Pour justifier son attitude, la direction de la chaîne s’est abritée derrière la décision du Conseil d’État qui a considéré que le principe d’équité était respecté. Mais, c’est précisément l’application de ce principe d’équité qui choque ! L’équité laisse en effet place à toutes les interprétations possibles.

Comment en est-on arrivé là ?

Il n’est pas inutile de rappeler que les textes sur lesquels reposait traditionnellement  l’équilibre du débat démocratique ont été profondément modifiés l’année dernière à l’initiative du parti socialiste et du gouvernement. Raison invoquée ? La "modernisation" des règles d’accession à l’Élysée ! Le rapporteur de la proposition de loi était à l’époque Jean-Jacques Urvoas, futur ministre de la justice.

Dans une tribune publiée par Libération (16 février 2016), j’avais vigoureusement dénoncé cette proposition de loi qui allait substituer l’équité à l’égalité dans les temps de parole de la campagne présidentielle :

[...] « L’équité remplacerait l’égalité pour les temps de parole dans les médias audiovisuels pendant la période dite «intermédiaire» (article 4), c’est-à-dire pendant les trois semaines qui précèdent l’ouverture de la campagne officielle, une période où la campagne est la plus intense puisqu’elle suit la publication de la liste des candidats. L’égalité des temps de parole ne serait assurée que pendant les quinze derniers jours de la campagne, c’est-à-dire pendant la période où la campagne est pour ainsi dire déjà terminée, puisque les candidats craignent par-dessus tout de faire une faute qui leur serait fatale dans la dernière ligne droite.

Ici aussi, on avance de nobles arguments : le grand nombre de candidats au premier tour empêcherait l’organisation de débats, puisque l’on doit respecter l’égalité des temps de parole. Mais le remède proposé serait pire que le mal. Compte tenu de l’intense pression médiatique, les candidats ne disposant pas d’une solide représentation parlementaire passeraient vite à la trappe. Croire que ce problème ne concernerait que les «petits candidats» serait une erreur. Il concerne tous les candidats, de droite comme de gauche, peu connus ou mieux connus. Le critère de l’égalité est en effet le seul qui soit objectif, incontestable, alors que l’équité peut donner lieu à toutes sortes d’interprétations. […] Cette réforme pourrait ainsi avoir des conséquences inattendues sur la santé de notre vie démocratique.

Ne peut-on vraiment, une fois tous les cinq ans, faire respecter une période de cinq semaines où les dirigeants politiques sont traités à égalité, où les dirigeants en place ne peuvent s’inviter librement, ad libitum, sur les plateaux des grandes chaînes de télévision ? L’élection présidentielle doit être ouverte à tous et à bonne distance des partis politiques. C’est comme cela que l’a voulue le général de Gaulle, qui ne s’est jamais plaint d’être en concurrence avec un inconnu nommé Marcel Barbu !

Nos concitoyens souffrent depuis une dizaine d’années qu’on les prive littéralement de leur vote, en ne respectant pas le résultat d’un référendum, en ne tirant aucune leçon de multiples scrutins, en n’apportant pour seule réponse qu’un slogan : «Nous ne changerons pas de cap !». Et voilà que l’on pourrait maintenant chercher à biaiser le premier tour de la présidentielle ! A vouloir malicieusement être «moderne», on risque de ne plus être démocrate. Confrontés à une crise qui ne cesse de s’aggraver, en France et en Europe, nos concitoyens aspirent au renouvellement des hommes et du débat. Cette réforme est au mieux inopportune ».

La réforme décidée voici un an démontre aujourd’hui sa dangerosité. Les bouleversements récents, en Europe et dans le monde, exigeraient pourtant, plus que jamais, que le débat soit ouvert à tous pour favoriser l’émergence de courants de pensée nouveaux.

 

 

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