Allégorie et effets du Bon Gouvernement ou l'autre façon de penser nos communs

La pandémie actuelle met notre monde à l’épreuve du réel, de la nécessité, de l’essentiel. Elle produit une secousse dans nos imaginaires et nos luttes, mais ne doit pas être un choc économique de plus pour l'avenir du monde. L'inspiration viendrait-elle des peintures Ambrogio Lorenzetti qui proposait déjà en son siècle un monde solidaire et juste fondé sur le partage des richesses naturelles ?

"L'allégorie et les effets du Bon et du Mauvais Gouvernement" est un dispositif mural peint par Ambrogio Lorenzetti entre 1338 et 1340, dans le Palais Communal de Sienne. L'oeuvre gigantesque et complexe se déploie comme un immense triptyque autour de l’allégorie de la Justice et de son modèle de gouvernance participative à conquérir, dont les effets positifs ou néfastes sont représentés de part et d'autre de la scène centrale. L'ensemble monumental visant à promouvoir les valeurs du « Gouvernement des Neuf », qui dirigea la République de Sienne entre 1287 et 1355.

Effets du Bon Gouvernement sur la ville © Ambrogio Lorenzetti Effets du Bon Gouvernement sur la ville © Ambrogio Lorenzetti
Élus pour deux mois à l’issue d’une procédure complexe destinée à empêcher l’enracinement oligarchique, les « Neuf » formaient l’exécutif de la République communale de Sienne. Dans les actes officiels, ils étaient désignés sous l’appellation de « gouverneurs et défenseurs de la commune et du peuple ». Entendons par là qu’ils défendaient l’équilibre politique d’un régime de compromis dont l’assise sociale était élargie à l’ensemble du peuple afin de se substituer aux idées de l'aristocratie. Commandée par l'une des premières formes de gouvernement, pas encore démocratique mais déjà collective, cette fresque de Lorenzetti prend donc place dans le contexte de l'Italie communale et fragmentée du Moyen Age où les villes s'affrontent dans des guerres de territoires fratricides. Et pour la première fois dans l'histoire de la peinture, le maître fait du paysage le sujet narratif d’une réflexion philosophique où l'œuvre devient l'objet d'un programme politique. Au centre, Lorenzetti a représenté l'allégorie du “Bon gouvernement”, sorte de tribune où siègent les Neuf sages qui délibèrent et rendent Justice dans la transparence. Du côté droit, le peintre propose sa vision des “effets du Bon gouvernement” dans une ville idéale, affairée et prospère, entourée d'une campagne nourricière, verdoyante et pleine d'activité. De l'autre côté, le peintre évoque a contrario les “effets du Mauvais gouvernement”, où l'on constate que la violence détruit tout espoir de vie harmonieuse dans une contrée en proie à la désolation et aux flammes tandis que seul le forgeron travaille encore à produire des armes. Les pans de murs se font ainsi écho et présentent une ville en différents moments de son développement durable ou de son déclin possible... 

Effets du Bon Gouvernement sur la ville © Ambrogio Lorenzetti Effets du Bon Gouvernement sur la ville © Ambrogio Lorenzetti
La fonction de cette fresque était donc de livrer un message politique aux magistrats eux-mêmes : « Tournez les yeux pour admirer, vous qui exercez le pouvoir de justice. Regardez tous les bienfaits qui proviennent d’elle, combien est douce et reposante la vie de cette ville où est respectée cette vertu qui plus qu’aucune autre resplendit. Elle garde et protège ceux qui l’honorent, elle les nourrit et les apaise ». Mais elle était aussi destinée à être vue par le peuple lui-même – officiers, artisans, justiciables, citoyens – qui avait, lors de certaines occasions politiques accès à cette salle de délibération dans un décor saisissant d'expressivité. Inscrite dans une tradition picturale de propagande, cette peinture offrait le puissant symbole d'une gouvernance idéale, qui pour atteindre à l'équité sociale et dissoudre la peur de la dévastation guerrière, offrait un projet d'organisation et de partage collectif du pouvoir. Et, c'est là un point essentiel de l’efficacité réelle du message politique instauré par Lorenzetti. Ce sont les effets de la gouvernance (bonne ou mauvaise), qui, par les moyens propres de la peinture, frappent les imaginations, provoquent des émotions, imposent une vision, et permet d'observer les résultats concrets de la politique menée dans la ville et sa campagne alentour. Chacun s'identifie aux gestes, aux pratiques, aux aspirations et aux craintes de ceux qui donnent vie et habitent ces scènes picturales.

