En Éthiopie, des femmes perçoivent 23 euros pour faire nos soldes

23 euros, c'est le salaire mensuel libéralement versé en Éthiopie aux ouvrières qui y fabriquent les vêtements qui vont être fourgués en Occident lors des prochains soldes (le reste de l'année également) par des marques telles H&M, Tommy Hilfiger et Calvin Klein. À ce tarif, mieux vaut éviter les rares réelles bonnes affaires proposées quand on ne souhaite pas un retour de l'esclavage.

Les soldes approchant, l'idée de ce billet m'est venue après la publication, le 29 décembre, d'une brève sur Médiapart. 


Trop chère Asie

Depuis nombre d'années déjà, la Chine est devenue trop chère pour les fabricants de vêtements jetables. Depuis 2010, le salaire de base y est réévalué en moyenne tous les deux ans afin de juguler la grogne sociale et de favoriser la consommation intérieure. Courant 2013, le salaire minimum a ainsi augmenté de 18% dans les 24 provinces qui ont choisi de le modifier. Ce qui, bien entendu, n'a pas arrangé les affaires des multinationales qui avaient délocalisé leur production vers l'Empire du Milieu. Elles s'y sont donc retrouvées confrontées, ces dernières années, à des hausses de salaire vertigineuses qui auraient pu remettre en question les prix bas auxquels elles vendent leurs produits chez nous et, qui sait ?, accessoirement, les dividendes qu'elles reversent à leurs actionnaires.

La parade a été trouvée par les marques de frusques en déplaçant leur production chinoise vers des pays du sud-est asiatique comme le Cambodge, le Viêt-Nam, la Birmanie ou, plus sinistrement connu, le Bangladesh dans lequel les lois sociales sont pratiquement inexistantes, tout comme le sont aussi les normes environnementales. Ce dernier est un véritable paradis pour la fast fashion donc. Du moins jusqu'à la catastrophe du Rana Plaza et ses plus de 1.100 morts le 24 avril 2013. Le salaire minimum versé aux travailleurs du textile y était alors de 38$ par mois...

...38$ par mois, soit la somme astronomique de presque 1$27 par jour, soit encore presque 2 US cents de plus que le seuil de pauvreté absolue fixé, jusqu'en 2015, à 1,25$/jour  par la Banque Mondiale. Suite à l'effondrement du Rana Plaza, les travailleurs du textile bangladais ont réclamé une augmentation de 100$ du salaire minimum. Le gouvernement leur a généreusement offert de le porter à 66$ par mois avant que les propriétaires des usines ne proposent 55 $, prétextant qu'ils ne pouvaient pas donner plus. Ce chiffre est aujourd'hui de 85€.

Suite aussi à cette catastrophe, les consommateurs occidentaux sont devenus plus vigilants en termes d'image éthique des marques et celles-ci n'y sont pas insensibles, ventes obligent. Car ça fait désordre de confier sa production à des propriétaires d'usines pour lesquels les impératifs fixés par les donneurs d'ordre ont plus d'importance que la vie de leurs employé.e.s, surtout quand un seul accident de travail, jamais reconnu comme tel sur place, fait plus de 1.000 victimes d'un coup. Mais même à 85$ par mois, le Bangladesh restait le pays où le coût de la main-d'oeuvre était le plus bas. Était...

Voici venue l'heure de l'Afrique ?

...Était. Il est nécessaire de parler au passé car 38, 55 ou 85$ ça fait quand même une sacrée somme dont ne se délestent jamais de bon cœur les vieux grigous qui sapent la planète. Il leur fallait donc faire mieux pire... et ils l'ont fait. Où ? En Éthiopie avant, probablement, de tenter de s'implanter dans d'autres pays du continent africain. Le seul problème  pour les multinationales en Afrique est de trouver des pays suffisamment stables politiquement pour prendre le risque d'y investir. L'Éthiopie, jeune "démocratie", semble être la première candidate idéale. Le pays, connaissant des famines récurrentes, n'hésite déjà pourtant pas à louer ses terres les plus fertiles à l'agrobusiness. Quoi de plus naturel pour lui d'accueillir maintenant des multinationales de la fast fashion ?

"Main d'oeuvre bon marché et qualifiée. Sept fois moins chère qu'en chine, moitié moins qu'au Bangladesh". C'est avec ce type de slogan que le gouvernement éthiopien a appâté les multinationales afin qu'elles quittent l'Asie pour venir s'installer chez eux. Ils les ont aussi attirées en leur offrant des terrains bon marché, des aides à l'installation et des exonérations de charges.  L'Éthiopie avait aussi l'avantage d'avoir une longue tradition dans le textile, le cuir et la chaussure depuis la colonisation italienne de 1935 et a instauré le salaire minimum le plus bas du monde dans le secteur privé : 26$ par mois, soit environ 23€.

Combien coûte la main-d'oeuvre de la fast-fashion ? © Statista Combien coûte la main-d'oeuvre de la fast-fashion ? © Statista

À ces conditions, plusieurs multinationales de la fast fashion ont bien sûr répondu à l'offre. Parmi elles, H&M et PVH mieux connue sous les marques Tommy Hilfiger et Calvin Klein. Allez donc les croire quand elles vous parlent de fabrication éthique et équitable comme le fait H&M. La chine aussi commence à y délocaliser sa production de vêtements et de chaussures comme Huajian qui fournit elle d'autres marques prestigieuses comme Guess. Ça lui permet également d'y transférer une partie de sa pollution. 

Si les dirigeants éthiopiens sont fiers de présenter de nouveaux projets comme le parc industriel d'Hawassa proche d'Addis-Abeba, la cruelle réalité est que les travailleurs éthiopiens du textile peinent à subvenir aux besoins élémentaires de leur famille. Qui peut vivre décemment, qui peut se loger dans des conditions satisfaisantes, qui peut manger à sa faim... avec un tel salaire de misère ?

Mais ce délire de course aux coûts de production toujours plus bas est peut-être en train de tourner court. Les Éthiopiennes ne sont en effet pas aussi dociles que les Asiatiques et se rebellent déjà contre ce système de la fast fashion

N'oublions pas l'aspect environnemental et sanitaire dramatique de l'industrie textile

 L'industrie textile est la seconde principale raison anthropique du réchauffement climatique, après l'industrie pétrolière. Je vous laisse découvrir tous les ravages qu'elle provoque sur notre planète dans cette excellente vidéo du Monde :

Pourquoi s'habiller pollue la planète © Le Monde

 

Humanisme et solidarité

Sachant tout ceci et ne pouvant non plus ignorer la situation dans laquelle se retrouve notre pays... et si nous apprenions à boycotter ces multinationales ? Et si, comme le préconise POURLAVENIR dont le pseudo est si juste, nous accordions l'argent que nous destinons à ces soldes bien souvent inutiles et futiles aux caisses de solidarité envers les grévistes pour les soutenir dans leur lutte contre la privatisation des retraites ? D'avance, Merci.

 

 

 

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