Emmanuel Macron: une élection qui était pleine de dangers

Face à la crise des gilets jaunes, le pouvoir semble désemparé. En Mai 68, De Gaulle avait pu dire dans un premier temps que la crise était « insaisissable ». Ici, ce n’est pas le cas. La crise s’explique par le style et par le contenu de la politique qu’applique Emmanuel Macron depuis son élection. Sans changement de cap, ou sans retour devant l’électeur, la crise ne peut que s’aggraver.

Emmanuel Macron a d’abord cru qu’une communication d’un genre nouveau permettrait de gouverner dans le secret des cabinets, de manière verticale, comme jamais dans le passé, sans consulter, même les syndicats, sans écouter, en faisant la leçon aux citoyens contestataires... Nous en payons aujourd’hui le prix avec une crise inédite.

Mais surtout, Emmanuel Macron est arrivé au pouvoir avec deux convictions qui sont en opposition frontale avec ce que pensent les Français depuis une vingtaine d’années : la volonté de révolutionner le modèle social français, en le libéralisant fortement, et le désir de pousser les feux vers le fédéralisme européen. Les circonstances même de son élection auraient dû, au minimum, le conduire à un peu de prudence et de pragmatisme dans la conduite des réformes et dans les propos. L’élection présidentielle n’est pas un blanc-seing pour décider de tout sans la moindre concertation, sans la moindre écoute. La Constitution de la Cinquième République est un texte mais c’est aussi un état d’esprit. Le référendum, si souvent pratiqué dans les années soixante, mais oublié depuis 2005, en fait partie intégrante, notamment lorsqu’il y a un doute sur la légitimité d’une décision importante.

S’il avait été à l’écoute, Emmanuel Macron aurait vite compris qu’il faisait fausse route en agissant de manière brutale, en prônant le retour vers un libéralisme d’un autre âge, inspiré de la théorie Anglo-saxonne du ruissellement mise en œuvre par Ronald Reagan et Margareth Thatcher. S’il avait tout simplement eu un peu de bon sens politique, il aurait compris que l’on ne peut pas redresser un pays, demander des efforts à un peuple, surtout en France, sans faire appel à la solidarité.

En décembre 1958, huit jours après son élection comme président de la République, De Gaulle s’était adressé aux Français pour présenter son plan de redressement alors que le pays était au bord de la faillite. En tête de son plan, figurait l’annonce d’une vaste politique de solidarité nationale. Il annonçait une taxation plus importante des profits des entreprises et des revenus élevés, l’augmentation du salaire minimum et des petites pensions, le financement d’un grand programme d’investissements. Emmanuel Macron a fait très exactement l’inverse ! Il complétait également son plan de redressement par une dévaluation, ce qui n’est plus possible aujourd’hui et renvoie au problème de l'euro. 

Depuis quelques semaines, le pouvoir ne cesse de répéter que la crise des gilets jaunes est un héritage des gouvernements précédents, des gouvernements qui « n’ont pas réformé pendant trente ans ». On croyait enterrée cette vielle recette politicienne qui consiste à dénoncer le prédécesseur ! Y recourir n’est pas très courageux, mais c'est surtout très dangereux. Cela démontre que le pouvoir n’a toujours pas compris, ou admis, que la crise est d’abord due à la politique poursuivie.

Le discours d’Emmanuel Macron le 10 décembre dernier avait constitué un premier pas dans la bonne direction, celle d’un mea culpa. Il est temps de renouer le fil avec cette première tentative de réconciliation, vite oubliée lors de la présentation des voeux.

Je remets en ligne ci-dessous le texte d’une tribune que j’avais signée dans Le Figaro quelques jours après l’élection d’Emmanuel Macron, le 19 mai 2017. J’expliquais, contrairement au vent d’euphorie qui soufflait alors un peu partout, notamment dans les médias, que l’élection d’Emmanuel Macron était pleine de dangers. Ceci démontre à quel point « l’héritage » n’a pas de raison d’être évoqué dans la crise actuelle, si ce n’est à la marge.