Le paysage comme enjeu du partage.

Pas question ici de décrire l’extraordinaire panorama qui se déploie comme un spectacle de la « dolce vita » urbaine où l’on danse et l’on parade pour donner de l'énergie, où l’on part à la noce comme l’on négocie ses affaires, où l'on travaille en groupe comme on écoute et on partage. Les arts y sont largement représentés, les maçons s'affairent, les tisserands prospèrent. D'ailleurs la campagne que peint Lorenzetti présente de nombreux points communs avec ce qui se passe dans la ville. C'est la première fois qu’un peintre représente un paysage avec autant de détails puisés dans la ruralité. La vie y est active, riche et tranquille, personne n’y est armé, les hommes y vivent paisibles entre eux comme avec leurs animaux. C’est une campagne idéalisée où les activités fonctionnent en étroite symbiose (semis, labours, moissons), où les nobles partent en chasse parmi les paysans qui œuvrent au respect de la nature. Une campagne qui s’étend à perte de vue avec ses lacs, ses vallons, ses ponts, ses châteaux. Nous voyons là un paysage équilibré, proprement mis en valeur par une communauté tout entière qui y projette son idéal d’ordre et d’harmonie. Les vignes grimpent les coteaux, les blés ondulent, les arbres fruitiers et les oliviers couronnent le sommet des collines : tout ce qui est nécessaire à la vie urbaine est là, disponible, sous les yeux, presque à portée de mains. Plus que pour les villageois qui y travaillent, cette campagne idéale l’est d’abord pour les citadins qui en vivent sous le signe des saisons et des astres qui les guident. Gouverner, c'est prévoir !

Effets du Bon Gouvernement sur la campagne © Ambrogio Lorenzetti Effets du Bon Gouvernement sur la campagne © Ambrogio Lorenzetti
Dans le ciel, au dessus des coteaux, une figure ailée quasi-nue fait figure de gardienne sur ce monde paisible. C’est la Sécurité qui domine la campagne et la ville, grâce à la Paix et à la Justice que le “Bon gouvernement” a instaurées. Elle garde et protège, nourrit et apaise, et comme le dit l’inscription qu'elle porte : « Sans peur, que tout homme marche sans dommage et que chacun cultive et sème aussi longtemps que cette commune restera sous la seigneurie de cette dame, car elle a ôté aux coupables tout pouvoir ». La figure est légère, fine et élancée, souriante, et malgré cela, elle tient dans la main un gibet avec un pendu. C'est la menace du châtiment pour quiconque s’écarte du droit chemin et menace l’équilibre des institutions par le désordre du pillage.

Effets du Bon Gouvernement sur la campagne © Ambrogio Lorenzetti Effets du Bon Gouvernement sur la campagne © Ambrogio Lorenzetti
Non seulement plusieurs discours sont donc à l'oeuvre dans cette fresque mais aussi plusieurs formes de récits enlacés, avec pour chacun sa propre temporalité, tantôt brève et brusque comme l’événement, tantôt ample et lente comme la mémoire et les cycles naturels. Il y a ici tant de choses à narrer, que la continuité y est fractionnée et l’espace éclaté par l'occupation des corps et des activités qui lui donnent sens et vie. Intégrer tous les arts mécaniques dans le portrait de la cité idéale constitue un geste politique fort et un élargissement de la base sociale nécessaire à la conception d'une bonne économie urbaine. Dans la cité idéale et heureuse de Lorrenzetti, l'ensemble des citoyens prend part à l'économie globale de la richesse produite comme à la politique commune. La relation entre paysage et démocratie est au cœur du message que le peintre fait passer de façon expressive : le “Bon gouvernement” est celui qui gère son environnement dans la paix, le partage et l'équité sociale contrairement au "Mauvais gouvernement" qui ne conduit qu'au chaos et à la destruction. Dès lors, deux façons de penser s'opposent entre ceux qui font de la politique à partir de leur travail et ceux qui font de la politique leur travail. Un message qui résonne particulièrement fort dans notre époque actuelle...

