Au temps d'harmonie ou l'autre monde des possibles

Alors que le « nouveau chemin » voulu par le chef de l’Etat se précise et que les ministres s'affairent en vue d'un « nouveau pacte social », ce tableau de Paul Signac nous invite à méditer sur un monde harmonieux et sensible, en lien avec les territoires, la nature, le travail et les arts.

Au temps d'harmonie (l'âge d'or n'est pas dans le passé, il est dans l’avenir). © Paul Signac Au temps d'harmonie (l'âge d'or n'est pas dans le passé, il est dans l’avenir). © Paul Signac
À l'heure du grand chassé-croisé estival et des chaises musicales entre les portefeuilles qui feront oublier un temps la crise qui s'enracine doucement, il est tout à fait étonnant de revoir ce grand tableau de Paul Signac, trônant fièrement dans l'escalier d'honneur de la mairie de Montreuil, en Seine-Saint-Denis. Cette grande toile, réalisée entre 1893 et 1895, était initialement destinée à la maison du peuple de Bruxelles (ancien siège du Parti ouvrier belge). Elle fut finalement offerte par la veuve du peintre en 1938 à la municipalité de Montreuil, qui venait d'être récemment conquise par le Parti communiste.

La toile représente un paysage bucolique méditerranéen inspirée de la région de Saint-Tropez que Signac découvre et fréquente « avec bonheur et passion » dit-il, dès 1892. C'est là qu'il développera son style néo-impressionniste par la décomposition et la division des couleurs afin de restituer toute la vibration lumineuse des paysages du Var. Anarchiste et homme de gauche, Signac décide de figurer ici un paradis idyllique, fidèle à son militantisme libertaire, qui prône la mise en place d'une société libre, pacifique et égalitaire. Un monde, qui selon le peintre, ne peut se réaliser qu'à travers l’anarchie au sens noble du terme, loin de l'image du chaos qu'elle évoque trop souvent dans son acceptation récente. Car l'anarchie est d'abord une situation sociale où il n'existe pas de rapports de pouvoir ni de domination centrale ; où chaque personne, chaque groupe, chaque communauté est autonome dans ses relations aux autres et ne fonctionne que par des liens de nécessité qui se réfèrent à la loi de la démocratie directe. L'anarchie est libertaire, pratique, structurée et fédéraliste. Elle est une forme d'ordre sans le pouvoir de la bureaucratie de l'Etat.

Signac intitule donc d'abord son œuvre « Au temps d'anarchie » pour évoquer ce monde idéalisé qu'il appelle de ses vœux, puis il se ravise juste avant d'exposer le tableau au Salon des Indépendants de 1895, et il choisit un titre plus conciliant : « Au temps d'harmonie ». Il s'agit alors de calmer les esprits suite à la vague d'attentats « par le fait » qui sèment la terreur dans Paris et à Lyon où un anarchiste italien a assassiné le Président Sadi Carnot. La France de l'époque traverse une période sombre qui se caractérise par une double fracture, économique et politique. D'une part, l'essor du Second Empire a laissé place à un fort ralentissement de la croissance, dont la stagnation s'accompagne de crises cycliques qui nourrissent les revendications ouvrières et syndicales. D'autre part, la jeune République, divisée par l'instabilité croissante des ministères, doit surmonter une série de remises en cause internes (boulangisme et affaire Dreyfus notamment) qui favorisent l'ascension des opposants au régime. Les désillusions produites par la IIIe République conduisent certains artistes, mus par un idéal de régénération, à prendre ainsi leurs distances avec la modernité et à partir en quête d'un paradis mythique et antique ou à chercher d'autres voies pour assigner à l'art une vocation sociale et utilitaire.

Tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté.

