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Billet de blog 5 août 2022

À la beauté ou la cupidité des profiteurs de crise

Alors que le débat sur l'inflation et les profiteurs de la crise fait rage et que nous assistons au grand retour de l'orthodoxie monétaire néolibérale, qui en appelle plus que jamais à la rigueur salariale et budgétaire, relire les tableaux d'Otto Dix dans le contexte de l'Allemagne années 20 invite à certains rapprochements idéologiques entre la période de Weimar et la crise en Europe aujourd'hui.

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Jusque début septembre se tient l'exposition « Allemagne / Années 20 » 1 au centre Pompidou, à Paris. Un accrochage fleuve, pluridisciplinaire et richement documenté sur cette période tourmentée de la république de Weimar, dont les échos lointains résonnent puissamment dans notre époque abîmée : inflation galopante, chômage de masse, inégalités sociales, tensions militaires, désordres parlementaires, montée des extrêmes... Nombre d'œuvres présentées ici entrent ainsi en troublant rayonnement avec le contexte d'une Europe contemporaine traversée de mouvements populistes et invite par là même à des rapprochements politiques et idéologiques entre les situations d'hier et d'aujourd'hui. L'exposition donne notamment à penser comment la bascule des esprits a pu s'opérer dans une aliénation à l'ordre et à la planification fonctionnelle de toutes les conditions de vie, sur fond de dislocation sociale et de propagande du parti national-socialiste.

A l'exaltation de l’individu qui caractérisait l’esthétique de l'expressionnisme, les années vingt en Allemagne lui préfèrent désormais un idéal de classification où les singularités sont effacées au profit d’un recours à des modèles et des types bien normés, dont les formes objectives simples et neutres sont censées témoigner des bouleversements et des transformations de la nouvelle démocratie allemande. Qu'il s'agisse des typologies d'individus ou du déterminisme social archivés par August Sander, des recherches sérielles sur la standardisation architecturale des cité-lotissements de Marcel Gropius, des approches picturales, littéraires et musicales de la Nouvelle Objectivité 2, du cinéma ou des collages photographiques de presse et de publicité, tout converge dans un immense bouillonnement de réflexion sur la fascination exercée par la rationalisation de l'époque moderne, la financiarisation capitaliste des échanges, l'angoisse naissante de l'atomisation des masses et la norme imposée contre toute forme de transgression morale ou libertaire. Partout le péril semble gronder dans ces folles années 20 que la spéculation obsède, que la dette accable, que l'humiliation écrase, que le taylorisme détruit, mais où chacun fait mine que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Dans ce contexte, les peintures d'Otto Dix (1891-1969) sont d'une intensité passionnante pour penser ces moments de bascule dont l'histoire sait se repaître dans ses boucles aliénantes.

Peindre la laideur pour beauté

Soldat volontaire engagé en 1915 et survivant de la grande Guerre dont il a côtoyé l'horreur, Otto Dix en rapporte la certitude que la laideur fait inévitablement partie du monde, et qu’il se doit, en tant qu’artiste, d'en donner une représentation fidèle et sans concessions. L’art est pensé par lui comme une arme et ses premières peintures ou gravures des mutilés de guerre, des gueules cassées et des massacres de tranchées, toutes aussi caricaturales soient-elles, se passent de commentaires tant la violence y semble perceptible. C'est même avec une lucidité décapante, que ce grand maître va bouleverser l'esprit de son temps et dénoncer le cynisme d'une époque réfugiée dans sa cupidité profonde pour laisser une œuvre aussi dérangeante qu’humaniste, devenue le symbole même de cette nouvelle Allemagne weimarienne, meurtrie et fragilisée par la défaite. Mais contrairement à son compère George Grosz, qui s’engage en politique et qui ne perd jamais de vue le contexte socio-économique des injustices faites à ses contemporains, Dix reste apolitique et montre les affres de la société allemande sans chercher à délivrer de message de révolte, ni à expliquer le pourquoi du malheur qui hante la misère des grandes villes. Il veut simplement témoigner de la laideur de cette époque dont il sera l'infatigable témoin jusqu'à l'avènement du nazisme et de son fichage aux rangs de l'art "dégénéré" par le Reich.

