Le Serment du Jeu de paume ou l'image introuvable de la nation unie

Voici une œuvre que l'histoire laissa inachevée dans sa course en avant et qui pourtant dit toute la légende fabriquée de notre cohésion républicaine idéalisée. Image qui interroge la représentation symbolique de notre démocratie tant son esprit semble etre mis à mal ces temps-ci. À nous peut-être de savoir en tirer les leçons et d'en faire le serment pour l'avenir.

Lorsque Jacques Louis David entreprend en 1791 de commémorer le Serment du Jeu de Paume pour rendre hommage à la Révolution française, il fait le choix radical de délaisser les grands sujets héroïques qui ont fait sa renommée passée (serment des Horaces, mort de Socrate, lamentation de Brutus). C'est en homme d'action et partisan actif de la Révolution, dont il sera bientôt élu député et fervent soutien de Robespierre, qu'il décide de réaliser cette toile au format spectaculaire pour l'époque (dix mètres de large sur presque sept de haut). Un projet ambitieux destiné à la salle des séances de l'Assemblée nationale, pour lequel David décide de faire face à l'histoire de son temps afin de serrer au plus près de son actualité bouillonnante. Mais ce qui devait être un des plus grands tableaux du maître restera à jamais inachevé. Car pour la première fois, en voulant faire entrer la contingence contemporaine dans les hauts rangs de la peinture, l'artiste va se heurter à la vitesse et à l'enchaînement des événements qui ne cessent de faire à la fois la grandeur troublée de l'histoire et sa déraison totale. Pris dans le tumulte de la Révolution, David ne pourra jamais terminer sa grande œuvre et se consacrera surtout aux portraits des héros patriotes emportés par les complots et les assassinats qui en dictent le tempo.

L'impossible unité de la Nation

Le Serment du Jeu de paume © Jacques Louis David 1791-1792 Le Serment du Jeu de paume © Jacques Louis David 1791-1792
C'est donc en 1790 que David parvient à convaincre la Société des Amis de la Constitution (premier nom du Club des Jacobins auquel il vient d'adhérer), de réaliser un tableau sur cet acte fondateur de la Révolution en marche. Son idée est d'immortaliser dans une immense composition l'ensemble des députés signataires du vote d'union nationale le 20 juin 1789 dans le fameux gymnase du château de Versailles : « Ne jamais se séparer et se rassembler partout où les circonstances l'exigent, jusqu'à ce que la Constitution du royaume soit établie et affermie sur des fondements solides ». Le peintre qui jouit alors d'une reconnaissance bien installée met sa renommée au service de la nation en proposant une souscription pour parvenir à financer son projet. Il réalise dans la foulée un grand dessin préparatoire (66 x 101 cm) qu'il expose dans son atelier du Louvre à l'automne 1791 afin d'en proposer la vente par reproduction en versions gravées. Mais les difficultés sont nombreuses et viennent rapidement ombrager l'intention initiale. Difficultés financières d'abord, puisque la souscription ne rapporte que 10 % du budget colossale envisagé pour l'époque (environ 70 000 livres destinées à l'installation de l'atelier et des peintres rue Saint Honoré afin d'y convier les députés siégeant aux Tuileries, dans la salle du Manège). Difficultés politiques ensuite en raison de l'évolution des événements et du discrédit jeté sur certains députés modérés qui ayant refusé la déchéance de Louis XVI sont dès lors considérés comme des traîtres et des ennemis de la Révolution, passés de héros à trépas. Difficultés esthétiques aussi, car David juge finalement sa composition trop théâtrale et idéalisée pour peindre l'héroïsme de la modernité de son temps. Difficultés personnelles enfin tant l'implication politique de l'artiste à sa fonction de député lui vaudra bien des différends idéologiques, y compris conjugaux.

En dépit donc du choix de la La Constituante de financer son œuvre aux frais du « Trésor Public », pour palier notamment la vente insuffisante des gravures inspirées du dessin, David ne termina jamais son tableau qui resta pour toujours à l'état d'ébauche très partielle. La mise en scène composée de corps nus dessinés à l'antique ne fut mise en couleur par le maitre que pour quatre portraits de députés seulement (Gérard, Barnave, Mirabeau et Dubois-Crancé) laissant tout le reste en flottement sur un immense fond blanc parcouru de craie noire. Seul le dessin préparatoire, largement diffusé et copié par la suite, contribua à restituer l'enthousiasme général de la composition initiale, devenue plus tard l'icône fondatrice et idéalisée de notre démocratie républicaine. Abandonnée dès le courant de l'année 1792, la toile resta roulée jusqu'à la mort du peintre avant d'être coupée en fragments, dont il ne reste aujourd'hui que l'élément principal conservé par le Louvre*.