Ce grand tableau de Signac n'est donc pas seulement une œuvre à vocation décorative comme le laisse supposer son format et sa composition très organisée et presque artificialisée. Il s'agit pour le peintre d’un manifeste social et politique doublé d'une démonstration artistique forte susceptible d'offrir une vision idéale de l'existence, que le sous-titre invite à penser : « L’âge d'or n'est pas dans le passé, il est dans l’avenir ». L'harmonie ici a vocation à évoquer un monde apaisé et ordonné qui renvoie aux canons de la peinture classique antique comme à l'harmonie des couleurs. Nombreux peintres à l'époque s'intéressent en effet à ce lien de l'homme et de la nature comme forme d'équilibre social, et ici Paul Signac désigne clairement un modèle d'idéal et de vie épanouie entre les hommes et le monde. L’iconographie exprime donc une croyance en un avenir meilleur et le tableau tout entier met en scène plusieurs groupes d'individus qui vaquent à diverses activités de loisirs et de travail sans contraintes, dans un paysage radieux de bord de mer estival.

Au premier plan, à l'ombre d'un grand figuier, le peintre a placé une « école des loisirs » faite de lecture, de cueillette et de jeux, où les femmes, les enfants et les hommes font une pause dans leurs occupations. Au centre, un couple d'amoureux symbolise l’amour libre. Tandis qu'au second plan, en pleine lumière, c'est le travail de la terre qui est mis à l'honneur dans différentes vignettes (semis, moisson, récolte, lavandières) qui évoquent la continuité temporelle des saisons et des liens nécessaires à toute forme d'équilibre. Plus loin encore, sous un pin parasol, une ronde de danseurs se livre à une farandole festive et des machines agricoles symbolisent le progrès qui allège le labeur des hommes. À gauche, un peintre a déployé son chevalet sur la rive, comme en hommage aux pionniers de l'impressionnisme et de l'école du plein-air. Dans ce cadre idyllique, l'art n'est pas oublié puisqu'il contribue lui-même à la représentation utopique de ce partage harmonieux du travail et des loisirs dans un rapport fécond à la nature environnante. Il faut noter enfin la composition en forme de V dont la base se situe dans les iris du premier plan en bas et dont les lignes fuient à gauche en suivant le manche de la pelle posée au sol, et à droite en suivant la tension du bouliste en action. Ce grand V est celui de l'ouverture vers le lointain, vers l'horizon, vers l'avenir. Ainsi toute l'œuvre s'inscrit dans une forme de douceur méditerranéenne et intemporelle des origines qui tend à édifier un modèle de communauté harmonieuse, où chacun peut développer ses capacités personnelles et vivre en parfaite symbiose avec la nature et les siens. Signac met ainsi en valeur l'apprentissage intellectuel (lecture, peinture), la culture de la terre (agriculture) et l'hédonisme des corps (danse, baignade) dans un monde où le travail libre et épanouissant est tout aussi important que la tâche qui asservit l'homme à son labeur. D'ailleurs le coq, emblème républicain, patriotique et révolutionnaire, vient clairement rappeler la dimension politique du projet de Signac, qui s'est lui-même représenté debout, sous le figuier à gauche, comme pour prendre part activement aux propositions de ce monde qu'il appelle de ses vœux. D'une manière générale, le sujet du tableau est fortement marquée par l'esprit et la sensibilité de l'époque où le progrès technique, l’ébranlement de la doctrine positiviste et l'émergence de nouvelles luttes sociales conduisent à divers mouvements messianiques et utopistes, dérivés du saint-simonisme. Loin de disparaître à la fin du siècle, ces rêves de bonheur et de régénération trouveront dans l’art de nouveaux prolongements qui participeront également à cette quête spirituelle dans une aspiration à construire un avenir radieux où tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté (1).

L'image radieuse d'un monde apaisé.