Sylvia von Harden © Otto Dix 1926

Un aspect important de l’art d'Otto Dix tient aux multiples références qu’il fait tout au long de son œuvre aux maîtres anciens de la Renaissance. Fidèle au credo de la Nouvelle Objectivité, il conçoit en effet le portrait comme un moyen de rendre la réalité telle qu’elle est, le plus froidement possible, sans traces ni sentiments expressionnistes. Il utilise ainsi le glacis, fait de couches successives, très minces et transparentes, pour donner un aspect lisse et léché d'apparente profondeur à la surface picturale tout en gommant les effets de matière. C'est dans cette tradition qu'il reprend à son compte les codes et les détails des grands maîtres du passé dont les portraits visaient surtout, grâce à certains accessoires, à rendre le statut social du modèle, son rang et son époque au-delà de l’individu lui-même (médecin, danseuse, poète, journaliste, marchand d'art, ouvriers, etc.). Un des tableaux les plus célèbres de cette époque prolifique est le portrait sur fond rose de la journaliste Sylvia von Harden, peint en 1926. Dix représente cette dernière comme l’archétype de la femme moderne, excentrique, citadine, émancipée, cheveux courts, monocle, qui fume et boit au « Romanisches Café », lieu incontournable du monde littéraire et artistique de l'entre-deux-guerre à Berlin. Elle semble porteuse de valeurs nouvelles et fait figure de symbole tant elle a absorbé les codes de la masculinité et de la subculture androgyne qui se développe à l'époque comme un décloisonnement des genres fortement attaqué par les médias conservateurs et pro militaristes.

L'artiste face à l'histoire

A la beauté (autoportrait) © Otto Dix 1922


C’est dans cette même obsession de donner de la réalité un aperçu objectif et de restituer l’individu au sein même de la société, que Dix pratique l'autoportrait, là encore dans la pure tradition de Dürer ou Cranach. A la beauté 3, qui sous son titre trompeur, n'en est pas moins fertile dans son imaginaire et sa mise en abyme, pose ainsi cette question du statut de l'artiste face à l'histoire, face à son temps, face au désordre du monde. Le peintre s'est représenté en pied au centre de sa composition, visage poudré, regard sombre et costume élégant. Il tient d'une main un combiné de téléphone, comme un retransmetteur muet, forcément solitaire, des réalités opaques qu'il veut nous dévoiler. Il semble figé, impuissant à nous dire autre chose que ce constat affligeant que son regard dénonce dans une forme d'urgence. Empruntant à la technique du collage photographique, Otto Dix réalise ici un portrait de la société allemande par assemblage de scènes et de temps discontinus dans un décor de colonnes et de tentures qui évoque les dancings ou les bordels de l'époque. A gauche, une femme en robe de soirée et chapeau à aigrettes danse sans réel plaisir aux bras d'un homme habillé d'un frac noir. A leurs pieds un énorme buste sculpté évoque l'esthétique d'un salon de coiffure ou le portrait d'une tenancière de maison close. A droite, comme un pendant à cette image lissée du couple bien propret, la luxure est représentée par une femme dénudée en guêpière et en porte-jarretelles qui cherche à s'échapper discrètement. Au loin, dans l'ombre de la composition, deux serveurs en smoking assurent un service discret et silencieux tandis qu'au premier plan un batteur afro-américain improvise à grands gestes, sourire vainqueur aux lèvres et œil lubrique injecté de plaisir. Le jazz, le fox-trot et le charleston, deviennent à cette époque des genres très populaires dans les soirées mondaines où les bourgeois de l'élite berlinoise viennent goûter aux plaisirs de la nuit. C'est en ce sens qu'il faut peut-être comprendre le fragment de drapeau qui dépasse du veston du jazzman, comme un rappel de l'emprise culturelle, financière et spéculative venue d'outre-atlantique et dont dépend toute l'Allemagne pour stabiliser sa dette et contenir les inégalités sociales.

