Trois ans après le discours du Bourget, deux ans après l’engagement d’une procédure de coopération renforcée saluée par Pierre Moscovici comme une « étape historique », quatre mois après la mission confiée par le Président de la République à Michel Sapin, où en est la taxe sur les transactions financières ? France Inter a consacré son émission Secrets d’Info du vendredi 8 mai (19h20, 40 minutes) à ce sujet. Vers une taxe "poudre aux yeux"...

http://www.franceinter.fr/emission-le-zoom-de-la-redaction-taxe-sur-les-transactions-financieres-lhypocrisie-francaise

(en version longue : http://www.franceinter.fr/emission-secrets-d-info-quand-la-france-defend-la-mauvaise-finance)

Pour mémoire, voici l’article que j’avais écrit dans Les Echos le 2 juin 2014 :

Le vote protestataire et l’abstention aux élections européennes sanctionnent l’Europe telle qu’on la construit depuis une quinzaine d’années, une Europe qui promet la prospérité et n’offre que l’austérité, une Europe qui se veut modèle social et organise la confrontation avec le dumping social, une Europe qui plaide la cause écologique et laisse le marché des droits à polluer sombrer, une Europe qui célèbre les droits de l’homme et se révèle incapable d’avoir une politique d’immigration, une Europe qui se veut pacifique et attise les divisions en Ukraine en pratiquant la surenchère à l’égard de la Russie.

Le projet de taxe sur les transactions financières (TTF) a été une illustration modeste mais vraiment affligeante de ce double discours. Nos concitoyens, qui souffrent de la crise depuis six ans, avaient bien compris l’utilité de la TTF : réduire la croissance démesurée de la sphère financière. Présentée par la Commission européenne le 28 septembre 2011, cette taxe devait rapporter 34 milliards d’euros pour onze pays. Le 22 janvier 2013, lorsque le Conseil des ministres européen a donné son accord pour engager la procédure de coopération renforcée, Pierre Moscovici avait salué une « étape historique », affirmant que la taxe devrait rapporter « plusieurs dizaines de milliards d’euros ». Or, le 30 mai 2013, une dépêche de l’agence Reuters relatait que, au cours d’une réunion intergouvernementale, le 22 avril, une division par dix des taux de la taxe avait été évoquée et, le lendemain, « Les Echos » rapportaient les propos d’un « proche des discussions » confirmant que les négociateurs français avaient demandé une division par dix de la taxe.

Ces dépêches de presse n’ont jamais été démenties et elles n’avaient probablement pas de raison de l’être. Les dirigeants avaient fait des annonces à usage politique pour faire croire aux citoyens que l’on allait s’occuper de la finance et avaient immédiatement organisé en coulisse le repli, de manière particulièrement cynique. Un double discours avait été tenu, l’un vis-à-vis des citoyens, l’autre vis-à-vis des négociateurs. Au final, la TTF rapportera près de dix fois moins que le projet de la Commission, à mille lieues des « dizaines de milliards d’euros » évoqués en janvier 2013 par le ministre.

Lorsque les banques ont contesté la TTF, elles étaient parfaitement dans leur rôle. A-t-on déjà vu qu’un nouvel impôt améliore la compétitivité ? Lorsque le gouverneur de la Banque de France s’est joint au cortège des banques, il était déjà moins dans son rôle. Mais le double discours de l’autorité politique était proprement inacceptable. Comme il l’était sur la loi bancaire française, votée dans la hâte en espérant que Michel Barnier n’aurait pas l’audace de proposer une vraie réforme.

L’exemple caricatural de la TTF est, parmi tant d’autres exemples, le signe d’une vraie crise de la démocratie. Il ne faut pas s’étonner ensuite que huit Français sur dix affirment ne plus faire confiance à leurs représentants politiques et qu’une majorité d’entre eux expriment des doutes sur la manière de construire l’Europe. En menaçant d’accélérer la consultation du peuple anglais si Jean-Claude Juncker était nommé président de la Commission européenne, David Cameron semble être le seul chef de gouvernement à avoir tiré les leçons du scrutin européen. Il est vraiment urgent que les dirigeants européens se décident à écouter nos concitoyens, sans faire semblant.

 

Voir aussi l'interview dans Libération le 8 décembre 2014 :

http://www.liberation.fr/economie/2014/12/08/il-y-a-urgence-car-le-secteur-est-hypertrophie_1159636

 

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Tous les commentaires

Oui, et c'est d'autant plus affligeant que la France a combattu la taxe sur les produits dérivés qui sont, techniquement, au coeur de la crise de 2008. Ce qui montre une fois de plus que tout ce que la France défend au niveau de l'Europe sont les actionnaires du CAC40, et plus particulièrement ceux de ses banques qui pour les 3 plus grosses d'entre elles ont un bilan de la taille de celui de l'Etat...

Alors on occupe les gogos avec des déclarations fracassantes du style "mon ennemi c'est la finance" pour mieux les endormir et en sous main on favorise le pire, car le commerce des produits dérivés est de loin ce que la finance moderne peut produire de plus nefaste: de la spéculation pure avec le contribuable comme recours quand les paris s'avèrent foireux...

Et pour mieux occulter le tout on affirmera avec aplomb que le problème c'est l'euro, ou l'Allemagne, voir les problèmes ailleurs que chez nous est une recette qui a toujours bien fonctionné, pourquoi s'en priver.