Ça me fait penser au Club de Mediapart

Dimanche dernier, par pur hasard, après avoir voté coco pour la seconde fois de ma vie, et avec 41 ans d’écart, j’ai ouvert Le club des incorrigibles optimistes, de Jean-Michel Guenassia. J’en suis à la page 88, et, bien que paru en 2009 et se passant entre 1959 et 1964, ça m’a fait penser au Cleub ! Passion gauloise de la dialectique, et de la polémique.

Voici l’extrait où j’ai retrouvé les amis. Je reparlerai du livre, qui est vraiment extra.

Le narrateur a douze ans. Un peu cancre à l’école, il est dingue de lecture, ce qui contrarie ses parents ! Il est ce que j’appellerai un métis social : son père, immigré italien, a séduit la fille du boss, et ils ont été contraints au mariage.
Il raconte le Balto, le babby-foot, le flipper, l’arrivée du rock. Et la mystérieuse porte dans l’arrière-salle, qu’il ose un jour franchir, qui abrite les réunions du Club des incorrigibles optimistes. (C’est affiché sur le mur). Et d’un seul coup, il est sidéré : à une table, ne se souciant que de leur partie d’échecs, Sartre et Kessel ! Qu’il reconnaît car ils sont connus, mais qu’il ne connaît pas littérairement, car ses lectures, à douze ans, sont plutôt classiques, et moins intellos !
De retour chez lui, il annonce fièrement à son frère Franck et sa copine Cécile, 18 ans : « Devinez qui j’ai vu au Balto, dans la salle derrière ? »

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Je m'empressai de raconter l'anecdote à Franck et à Cécile. J'aurais mieux fait de me taire. A cause de moi, ils se sont encore engueulés. Au début, je les ai fait lanterner. Ils ont passé en revue un tas de célébrités. Franck a déduit que c'étaient des intellectuels qui jouaient aux échecs. Il a fini par tomber sur Sartre. Il n'en revenait pas que je l'aie vu. Ils n'ont pas trouvé Kessel. Ils ne pouvaient imaginer que ces deux-là puissent jouer et rigoler ensemble. Le problème, c'était que Franck ne jurait que par Sartre et Cécile pas du tout. Elle adorait Camus. Franck le détestait. Je ne savais pas encore que c'était comme pour Reims ou le Racing Club de Paris, Renault ou Peugeot, le bordeaux ou le beaujolais, les Russes ou les Américains, on devait choisir son camp et ne plus en changer. Il devait y avoir un sacré contentieux entre les deux hommes pour que le ton monte si vite. Certaines subtilités de l'échange m'ont échappé. Ils utilisaient, à tour de rôle, les mêmes arguments pour essayer de se convaincre. Les mots : borné, histoire, complice, aveugle, lucidité, mauvaise foi, lâcheté, morale, engagement, conscience, revenaient de chaque côté. Cécile a pris le dessus. Peut-être son élocution de mitraillette et sa vivacité empêchaient-elles Franck de répondre. Débordé, il lui a lancé :
— Tu es et tu resteras toujours une petite-bourgeoise moraliste. Comme Camus.
Cécile fulminait. Elle a rétorqué d'un ton calme :
— Toi, tu es et tu resteras toujours un petit con prétentieux. Comme Sartre.
Franck est parti en claquant la porte. Nous sommes restés à l'attendre Cécile et moi. Il n'est pas revenu. Cécile ne m'en a pas voulu. J'ai essayé de la consoler et de plaider la cause de Franck. Elle faisait de cette discussion une affaire de principe. Quelque chose de vital, de primordial. Je ne voyais pas en quoi c'était capital. Elle m'a répondu :
— N'insiste pas. Il a tort.
Sur une des piles de bouquins entassés dans le salon, elle a pris un gros livre et me l'a tendu. - L'Homme révolté d'Albert Camus.
— Je ne vais peut-être pas comprendre.
Elle a ouvert le livre. J'ai lu la première ligne : « Qu'est-ce qu'un homme révolté ? Un homme qui dit non. » Ça n'avait pas l'air compliqué. Je me suis senti concerné . Est-ce que ça voulait dire que j'étais un révolté ?
— Lis-le, tu verras. Ce qui les emmerde, c'est que Camus est lisible. Et lumineux. Pas Sartre. Ils le haïssent parce qu'il a raison, même si je ne suis pas d'accord sur tout avec lui. Il est un peu trop humaniste à mon goût. Des fois, il faut être plus radical. Tu comprends ?

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