Humeur : TGV Grand Centre Auvergne, un débat déjà has been ?

Nous sommes en 2011, les agences de communication ont des pouvoirs occultes à tel point qu’elles sont capables de faire parler les morts. Voilà qui est bien pratique. Ainsi, l’image François Mitterrand, originaire de la Nièvre, a été utilisée par une agence de communication avec l’autorisation de ses proches afin de promouvoir un projet de passage du TGV à Nevers. L’art de brasser du vent et d’éluder l’essentiel : l’intérêt général.

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Nous sommes en 2011, les agences de communication ont des pouvoirs occultes à tel point qu’elles sont capables de faire parler les morts. Voilà qui est bien pratique. Ainsi, l’image François Mitterrand, originaire de la Nièvre, a été utilisée par une agence de communication avec l’autorisation de ses proches afin de promouvoir un projet de passage du TGV à Nevers. L’art de brasser du vent et d’éluder l’essentiel : l’intérêt général.

Présenté – sans doute illusoirement – comme une solution miracle pour la Région Centre, le projet de raccordement d’Orléans au réseau des trains à grande vitesse permettant de soulager une ligne Paris-Lyon en passe d’être saturée, fait couler beaucoup d’encre depuis 2007.

Aujourd’hui, c’est une coûteuse campagne de communication de la Nièvre qui fait jaser. Leurs initiateurs espèrent sans doute forcer la décision d’un arrêt intermédiaire à Nevers.

Quatre projets sont en compétition pour la définition d’une hypothétique ligne TGV Paris-Orléans-Clermont-Ferrand-Lyon. Les élus de la Nièvre affirment que le Réseau Ferré de France (R.F.F.) afficherait une préférence pour un TGV Paris-Lyon via Dijon, en contournant totalement la Région Centre. En mutualisant les lignes Rhin-Rhône déjà existantes, le coût serait disent-ils, inférieur aux 12 milliards d’engloutissement d’argent public qu’induiraient les autres tracés. Un argument de poids en période de rigueur.

Le son de cloche est tout à fait différent en Région Centre. Les élus affirment d’abord que la décision sera prise au plus haut sommet de l’Etat et que de toutes façons, le tracé Rhin-Rhône serait loin d’avoir les faveurs de RFF pour une bonne raison : il ne prend pas en compte l’objectif essentiel du projet global qui est de raccorder Orléans au réseau des trains à grande vitesse. Le débat public s’ouvrira le 4 octobre pour s’achever le 25 janvier 2012.

C’est dans ce contexte de pocker-menteur que l’agglomération de Nevers a lancé une campagne mettant en scène avec l’autorisation des ayant droits, M. François Mitterrand frappé d’un slogan : « Avec le TGV à Nevers, il aurait pu être là tous les jours… »

 

Intérêts particuliers

 

Pour les habitants de la Nièvre, c’est le buzz de la rentrée. Vu de la Région Centre, certains y voient plutôt une tentative désespérée de prendre le train en marche de la part de Neversois qui se sont rendu compte tardivement qu’ils avaient quelques intérêts au projet de doublement de la ligne Paris-Lyon.

Au delà du principe déjà discutable de l’exploitation de l’image d’un homme mort, c’est aussi le sens du message lancé qui prête à discussion. Celui-ci met en avant les intérêts particuliers. Ceux des habitants de Nevers puisque ceux-ci sont censés s’identifier à l’image de M. Mitterrand. Comment peut-on réduire une monumentale et coûteuse porte ouverte à grande vitesse sur l’Europe aux seuls intérêts d’une commune de 37.000 âmes ? Voici donc le message à la portée universelle mis en avant par l’agglomération de Nevers : « le tracé Rhin-Rhône est le meilleurs parce qu’il passe par chez-moi et sert mes intérêts ! »

Plus largement : il est intéressant de noter que les débats sur le tracé de la ligne, se font sur de petits intérêts locaux autour des « villes moyennes » : Montluçon, Vichy, Vierzon, Bourges…

A Bourges, justement, ville avec laquelle Nevers est en concurrence acharnée, les intérêts particuliers sont encore plus particuliers que ceux de la capitale de la Nièvre. Dès la campagne pour les élections municipales de 2008, l’actuel maire de Bourges, M. Serge Lepeltier avait annoncé fièrement l’arrivée du TGV comme une indiscutable évidence… Pourtant le principe d’un doublement de la ligne Paris-Lyon n’avait pas encore été pris. Son argument imparable ? Il connaissait personnellement de longue date la directrice de RFF ! Pour l’anecdote, cette femme messianique a depuis été débarquée (1).

Avec ses déclarations présomptueuses, le passage du TGV à Bourges revêt pour M. Lepeltier un intérêt allant au delà de celui des berruyers puisqu’il joue crédibilité politique. Le TGV Lepeltier sera ou ne sera pas. Et M. Lepeltier avec.