Ici, personne ne semble interagir dans l'espace du tableau, chacun livré à son monde intérieur, comme à l'image de cette société cosmopolite, hétérogène et individualiste du capitalisme brutal. Mais ici la misère semble être contenue hors champ. Les prostituées de la rue, les gueules cassées, les mendiants, les chômeurs, les homosexuels, les rebuts à la marge ne sont pas de la fête ni du divertissement. Le peintre a concentré tout son message sur cette caste de puissants et de riches qui vivent leurs vies et leurs soirées mondaines indifférentes à la marche du monde et à la ruine annoncée qui fait rage. Ainsi, derrière le titre ironique de cette œuvre, Dix nous dévoile toute la laideur et le vide d'une époque remplie de fatuité qui cherche dans le divertissement et la course au plaisir l'illusion du bonheur comme moyen d'échapper à la crise économique, sociale et politique que traverse cette Allemagne dégrisée de toutes ses illusions.

Des miettes en partage du gâteau

Un tableau, donc, de 1922, dont la portée iconique n'est pas sans rappeler notre moment de bascule contemporaine, où plus que jamais les inégalités criantes n'ont d'égal que la perdition d'une élite hors-sol, vivant de ses plaisirs artificiels et de ses profits juteux. Souvenons-nous seulement des dîners clandestins organisés dans les dorures d'hôtels particuliers pendant les confinements et le constat aujourd'hui de huit millions de pauvres à l'aide alimentaire. Tout est dit ! Souvenons-nous de la jeunesse immolée sur l'autel de sa précarité faute de pouvoir manger et vivre dignement. Tout est dit ! Souvenons-nous des profiteurs de crise qui voient leurs profits se cumuler comme jamais dans le sillage du Covid et de la guerre en Ukraine. Souvenons-nous des alertes climat, qui de Cop en sommets, ne font que servir l'intérêt des multinationales, des Gafam et des lobbies de l'industrie. Souvenons-nous surtout que le confort de quelques riches se fait toujours au détriment de la grande masse des pauvres. Et tout est dit encore ! Non, décidément rien ne bouge dans l'imaginaire enlisé de ceux qui font de leur butin un saccage planétaire et humain jusque dans l'évasion fiscale, la déforestation, l'ingérence guerrière, le contrôle des banques et l'asphyxie des services publics. Parachutes dorés, dividendes, spéculation, fonds de pension, dérégulation, accaparement des terres... Les profiteurs de crise avancent sur les dallages de marbre, se frottent la panse, ventre à l'air, sur le pont de leurs yachts et nagent dans les eaux claires des piscines en roof-top de leurs palaces climatisés. Exit les bordels sombres et les dancings miteux. Il faut du m'as-tu vu, de la photo glossy, des pages people qui font vivre, du virtuel et du like qui transcende. Les exclus, eux, se referment dans des ciels de brume froide, serrent la ceinture, comptent chaque centime, goûtent aux lasagnes du mépris. Les vacances : abstinence ! Pendant que les urnes grondent, rien ne bouge, rien ne change, et les premiers de corvée se voient désormais confisquer leurs droits, leur dignité, leur monde. Tous interdits au banquet de la fête ! Nourris de chèques alimentaires, de Ségur au rabais et de code QR sanitaires. Fichés S militants du grand séparatisme pendant que les petits rejetons de la classe dominante s'étouffent de pollution et d'asthme sous les tropiques de leurs villégiatures. Pas de smoking pour les serveurs de l'ombre. Juste un clic et des tours de pédales. Des burgers au portail et de la coke sur le palier... Les sans soucis ont pourtant désormais de gros soucis à se faire. Partout la titraille des journaux le répète : le nettoyage et la réparation des petites salissures capitalistes ne suffit plus, il va falloir innover pour sauver l'héritage !

