L'élection d'Emmanuel Macron résulte d'un concours de circonstances extraordinaire: une gauche en morceaux après le règne d'un président pourtant élu à gauche, un candidat de droite bombardé par les affaires dès le lendemain de sa désignation, l'accession au second tour d'une adversaire idéale, la représentante du Front National. La route fut ainsi miraculeusement dégagée pour l'élection d'un candidat du centre, de surcroît porté par une large partie des médias. Certains esprits mal intentionnés se sont même interrogés sur la présence d'une main invisible pour organiser un tel alignement des planètes!

 En 1974 également, ni la droite, ni la gauche ne virent arriver le candidat du centre. Valéry Giscard d'Estaing fut élu alors qu'il ne représentait qu'un petit groupe d'une soixantaine de députés à l'Assemblée nationale. Le «ralliement» inattendu de Jacques Chirac, avec le soutien de 43 députés et ministres, lui apporta un soutien décisif dans l'opinion. On évoqua alors une recomposition politique. Il n'en fut rien. Le gouvernement de Jacques Chirac fut pour l'essentiel composé de personnalités centristes et le Premier Ministre démissionna deux ans plus tard pour redonner vie à la droite.

 En 2017 comme en 1974, ce que l'on appelle « recomposition politique » n'est que l'accession aux responsabilités de la famille centriste.

 En 2017 comme en 1974, ce que l'on appelle «recomposition politique» n'est que l'accession aux responsabilités de la famille centriste. Valéry Giscard d'Estaing était un centriste de droite, Emmanuel Macron est un centriste de gauche. La famille centriste une nouvelle fois réunifiée va conduire la politique du pays. Et c'est bien là qu'est le problème! La situation de 2017 est en effet bien différente de celle de 1974. Alors que Valéry Giscard d'Estaing était porteur d'un message libéral dans les domaines de l'économie et des mœurs, en harmonie avec les aspirations de l'époque, Emmanuel Macron est porteur d'un message que les Français connaissent déjà bien, celui de l'intégration européenne et de la libéralisation du marché du travail. Cette politique d'inspiration centriste qui n'osait pas dire son nom, conduite par des gouvernements de droite comme de gauche, est contestée, voire rejetée, depuis 2005 par les Français. La seule différence entre le programme d'Emmanuel Macron et la politique suivie ces dernières années, c'est que l'exécutif va désormais agir à visage découvert. A un centrisme timide, inavoué, parfois sournois, devrait succéder un centrisme libéré.

 Sauf à ce que le nouveau président ne s'éloigne de ses racines avec le temps et l'expérience, on voit mal comment cette politique pourrait contribuer au recul des populismes. Contrairement à ce que l'on dit généralement, 2017 pourrait marquer non pas le dénouement d'une crise politique mais son accélération. L'opposition entre deux France, celle qui est plutôt heureuse et celle qui souffre, pourrait s'accentuer. Le président n'a-t-il pas été élu grâce au vote des seniors, des cadres et des citoyens qui habitent le cœur des grandes villes? On a connu adhésion plus populaire!

 Comment faire accepter la création d'un parlement et d'un budget de la zone euro alors que seulement 25% des Français souhaitent davantage d'intégration politique ?

 Comment imposer par ordonnances une réforme du droit du travail plus audacieuse que la loi Travail El Khomri alors que 75 % des moins de 35 ans, 87 % des ouvriers et 72 % des employés jugeaient la mobilisation contre ce projet encore justifiée trois mois après la présentation du projet (sondage Ifop réalisé du 6 au 8 juin 2016)? Comment faire accepter la création d'un parlement et d'un budget de la zone euro alors que seulement 25% des Français souhaitent davantage d'intégration politique (sondage TNS Sofres - OnePoint, 29 juin 2016)?

 En 1974, Valéry Giscard d'Estaing arrivait au pouvoir avec un programme qui suscitait plutôt l'adhésion. Ce programme ne pouvait en rien être perçu par une majorité de citoyens comme une provocation. Aujourd'hui, il en va très différemment. Les Français sont profondément attachés à leur modèle social qui, ne l'oublions pas, avait fait l'admiration des Anglo-Saxons pendant la crise de 2008. Les Français viennent également de réaffirmer leur préoccupation souverainiste en portant très largement leurs votes sur des candidats hostiles aux solutions fédérales (E. Macron et Benoît Hamon étaient les seuls des onze candidats à plaider dans cette direction). L'élection d'Emmanuel Macron a été une élection par défaut, pour faire barrage à Marine Le Pen. Emmanuel Macron lui-même n'a cessé de le répéter pendant la campagne électorale en déclarant que ne pas voter pour lui c'était décider «d'aider Madame Le Pen». Son élection n'est donc en aucune manière un blanc-seing pour mettre en application une politique d'inspiration néolibérale et fédérale, véritable terreau des populismes.

 La séquence politique qui s'ouvre est inédite, pleine de dangers.

Publié le 19 mai 2017 sur Le Figaro Vox :

http://premium.lefigaro.fr/vox/politique/2017/05/19/31001-20170519ARTFIG00181-ce-que-l-on-appelle-recomposition-politique-n-est-que-la-victoire-du-centre.php?cmtpage=0

 

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