Europe : les victoires à la Pyrrhus d'Emmanuel Macron

L'Union européenne vient de frôler une crise institutionnelle grave. La nouvelle présidente de la Commission a été élue d'extrême justesse. Cette mandature s'ouvre sous le signe des divisions au sein du Conseil européen, du Parlement et des grands partis. Les négociations de ces dernières semaines, tant au niveau institutionnel que de la zone euro, sont loin du nouvel élan évoqué pour l'Europe.

Article publié dans Marianne le 5 juillet 2019.

Après le coup d’éclat d’Emmanuel Macron réussissant à convaincre le Conseil européen de proposer la nomination d’une femme à la tête de chacune des deux grandes institutions européennes, Commission et Banque centrale, ce dont on ne peut naturellement que se féliciter, chacun commence à reprendre ses esprits pour analyser avec un peu de recul ce qui vient de se passer. Certes, c’est le président français qui a eu l’idée de proposer une Allemande pour diriger la Commission, mais est-ce pour autant un succès pour la France ? Donner les clés de la Commission à l’Allemagne est une idée incontestablement très noble mais tout de même un peu étrange pour un président français ! En politique, seul le résultat compte. Angela Merkel avait dit au début de l’année que sa priorité était d’obtenir la présidence de la Commission. Elle a atteint son objectif. Pour une chancelière que l’on a parfois tendance à décrire comme affaiblie, elle ne réussit pas trop mal.

Il est à cet égard étonnant qu’Emmanuel Macron n’ait pas soutenu avec plus de conviction la candidature de Michel Barnier. Voulait-il vraiment son succès ? On peut en douter car en stigmatisant dès la fin du mois de mai la candidature de l’Allemand Manfred Weber, il a réduit à néant les chances de Michel Barnier. Mettre son veto à la candidature Weber, c’était s’assurer en retour un veto allemand sur la candidature française. S’il avait voulu donner sa chance à Michel Barnier, il aurait laissé les adversaires de Manfred Weber donner de la voix et la candidature Weber serait tombée toute seule.
La nouvelle mandature sera donc marquée par une présence encore plus forte des Allemands dans la direction de la Commission. En 2014, Angela Merkel avait déjà remarquablement bien joué. Quelques jours avant l’élection primaire organisée par le PPE, elle avait offert aux Espagnols la promesse d’un soutien à Luis de Guindos pour une nomination future à la tête de l’Eurogroupe s’ils soutenaient la candidature de Jean-Claude Juncker face à Michel Barnier. Cela avait permis d’assurer in extremis la victoire de Jean-Claude Juncker. En remerciement du soutien de la chancelière, Jean-Claude Juncker avait nommé Martin Selmayr directeur de campagne puis chef de cabinet. A ce poste, cet Allemand, très brillant et tout-puissant, a joué pendant cinq ans un rôle-clé dans la conduite de la Commission. 
Quant à la nomination de Christine Lagarde à la tête de la BCE, il serait hasardeux de conclure que c’est une bonne nouvelle pour la France en faisant l’analyse que la planche à billets européenne va continuer à fonctionner pour financer la dette publique. Les marges de manœuvre de la BCE sont en effet beaucoup plus limitées que par le passé. Après les largesses de Mario Draghi, le bilan de la banque centrale européenne est deux fois plus lourd que celui de la banque centrale américaine (41% du PIB au lieu de 20% pour la Fed) et toutes les expériences du passé montrent qu’une création monétaire excessive se termine toujours très mal. On ne peut d’ailleurs exclure que Jens Weidmann, personnalité très respectée dans le mode financier, ne se sente désormais plus libre d’exprimer ses critiques après l’échec de sa candidature. La perspective de voir la banque centrale adopter une politique de taux franchement négatifs comme cela est évoqué avec une certaine légèreté depuis quelques semaines pourrait entraîner une vive réaction en Allemagne et dans d’autres pays de la zone euro. Ce serait une menace considérable pour l’épargne, les compagnies d’assurance-vie, notamment allemandes, et les banques.
Cette victoire allemande dans le processus des nominations européennes vient juste après une autre victoire d’Angela Merkel. Le 21 juin dernier, le sommet de la zone euro devait en effet consacrer, conformément au souhait exprimé depuis le discours de la Sorbonne par Emmanuel Macron, la mise en place d’un budget de la zone euro. Or, au grand désespoir de la France, le budget adopté a finalement été de la taille d’un confetti.
La proposition française de mise en place d’un budget de la zone euro avait le mérite de la logique. A partir du moment où l’on crée une zone monétaire, la théorie économique et l’expérience montrent en effet que les inégalités géographiques se creusent inévitablement. Les capitaux, ne craignant plus les dévaluations ou les réévaluations, se dirigent vers les régions les plus intéressantes, fiscalement et industriellement. Il est donc vital de mettre en place des transferts financiers, comme dans n’importe quel Etat fédéral. Cela aurait dû être fait depuis l’origine en zone euro. Depuis vingt ans, ce n’est pas un hasard si les chiffres de l’OCDE montrent que l’Allemagne a vu sa production industrielle progresser de 37% alors que celles de la France et de l’Italie ont baissé respectivement de 3% et de 15%. Pendant les quarante années qui avaient précédé, les productions industrielles de ces trois pays avaient progressé de manière parallèle.
Dans un entretien au Point, le 30 août 2017, Emmanuel Macron avait évoqué un budget de la zone euro dont le montant devrait représenter « plusieurs points de PIB », c’est-à-dire plusieurs centaines de milliards d’euros par an. Le montant sera finalement de 17 milliards d’euros sur une période de sept ans (2,4 milliards d’euros par an, soit… 0,02% du PIB !). Encore ces fonds ne seront-ils pas des ressources nouvelles mais un prélèvement sur le budget de l’Union européenne. Et pour qu’il soit bien clair qu’il ne s’agit en aucune façon d’un budget, cette ligne budgétaire a été qualifiée « d’instrument budgétaire ».
L’euro étant une monnaie sous-évaluée pour l’Allemagne et surévaluée pour la France (un écart de l’ordre de 30% entre les deux pays selon le FMI), les inégalités vont donc continuer à se développer, au point de devenir explosives. Pourquoi l’Allemagne ne relance-t-elle pas l’activité en zone euro au lieu de s’installer depuis plusieurs années dans une politique d’excédents commerciaux et budgétaires qui nuit à ses partenaires ? L’Allemagne préfère rembourser de manière accélérée sa dette publique. Alors que la dette publique était à un niveau équivalent en France et en Allemagne au moment de la mise en place de l’euro, autour de 60% du PIB, la dette est aujourd’hui de 99% du PIB en France et de 61% du PIB en Allemagne. Grâce à sa compétitivité, grâce à des excédents historiques, jamais corrigés en raison d’une monnaie durablement sous-évaluée, l’Allemagne assoit ainsi sa position dominante en Europe.
On l’aura compris, Angela Merkel et Emmanuel Macron ont deux styles diamétralement opposés. La première agit dans l’ombre mais, même « affaiblie », elle reste remarquablement efficace. Le second s’exprime sous la lumière des projecteurs avec un talent qui éblouit certains observateurs mais parfois, à l’arrivée, avec des victoires à la Pyrrhus.

 

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