Forçons encore un peu le trait : malgré les procédures longues et fastidieuses, les études de faisabilité ou les études de marché, la décision d’une ligne TGV va-t-elle se prendre en fonction de celui qui aura la campagne d’affichage la plus « fun » et qui aura fait le plus de « buzz » ? Ce qui serait profitable à Nevers. Ou en fonction de celui qui a le plus grand nombre d’amis influents et d’élus sarkozystes pur jus dans ses rangs? Ce qui permettrait à la Région Centre et à l’Auvergne, grâce au maire d’Orléans Serge Grouard et au facétieux Brice Hortefeux de retirer facilement leurs marrons du feu.

S’il était en vie, François Mitterrand aurait-il, choisi le tracé passant par Nevers au détriment d’un autre passant par Bourges simplement parce qu’il voulait rentrer sur sa terre natale quotidiennement ? C’est grotesque. D’ailleurs, il faut croire que le passage du TGV à Nevers n’était pas d’une impérieuse nécessité aux yeux de l’ancien Président de la République car jamais de son vivant, il n’a été question sérieusement d’aucun passage de TGV dans cette ville bien qu’elle soit connue mondialement depuis le XVIème siècle pour ses activités de faïencerie. Ni à Bourges, fournisseur officiel de bombes pour les plus grandes et tyranniques dictatures du monde depuis Napoléon III .

Il est assez effarant de constater à quel point les arguments et les enjeux formulés par les élus pour la « bataille du TGV » sont éloignés de toute considération d’intérêt général.

 

L’intérêt général passe-t-il par le TGV ?

 

D’ailleurs, allons encore plus loin dans une provoc’ (qui n’en est peut-être même pas une) : l’intérêt général réside-t-il dans la création d’une ligne de TGV à 12 milliards d’euros d’argent public pour permettre à quelques hommes d’affaire de s’acquitter de billets hors de prix et gagner vingt minutes par trajet ?

Candidate malheureuse à l’élection municipale de Bourges, Mme Irène Félix, vice-présidente du Conseil Général du Cher avait fort justement relevé que la valeur du bilan d’un maire s’évaluait non pas à ce qu’il avait fait, mais à ce qu’il n’avait pas fait. Autrement dit : faire quelque chose, c’est ne pas faire autre chose. Et toute la difficulté est de savoir si ce que l’on a fait est plus important que ce que l’on n’a pas fait.

Ainsi : le temps, l’énergie dépensée, l’argent public dilapidé, les querelles de clochers pour la création d’une ligne TGV peuvent-ils apporter davantage au bonheur commun que le même temps, la même énergie dépensée, le même argent public dilapidé, les mêmes querelles de clochers pour la création d’usines de barbapapas, l’attribution d’un logement décent pour tous, la recherche contre les maladies graves, l’investissement dans l’industrie du haschisch ?

La réponse vous paraît évidente ? Peut-être pas tant que ça.

Les responsables politiques d’Orléans, Bourges, Nevers, Clermont-Ferrand ne jurent que par les formidables retombées (sous entendues « économiques », évidemment) induites par le passage du TGV dans nos régions. Pour étayer leurs propos, ils nous ressortent moult études censées démontrer les vertus miraculeuses du TGV.

Le premier prototype de TGV date de mars 1972. La première ligne à grande vitesse remonte à 1981. Le TGV tant attendu pour certaines villes de la Région Centre, de l’Auvergne et de la Nièvre est prévu dans le meilleurs des cas pour 2025. C’est donc selon les prévisions les plus optimistes 44 (quarante-quatre) longues années qui se seront écoulées entre la mise en service du premier TGV et notre TGV Grand-Centre Auvergne.

Comment peut-on faire croire que l’impact économique du passage du TGV sera le même en 2025 qu’il ne l’était en 1981 alors que nos villes se seront (éventuellement) si laborieusement fait une petite place en queue de wagon ? Comment peut-on, sans sombrer dans le ridicule, se crêper le chignon comme si nos vies en dépendaient pour un moyen de transport qui atteindra péniblement une vitesse de 300 km/h en s’arrêtant dans la moindre commune de plus de 10.000 habitants pour satisfaire les intérêts particuliers des châtelains en place ?

En 2025, des prototypes de transports en communs de longues distances verront le jour. Ils seront plus rapides, moins coûteux, plus écologiques et plus pratiques que notre TGV. Nous nous trouverons alors bien bêtes de nous être battus pendant quinze à vingt ans pour un vieux tortillard en fin de course qui ne fera plus rêver personne…

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(1) interview que j'avais co-réalisé en 2008 au moment des élections municipales : http://www.agitateur.org/spip.php?article979

NB : Billet publié préalablement à l'adresse suivante : http://www.centroscope.org/?p=1124

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