L'image d'une accélération de l'histoire

Le Serment du Jeu de paume (esquisse) © Jacques Louis David 1791 Le Serment du Jeu de paume (esquisse) © Jacques Louis David 1791
Au XVIIIe siècle, le serment à une valeur sacrée qui apporte une garantie de fidélité et d'engagement à la parole donnée. Tout au long de la Révolution les serments sont donc facteur d'unité, voire d'unanimité nationale, et Jacques-Louis David s'est fait lui-même connaître par une célèbre allégorie héroïque du « Serment des Horaces » en 1784. Ceci explique pourquoi celui du Jeu de Paume a toujours constitué l'acte premier de la Révolution française. D'abord pour sa forme d'effusion pré-romantique et de fraternité bourgeoise, mais aussi pour son unanimité pacifiée et la ferveur de son patriotisme populaire — dont le seul Martin-Dauch refusa l'engagement. Tout semble fait en effet pour montrer ce jour-là que c'est la volonté particulière de chaque individu qui fait la souveraineté du peuple et de la Nation tout entière. Rien n'échappe donc à David qui n'a pas oublié de figurer dans son œuvre une scène rapportée de fraternisation entre un moine chartreux, Dom Gerle, l'abbé Grégoire et le pasteur protestant Rabaut Saint-Étienne, ce qui laisse augurer d'une ère symboliquement nouvelle (celle de l'entente des ordres et de l'église constitutionnelle). Il n'a pas oublié Bailly, député du Tiers état de Paris, qui fut le premier président et héraut de l'Assemblée nationale. Ni les grands orateurs du moment, parmi lesquels on distingue Robespierre, le docteur Guillotin, Mirabeau ou Treilhard. Ni le peuple, bien sûr, qui dans le dessin préparatoire, assiste au vote depuis les fenêtres de la salle du Jeu de Paume, où de grandes tentures sont soulevés par les bourrasques d'un vent nouveau qui se lève sur la France : le vent de la Révolution et de l'accélération de l'histoire.

Il est une fois de plus assez troublant de relire cette grande œuvre de l'art à l'aune de notre époque incapable de penser sa représentation démocratique (réelle ou symbolique), toute affairée qu'elle est devant la multiplicité des crises. À l'heure des appels de tous bords à l'unité de la Nation pour faire front, l'inachèvement du tableau de David pose question et les blancs en réserve de la toile doivent se rappeler à nous comme les manques que l'histoire et les hommes ont patiemment comblés pour faire du vivre-ensemble et de notre cohésion nationale un héritage venu de loin. Voilà donc une œuvre qui nous invite à la réflexion critique et au temps du récit de la légende républicaine. Ne sommes-nous pas en effet, nous aussi, pris dans ce vent de l'accélération affolée de l'histoire qui fait souvent le nœud des grands points de bascule ? Crise sanitaire, crise sociale, crise identitaire, crise institutionnelle, crise financière, crise morale, crise environnementale, crise alimentaire, crise migratoire : rien ne semble pouvoir être posé à plat, ni même pensé ou analysé avec un peu de recul et de hauteur. Jamais, depuis des siècles, notre vieux continent, et le monde, n'ont été à ce point confronté a une pareille condensation de bouleversements qui fragilisent le socle de nos valeurs communes. Cette accélération des événements, avec ces manques, ses trous, ses blancs, semblent en effet dicter une fuite en avant qui échappe a tout sens objectif au point d'en donner le tournis. Pas une semaine ne passe sans que ne soient remis en cause tous les principes fondamentaux qui fondent notre lien collectif : distanciation sociale, stigmatisation générationnelle, instrumentalisation de la laïcité, surenchère sécuritaire, privation de liberté individuelle. Pas une quinzaine de jours qui ne s'écoule sans que ne soit brisé le flux des catastrophes par une tension exacerbée des attentats de l'horreur. Pas un mois qui ne s'étire sans que ne soient soulignées les inégalités sociales grandissantes, le délitement structurel des services publiques, l'urgence écologique, la dette publique abyssale, l'austérité à venir ou la cacophonie gouvernementale. Une telle violence politique, financière, policière et morale des élites semble s'être accumulée depuis des décennies que rien ne parait pouvoir enrailler cette marche folle du monde et ses multiples défis fait aux peuples dans un temps qui résonne sans idéaux ni promesse d'avenir.

