contraire. Aujourd'hui, le dialogue s'instaure avec certains de ces jeunes. Je me compare pas à Guy Gilbert, mais il fallait peut-être, comme lui, en passer par un affrontement avant d'ouvrir le débat.

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Antenne parabolique

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Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : mon père, donne-moi la part de bien qui doit me revenir. Et le père leur partagea son bien. Peu de jours après, le plus jeune fils, ayant tout ramassé, partit pour un pays éloigné, où il dissipa son bien en vivant dans la débauche. Lorsqu'il eut tout dépensé, une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin. Il alla se mettre au service d'un des habitants du pays, qui l'envoya dans ses champs garder les pourceaux. Il aurait bien voulu se rassasier des caroubes que mangeaient les pourceaux, mais personne ne lui en donnait. Ayant médité, il se dit : Combien de serviteurs chez mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je me lèverai, j'irai vers mon père, et je lui dirai : Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils ; traite-moi comme l'un de tes serviteurs. Et il se leva, et alla vers son père. Comme il était encore loin, son père le vit et fut ému de compassion, il courut à lui et l’embrassa. Le fils lui dit : Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d'être appelé ton fils. Mais le père dit à ses serviteurs : Apportez vite la plus belle robe, et l'en revêtez ; mettez-lui un anneau au doigt, et des souliers aux pieds. Amenez le veau gras, et tuez-le. Mangeons et réjouissons-nous ; car mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. Et ils commencèrent à se réjouir. Or, le fils aîné était dans les champs. Lorsqu'il revint et approcha de la maison, il entendit la musique et les danses. Il appela un des serviteurs, et lui demanda ce que c'était. Ce serviteur lui dit : ton frère est de retour, et, parce qu'il l'a retrouvé en bonne santé, ton père a tué le veau gras. Il se mit en colère, et ne voulut pas entrer. Son père sortit, et le pria d'entrer. Mais il répondit à son père : voici, il y a tant d'années que je te sers, sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m'as donné un chevreau pour que je me réjouisse avec mes amis. Et quand ton fils est arrivé, celui qui a mangé ton bien avec des prostituées, c'est pour lui que tu as tué le veau gras ! Mon enfant, lui dit le père, tu es toujours avec moi, et tout ce que j'ai est à toi ; mais il fallait bien s'égayer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et qu'il est revenu à la vie, parce qu'il était perdu et qu'il est retrouvé. 

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Quel homme d’entre vous, s’il a cent brebis, et qu’il en perde une, ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller après celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il la retrouve ? Lorsqu’il l’a retrouvée, il la met avec joie sur ses épaules, et, de retour à la maison, il appelle ses amis et ses voisins, et leur dit : Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé ma brebis perdue. De même, je vous le dis, il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentance. 

Jeunes

J’ai pas fait exprès de venir vivre chez les enfants perdus. J’ai acheté le local que j’ai pu. Vu la surface que je voulais, il a fallu sacrifier le decorum. Mais ma relative pauvreté est en lien avec le fait que je suis moi-même, un peu, quelque part, un enfant perdu. Étais-je prédisposé, prédestiné, à venir chez les fils perdus ? En tout cas, je regrette pas.

Ils sont passés avant-hier. Je leur ai fait lire mon billet Cinéma de quartier. Le passage sur les rodéos. Ils sont concernés ! Les gars en question, c’est leurs potes. Peut-être eux-mêmes ont-ils déjà participé ? J’étais un peu inquiet. Est-ce que j’ai été sauvé par cette notion de rêve de chaine humaine ? ou par la maman qui dit c’est mon fils je veux pas que les flics le coursent sur la moto sans casque ?

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Les enfants perdus aiment la poésie.

Quand ils sont revenus, hier, j’étais en train de répéter Rouge-gorge. Je leur fais visionner mon premier essai. Je me servais de mon tableau noir comme prompteur. Ils regardent et écoutent la vidéo. Ils trouvent ça bien.

Les enfants perdus ne sont pas incultes.

— C’est chouette, c’est toi qui a écrit les paroles ?
Je rigole, je vais vers le CD. Avant que j’y arrive, « ce serait pas du Renaud ? » J’étais content qu’ils connaissent, et qu'ils reconnaissent quand c'est moi qui chante. C’était pas évident à priori.

Les enfants perdus ne sont pas insensibles.

