Encadrement de la finance : irresponsabilité des dirigeants occidentaux

Les crises financières les plus graves ont généralement trois origines : une progression trop forte de la dette, le plus souvent privée, une très grande abondance des liquidités, sans rapport avec les besoins de l’économie réelle, une insuffisance de la réglementation pour encadrer la finance. Ce sont des caractéristiques que l’on retrouvait avant la crise de 1929, avant la crise de 2007 et qui sont malheureusement présentes en 2014.

 Premier facteur d’inquiétude, la dette. La dette publique est élevée aux Etats-Unis où elle atteint 128% du PIB (dette fédérale et dette des collectivités locales), au Japon où elle atteint 250%, mais dans de nombreux pays occidentaux la dette privée, notamment immobilière, est également à des niveaux record ce que l’on dit beaucoup moins. Comment ne le serait-elle pas alors que les taux d’intérêt appliqués par les banques centrales depuis cinq ans sont à zéro ? Aux Etats-Unis, l’endettement des ménages fait même partie d’une stratégie économique puisqu’il faut compenser la stagnation des revenus des classes moyennes.

L’économiste américain Joseph Stiglitz a déclaré récemment que le revenu médian des ménages américains n’a pas bougé depuis 25 ans. Les multinationales américaines imposent à leurs employés la stabilité des salaires puisque les menaces de licenciement et de délocalisation peuvent être facilement mises à exécution. Le capitalisme à peu près équilibré des années soixante a laissé place à un capitalisme financier très dur qui donne la priorité à l’enrichissement des actionnaires et d’une partie du management. Le montage des crédits subprimes qui avait officiellement pour objectif de permettre à 5,5 millions de ménages de devenir propriétaires de leur maison a été la caricature honteuse du recours à l’endettement en substitution d’une progression du pouvoir d’achat.

En Europe, la dette privée est aussi à des niveaux très élevés dans plusieurs pays comme les Pays-Bas, l’Espagne, le Danemark, la Suède, le Royaume Uni, l’Irlande. La France est de ce point de vue un des pays les plus vertueux.

Deuxième facteur d’inquiétude, l’abondance des liquidités. En quinze ans, elles ont été multipliées par sept aux Etats-Unis, par douze dans les pays émergents qui ont du lutter contre la surévaluation de leur monnaie provoquée par l'arrivée des liquidités américaines, par quatre en Europe. Les banques centrales font marcher la planche à billets comme jamais dans l’histoire. Ces liquidités s’investissent massivement dans les actifs financiers, dans la spéculation, puisque la croissance est faible. Obligations, actions, matières premières, actifs risqués, tous les marchés sont actuellement en proie à des envolées spéculatives.

Enfin, troisième facteur d’inquiétude, les gouvernements occidentaux ont renoncé en grande partie à tenir les engagements qu’ils avaient pris au cours du G20 de Londres en avril 2009. L’encadrement de la finance n’est plus dans leurs priorités. Dans mon livre sur la crise financière, celle qui nous attend, j’estime que les Américains ont fait en cinq ans seulement le quart de la feuille de route définie par le G20 et les Européens le tiers. Dès que les marchés ont commencé à se ressaisir, les dirigeants du G20 ont oublié les résolutions prises au plus fort de la crise. Les lobbies ont pu faire leur travail.

Aux Etats-Unis, à la veille du G20 de Londres, Barack Obama avait expliqué aux banquiers qu’il avait convoqués dans son bureau qu’entre lui et eux il y avait les « fourches des citoyens ». Depuis, son administration n’a cessé de signer des compromis. Les lobbies financiers américains dépensent chaque année plus de trois milliards de dollars pour peser sur les décisions des parlementaires et des régulateurs. Une décision de la Cour suprême a de plus complètement libéralisé les dons aux partis politiques. Comme dans les années vingt, une toute petite minorité, les « riches » disait Galbraith, tire toutes les décisions de la société américaine.

En Europe, les lobbies font leur travail de manière plus subtile. Le Commissaire, Michel Barnier, s’est courageusement battu pour imposer une gouvernance, en s’écartant de la ligne ultralibérale suivie par la Commission, mais les parlementaires européens et les gouvernements ont systématiquement défendu, à de rares exceptions près, les intérêts de leurs industries financières nationales. En quatre ans, il est arrivé deux ou trois fois, pas plus, que le Parlement européen durcisse une disposition réglementaire. Le Conseil européen, lui, ne l’a jamais fait. Les compromis signés ont eu pour effet de réduire systématiquement la portée des textes.

En 2014, la finance de l’ombre, c’est-à-dire la finance peu ou pas du tout réglementée, représente entre le quart et la moitié de la finance mondiale. Les encours de dérivés, par qui la crise est arrivée,  sont  supérieurs à ceux de 2007. Les encours des hedge funds également, avec des positions spéculatives parfois très élevées. Les marchés de matières premières ne sont toujours pas réglementés, ni aux Etats-Unis, ni en Europe et ils ne le seront que de manière très atténuée. Le trading à haute fréquence qui consiste à envoyer des milliers d’ordre à la seconde à partir de robots, une technique qui n’existait pour ainsi dire pas avant la dernière crise, représente la moitié des transactions de marché. Enfin, près de six ans après la faillite de Lehman Brothers, les exigences réglementaires ont certes été renforcées pour les banques mais leurs opérations spéculatives ne sont toujours pas interdites (elles vont l'être aux Etats-Unis).

Si une nouvelle crise financière survient demain, alors même que des foyers de crise restent très  menaçants (dettes et déficits américains, fonctionnement de la zone euro, finance chinoise), que fait-on ? Que feront les dirigeants occidentaux, gouvernements et banquiers centraux, alors que toutes les possibilités auront déjà été utilisées, au-delà du raisonnable, du côté des politiques budgétaires et des politiques monétaires ? Ils seront impardonnables de ne pas avoir tout fait pour éviter l’arrivée d’une nouvelle crise financière pendant qu’il en était encore temps.

 

Vidéos sur la crise financière et sur la crise de l'euro: 

Vidéo sur la crise financière : https://www.youtube.com/watch?v=c5DGKLDp3bg

Vidéo de la conférence Droit et Démocratie : http://www.dailymotion.com/video/x1jdux9_2-jean-michel-naulot-crise-financiere_news

Vidéo sur la crise de l’euro : https://www.youtube.com/watch?v=roLSZxLgAA8

 

https://www.youtube.com/watch?v=c5DGKLDp3bg

 

 

 

 

 

 

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