Faire de nos divisions une occasion féconde

Or, dans l'histoire, nous le savons, ces accélérations finissent toujours par faire vaciller le pouvoir, qui faute de réussir à endiguer ou à anticiper les crises, se divise lui aussi et court à leur poursuite pour se retrouver acculé au banc des accusés. Et bien souvent alors le chaos laisse surgir les pires figures qui soient, celles là mêmes qui finissent à leur tour par s'offrir à n'importe quelle tyrannie comme autre servitude. A contrario pourtant de cette conception autoritaire ou verticale du pouvoir, beaucoup aspirent à des formes de confiance collective pour un autre rapport à la démocratie. Mais si nombre d'entre nous s'accorde sur la nécessité d'un modèle de société à réinventer tant sur le plan social, que politique ou financier et environnemental, l'unité apaisée pour y parvenir semble plus que jamais introuvable. Partout des appels à se fédérer ont vu le jour, des collectifs pour un monde d'après ont surgit, des comités locaux se sont organisés dans la défiance centralisée du pouvoir, des appels a reprendre le maquis se sont mêmes fait entendre et « les plus jamais ça » ont circulé partout, mais in fine la division règne pourtant et aucune force ne parvient à unifier les inquiétudes comme les aspirations qui grondent. Pire encore, une certaine chasse aux sorcières s'organise comme pour lancer plus fort les appels à la haine et à la division. Même le pouvoir semble perdu dans une forme de déroute qui trahit sa panique dans cette situation devenue hors de contrôle. Tout semble s'inverser dans un contre pouvoir sans filiation possible, un peu comme si les fous avaient pris le contrôle de l'asile. Que faire dès lors pour retrouver une forme d'imaginaire et un horizon clair qui permettent de se projeter assez loin pour retrouver la confiance nécessaire ? Quelle unité est-il encore possible de trouver pour refaire sens commun ? Qui, au-delà de toutes nos divisions, saura prendre ses responsabilités pour incarner une voie vers un nouveau destin collectif ? Car si la lumière tarde encore trop longtemps à venir, l'obscurantisme et la peur qui nous guettent de toutes parts, pourraient être par défaut les grands vainqueurs de cette résignation qui gagne patiemment les esprits et de la souffrance qui use toute espérance.

Les temps semblent décidément bien tristes et résolument difficiles à supporter quand il s'agit, pour faire admettre les lourdes décisions qui engagent la confiance et l'acceptabilité de tout un peuple, d'avoir à choisir entre la vie et l'économie, entre la paix et la diversité, entre la peur et la résignation, entre le vivre-ensemble et le repli sur soi, entre la centralisation inclusive et le gommage des différences culturelles, entre ce qui est essentiel et ce qui peut être sacrifié. Souvenons-nous pourtant que dès les origines aucune image tangible de l'unité ne fut rendue possible par cette même accélération de l'histoire. Car aucun type d'union ne va jamais de soi, il faut toute la légende des siècles pour la rendre acceptable et lui donner une forme recevable. Le long récit de notre cohésion républicaine ne saurait être figé comme le prétendent certains, ni même menacé de l'intérieur. Il est tout au contraire bien vivant et c'est à nous de savoir en tirer les leçons pour continuer a en sauver les formes. L'histoire n'a pas pour but de trouver le moyen de toucher l'absolu. Elle n'est qu'une occasion qu'il faut rendre féconde par la vigilante attention des peuples afin que chacun puisse avoir le loisir et la liberté de chercher un absolu pour tous. C'est à nous, citoyens, de veiller sur ce bel héritage et de faire en sorte que nos amis d'hier ne soient pas nos ennemis de demain. À nous de réaffirmer, comme Camus, que l'art et la révolte sont les seuls vrais moteurs essentiels à nos vies dans cette quête d'absolu. À nous de redonner sens aux actes et de ne plus accepter les belles annonces sans effets de l'idéologie du consentement fabriqué dans l'asservissement des masses par les gouvernements d'experts. Ceux-là mêmes qui voudraient nous apprendre à vivre désormais autrement, c’est-à-dire à distance les uns des autres, rivés et absents derrière nos écrans, dans le seul objectif de nous adapter aux futures catastrophes et détruire toute forme de résistance et de contestation collective. À nous donc, maintenant, de faire le serment pour l'avenir que chacun puisse retrouver la place qu'il incarne, avec ses devoirs et ses droits, dans la souveraineté du peuple. Pour notre cohésion ensemble vers d'autres jours meilleurs.

* Le serment du jeu de paume, Jacques Louis David 1791-1792
Craie blanche, pierre noire et huile sur toile. Dimensions 370 × 654 cm
Collection Musée de Louvre N° d'inventaire MV 5841

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