 — Il paraît qu’il est mal, lui.
Ils savaient. On commence à parler de lui.
— Lui, c'était pas un loubard ?
Un moment, ma voix se bloque.
— On dirait que tu l’aimes bien ?
Là, j’ai craqué.

Après, on a parlé de Johnny. Lui aussi, il en a fait pleurer, du monde.

— Moi, Johnny, c’était pas à ce point là. Renaud, il écrit les textes qu’il chante. Toute la philosophie qu’il y a dans ses chansons, c’est la sienne.
On a parlé du fric et du bonheur. Pour eux, le bonheur, je suppose que ça passe plutôt, par exemple, par une belle bagnole. J’explique que le peu de fric que je gagne me suffit. Que je fais du vélo, que je mange pas de viande.

— Tu manges pas de viande ? Alors t’as pas de jus !

— Tu rigoles ? Prends un vélo et essaye de me suivre, tu vas voir si j’ai du jus ou pas. Ou alors viens à la piscine ! cent longueurs en un peu plus d’une heure.

Là, j’ai été un peu con : je m’assois à côté de lui et je place mon bras devant lui en position de bras de fer. Peut-être que j’étais marqué par Calamity Jane vue par Goscinny ? Ou par Thierry la Fronde dans le journal de Mickey ? Heureusement qu’il y avait pas les bougies comme au Far West, ou les fers chauffés comme au Moyen Âge ! Enfin j’ai tenu quelque temps quand-même.
— C’est parce que tu bouffes pas de viande !
— Mais non, c’est pas ça !
Quel œuf ! Je voulais prouver que c'est pas la viande qui donne la force, j'ai carrément merdé.
— C’est que t'es mieux taillé que moi.
— Et puis t’as 60 ans.
— Non, je crois que j’aurais eu trente ans de moins, t’aurais gagné quand-même. Tout à l’heure t’as dit que tu venais de faire des pompes. Tu travailles, non, tu fais de la muscu ?
En tout cas, y en avait un qui rigolait, c’était son pote.

L’esprit de géométrie

Les enfants perdus ne sont pas idiots.

Tu leur expliques quoi, aux gosses ?
— Ça dépend de l’âge. École primaire, collège, lycée. Surtout français et maths. La semaine dernière, même, un gars en première année d’IUT.
— Mais t’es assez fort pour tout ça ?
— Écoute, si tu vas voir le blog, tu cliques sur mon nom, et t’as mon profil. J’y ai mis les études que j’ai faites.

Je leur résume mon cursus.
— Si tu m’expliques un truc que j’ai jamais compris, je verrai si t’es un bon prof.
— Bon. Rappelle-toi un truc que t’avais pas compris.
— Pythagore.
— Bon. On va d’abord faire une expérience.
Je leur donne à chacun feuille, compas, règle, crayon, équerre.
— Vous vous rappelez ce qu’est un triangle rectangle ?

— Oui. Il a un angle droit.

— Et est-ce que vous savez faire ça, tracer un triangle connaissant les 3 longueurs des côtés, avec un compas ? Bon, alors vous faites un trait de 5 cm, et avec le compas un arc de 3 et et un de 4 cm de rayon à chaque extrémité du segment. Après on trace les deux derniers côtés.
Avec l’équerre, on vérifie que l’angle est droit. Maintenant, vous vous rappelez ce que ça veut dire 5 au carré ?

—  Oui. C’est 5 fois 5.

—  Bon. Alors calculez 3 au carré plus 4 au carré.

—  3 fois 3 = 9, 4 fois 4 = 16, 9 plus 16 = 25.

— Et 5 au carré ?

— 25.

— Même résultat. C’est ça, le théorème de Pythagore. Si le triangle est rectangle, on met l’hypoténuse au carré, c’est égal à la somme des carrés des deux autres côtés. Et réciproquement. Ça permet par exemple de calculer la troisième longueur connaissant les deux autres.
On a fait un exercice d’application. Ils ont compris.

En fait, avec ces deux gars, on a inauguré la Faculté d’Expression de Conflans Sainte Honorine, bénévole et gratuite ! Pas aux horaires prévus, pas avec le public prévu, ni le contenu. Mais quand-même.

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Ça c'est juste un peu gâté quand on en est venu à parler des flics. Après quelques obscénités :

— Là, tu commences à m'intéresser un peu moins. Je t'ai offert le thé, tu pourrais au moins m'offrir ça de laisser tomber l'injure.

Bon, quand il reviendront, je leur ferai écouter L'épave de Brassens, ou J'ai embrassé un flic.

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