Tribune Le Figaro (19 mai 2017) :

Ce que l’on appelle recomposition politique n’est que la victoire du centre

L'élection d'Emmanuel Macron résulte d'un concours de circonstances extraordinaire : une gauche en morceaux après le règne d'un président pourtant élu à gauche, un candidat de droite bombardé par les affaires dès le lendemain de sa désignation, l'accession au second tour d'une adversaire idéale, la représentante du Front National. La route fut ainsi miraculeusement dégagée pour l'élection d'un candidat du centre, de surcroît porté par une large partie des médias. Certains esprits mal intentionnés se sont même interrogés sur la présence d'une main invisible pour organiser un tel alignement des planètes!
En 1974 également, ni la droite, ni la gauche ne virent arriver le candidat du centre. Valéry Giscard d'Estaing fut élu alors qu'il ne représentait qu'un petit groupe d'une soixantaine de députés à l'Assemblée nationale. Le « ralliement » inattendu de Jacques Chirac, avec le soutien de 43 députés et ministres, lui apporta un soutien décisif dans l'opinion. On évoqua alors une recomposition politique. Il n'en fut rien. Le gouvernement de Jacques Chirac fut pour l'essentiel composé de personnalités centristes et le Premier Ministre démissionna deux ans plus tard pour redonner vie à la droite…

En 2017 comme en 1974, ce que l'on appelle « recomposition politique » n'est que l'accession aux responsabilités de la famille centriste.

En 2017 comme en 1974, ce que l'on appelle «recomposition politique» n'est que l'accession aux responsabilités de la famille centriste. Valéry Giscard d'Estaing était un centriste de droite, Emmanuel Macron est un centriste de gauche. La famille centriste une nouvelle fois réunifiée va conduire la politique du pays. Et c'est bien là qu'est le problème!

La situation de 2017 est en effet bien différente de celle de 1974. Alors que Valéry Giscard d'Estaing était porteur d'un message libéral dans les domaines de l'économie et des mœurs, en harmonie avec les aspirations de l'époque, Emmanuel Macron est porteur d'un message que les Français connaissent déjà bien, celui de l'intégration européenne et de la libéralisation du marché du travail.

Cette politique d'inspiration centriste qui n'osait pas dire son nom, conduite par des gouvernements de droite comme de gauche, est contestée, voire rejetée, depuis 2005 par les Français. La seule différence entre le programme d'Emmanuel Macron et la politique suivie ces dernières années, c'est que l'exécutif va désormais agir à visage découvert. A un centrisme timide, inavoué, parfois sournois, devrait succéder un centrisme libéré.

Sauf à ce que le nouveau président ne s'éloigne de ses racines avec le temps et l'expérience, on voit mal comment cette politique pourrait contribuer au recul des populismes. Contrairement à ce que l'on dit généralement, 2017 pourrait marquer non pas le dénouement d'une crise politique mais son accélération. L'opposition entre deux France, celle qui est plutôt heureuse et celle qui souffre, pourrait s'accentuer. Le président n'a-t-il pas été élu grâce au vote des seniors, des cadres et des citoyens qui habitent le cœur des grandes villes? On a connu adhésion plus populaire !

Les Français sont profondément attachés à leur modèle social qui, ne l'oublions pas, avait fait l'admiration des Anglo-Saxons pendant la crise de 2008.

Comment imposer par ordonnances une réforme du droit du travail plus audacieuse que la loi Travail El Khomri alors que 75 % des moins de 35 ans, 87 % des ouvriers et 72 % des employés jugeaient la mobilisation contre ce projet encore justifiée trois mois après la présentation du projet (sondage Ifop réalisé du 6 au 8 juin 2016) ? Comment faire accepter la création d'un parlement et d'un budget de la zone euro alors que seulement 25% des Français souhaitent davantage d'intégration politique (sondage TNS Sofres - OnePoint, 29 juin 2016) ?

En 1974, Valéry Giscard d'Estaing arrivait au pouvoir avec un programme qui suscitait plutôt l'adhésion. Ce programme ne pouvait en rien être perçu par une majorité de citoyens comme une provocation. Aujourd'hui, il en va très différemment. Les Français sont profondément attachés à leur modèle social qui, ne l'oublions pas, avait fait l'admiration des Anglo-Saxons pendant la crise de 2008. Les Français viennent également de réaffirmer leur préoccupation souverainiste en portant très largement leurs votes sur des candidats hostiles aux solutions fédérales (E. Macron et Benoît Hamon étaient les seuls des onze candidats à plaider dans cette direction).

L'élection d'Emmanuel Macron a été une élection par défaut, pour faire barrage à Marine Le Pen. Emmanuel Macron lui-même n'a cessé de le répéter pendant la campagne électorale en déclarant que ne pas voter pour lui c'était décider « d'aider Madame Le Pen ». Son élection n'est donc en aucune manière un blanc-seing pour mettre en application une politique d'inspiration néolibérale et fédérale, véritable terreau des populismes.

La séquence politique qui s'ouvre est inédite, pleine de dangers.

 

 

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