Au temps d'harmonie pourrait être l'image radieuse d'un monde contemporain apaisé et sorti de son enfermement dans un modèle réussi de société où les générations s'entraident, où le contact entre les individus est resté essentiel et où l'harmonie finalement règne sans verticalité du pouvoir en ce début d'été retrouvé. Ce pourrait être l'image d'un monde de partage en harmonie avec les biens communs que sont l'eau, la nature, l'alimentation, la biodiversité. Un monde en phase spirituelle avec des formes d'art et de pensée qui lui redonnent un sens et une esthétique neuve. Ce pourrait être un temps de réflexion apaisée pour repenser le modèle de nos vies dématérialisées à outrance et réduites à la culture du clic. Ce pourrait être un monde enfin juste et résolument tourné vers des formes d'économie transitoires et solidaires. Un monde ouvert et tolérant, néanmoins ordonné et construit de façon équitable, où les femmes et les hommes seraient fiers d'être libres et de pouvoir s'adonner à la lecture, aux arts et au travail élevé à sa juste valeur comme une forme naturelle d'expression en dehors de toute exploitation. Ah la belle utopie ! Un vieux projet de construction du monde qui passe de siècle en siècle, de tableaux en romans et de printemps en été, comme une attente solaire dans un nouvel ordre possible. Adieu figuiers, adieu vergers, « Ah, ne m'éveillez pas trop tôt, le désespoir démobilise » prophétisait Aragon. (2)

C'est à un triple défi pourtant auquel nous sommes désormais conviés pour sortir de l'épreuve et ouvrir un nouveau chapitre de l'histoire. Celui, d'abord, d'une réconciliation fraternelle après avoir été tous confinés séparément et dans des conditions intimes balayant le large spectre de la vie et de ses disparités. Égalitaire ensuite, devant la valeur du travail désavouée et l'état de nos services publics littéralement vidés de leur sens collectif. Libertaire enfin, pour veiller à ne pas rendre permanents les dispositifs exceptionnels de l'état d'urgence et ses privations de liberté individuelle. C'est parce que nous voulons vivre libres que nous posons un certain nombre de principes constitutionnels auxquels le gouvernement, les élus, le parlement, sont chargés de veiller. Le rôle premier de nos institutions est bien de trouver les moyens du maintien de cette liberté fondamentale qui est le socle même de toute harmonie sociale. Ne l'oublions donc pas et ne cédons pas surtout au discours inverse qui consiste à proportionner nos droits et nos libertés à la capacité de l'Etat à les faire respecter par l'ordre ou par la force. Notre avenir en commun ne consiste pas à être rassurés comme des enfants ni à être gardés comme un troupeau docile. Il consiste au contraire à rendre justes, transparentes et harmonieuses les décisions qui impliquent nos communautés dans la considération et de respect qui font le socle commun de toute cohésion sociale et démocratique.

Loin de l'entre-soi des appareils politiques et des valses de ministres qui n'ont plus vocation à faire changer l'ordre des choses, Signac nous invite donc ici à une réflexion intime et vivante, où les femmes et les hommes croisent et interagissent avec le territoire où ils vivent et le territoire dont ils vivent. Un monde d'espoir et de partage qu'il serait souhaitable de ne pas oublier trop vite, car la vraie condition d'existence d'une république sociale, environnementale et culturelle repose sur un écosystème d'équilibre, de vitalité, de pluralité, d'épanouissement et de participation active des citoyens aux contre-pouvoirs. Comme le peintre à l'ombre du figuier, le nouveau chef promu des gascons ne semble pas ici pour prendre la lumière ni être subordonné à l'autorité : il entend prendre part aux nouvelles transitions pour chercher de nouveaux résultats. Espérons alors que dans son empressement à vouloir réconcilier tous les territoires il n'en n'oublie pas l'harmonie et ses liens retrouvés. Car plus personne, aujourd'hui, ne veut d'un monde figé et pensé depuis un ailleurs improbable, qui, lui, ne croise jamais avec la vie qu'il surplombe, ni avec ceux qui en font la richesse. Le temps est désormais compté !

Au temps d'harmonie (l'âge d'or n'est pas dans le passé, il est dans l’avenir).
Paul Signac, 1895, L. 420 x H. 310, Mairie de Montreuil, France.

1. Charles Baudelaire, L'invitation au voyage, in Les fleurs du mal (1857).
2. Louis Aragon, Zone libre, in Le crève cœur (1946).

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.