Le monde à un problème paraît-il ? Rempli de bulles de spéculation vides et de défaut de paiement... Croissance faible, moratoire, dette publique, taux négatifs, pétrole brut, obligations, renflouement... Savons-nous ce que tout cela signifie ? Pourquoi la crise continue-t-elle à s’aggraver ainsi ? Dubaï, Shenzhen, Brésil, Grèce, Weimar... Des navettes pour l'espace. Les marchés sont ailleurs. Toujours ailleurs, pour une croissance exponentielle sans limite des profits ! Nasdaq, Dow Jones, Hang Seng, Livre Sterling, Cac 40, Zone Euro. La peur des chiffres, la peur du vide, le spectre hanté du krach et de l'explosion boursière. Privatiser les gains, mutualiser les pertes ! Combien de zéro pour faire un milliard ? Combien de zéro pour évaluer la dette ? Combien de milliard pour panser les plaies de l'économie sanguinolente ? Taxation des profits : zéro ? Écologie : zéro ! Démocratie : zéro ! Faites chauffer les centrales à charbon. Faites chauffer la Ruhr. C'est le fascisme fossile des énergies perdues. Le monde extractiviste à bout, égaré dans le néant de sa pensée inconséquente et de son propre avenir, obligé d'avouer enfin son désir de destruction massive et de libéralisme fou dans le feu qui ravage. La grande domination des élites sommées de gouverner sans scrupules avec la droite la plus trouble du moment afin de sauver la façade et l'ordre économique global. “Il faut garantir les conditions optimales de fonctionnement du marché. Quoi qu'il en coûte, même l'humain, même la vie”. Mais dès lors qui va payer l'addition ? Les grands groupes dont les profits records dépassent l'imaginaire ou la population dont les salaires sont rognés et le niveau de vie est à terre ? Regardez dans les rues. Qu’on blâme les travailleurs. Qu'on les dépouille. Qu’on les enterre. Qu'on fasse disparaître leurs pensions. Qu’on bloque leurs salaires. Qu'on leur arrache les yeux. Où sont les grèves, les arrêts de travail, les actions professionnelles ? Il n'y a plus qu'à attendre ! Attendre que plus personne ne bouge...

Du gâteau de leur grand ruissellement en voici donc les miettes. Main invisible de la finance infiltrée dans la démocratie comme un ennemi intérieur qui laisse la place au pire. Hier ou demain, même combat. Plutôt Hitler que Blum entendait-on ici... Amis du monde, la maison brûle, rien ne bouge, rien ne change. Peuples d'Europe, levez-vous !

Serait-ce donc la beauté ?


1. Allemagne / Années 1920 / Nouvelle Objectivité / August Sander, Paris, Centre G Pompidou, jusqu'au 5 septembre 2022

2. Dès 1922 la critique cherche à caractériser la nouvelle esthétique allemande identifiée comme un retour à une figuration réaliste. Tantôt qualifiée de nouveau naturalisme, de post-expressionnisme ou de réalisme magique, cette tendance est finalement baptisée Nouvelle Objectivité (Neue Sachlichkeit) par l’historien de l’art Gustav Friedrich Hartlaub. Sous ce titre, il organise en 1925 une exposition à la Kunsthalle de Mannheim. Le large écho rencontré par l’exposition participe à la diffusion de l’appellation Nouvelle Objectivité qui devient un slogan culturel à la mode pour désigner l’esthétique de toute l'époque, fondée sur la sobriété, la rationalité, la standardisation et le fonctionnalisme.

3. Otto Dix, A la beauté, huile sur toile, 140x 122 cm, Von der Heydt-Museum, Wuppertal

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