Faire du paysage notre socle commun.

Voici donc dans cette oeuvre un exemple abouti de représentation d’une société résiliente (pour reprendre un bon mot savant à la mode), tenant compte des meilleures techniques et savoir-faire de son époque. La composition décrit un équilibre entre, à droite, un espace rural fertile, riche en biodiversité et source de matières premières, et à gauche, un espace urbain florissant, où le commerce, la transformation et la création sont prospères. Le système est solidaire et robuste parce qu’il se nourrit de la diversité et de l’interaction entre ses composantes humaines et naturelles. Voici une oeuvre qui offre aussi un exemple réussi de communication par l’image. Il faut comprendre cette allégorie comme un livre illustré qui démultiplie les symboles et les messages en un véritable code de civilisation à une époque ou les citoyens ne savent pas lire. On y découvre des femmes et des hommes qui œuvrent localement à faire vivre l’esprit de la démocratie et à réinventer des paysages plus humains. La fresque décuple ainsi les scènes, les personnages, les animaux pour montrer leur interaction nécessaire à toute forme d'équilibre. Tous participent aux affaires publiques à partir de leur travail et se pensent dans un destin commun. Voici enfin un dispositif conçu pour mobiliser le public avec un maximum d’impact. Sa présentation dans un site accessible à tous (salle des Neufs où siège le gouvernement) et son format monumental (trente mètres pour l'ensemble des peintures), rappellent l’importance du sujet qui nous concerne tous.

On sait maintenant que l'après covid ne se fera pas en un claquement de doigts ni dans l'aspiration du capitalisme à se réformer de l'intérieur. Pire encore, tous les signes qui surgissent laissent à penser que ce sera comme "avant mais en pire" et que la facture globale du ralentissement économique sera mise en créance des citoyens responsables et coupables du désastre. D'autant que la plupart de nos concitoyens enfin déconfinés n'aspirent qu'à profiter à nouveau de la vie, de leurs familles, de leurs amis et de leurs vacances attendues. Quoi de plus légitime en somme ? Et de plus propice aussi pour faire passer la violence d'une reprise par le « choc » et la nécessité d'aller de l'avant à marche forcée. Car si l'écologie et nos paysages ont profité a minima du repos imposé par le confinement, les adeptes de la globalisation ont eux aussi profité de cette relâche pour y voir une formidable occasion de rompre plus radicalement encore avec ce qui reste d’obstacles pour détruire le monde. C'est sûrement que l'occasion à saisir d'une crise est un moment qui passe vite, trop vite peut être ? Il est frappant alors de constater combien la composition de Lorenzetti et ses principes narratifs restent d’actualité et répondent aux défis contemporains d’une transition écologique devenue nécessaire et impérieuse pour notre avenir à tous. L’actualité, pourtant, s’ingénie à vouloir reproduire le chaos de la fresque des effets du « Mauvais gouvernement » : étalement urbain, bétonnisation sauvage, biodiversité anéantie, terres et forêts saccagées, gouvernance de tyrans, justice entravée, appât du gain, accords de libre-échange destructeurs, esclavagisme moderne, conflits armés, flux migratoires subis... 

Effets du Bon Gouvernement sur la ville © Ambrogio Lorenzetti Effets du Bon Gouvernement sur la ville © Ambrogio Lorenzetti
Depuis des années, partout dans le monde, des mouvements populaires ont essayé d'arrêter le cours de la politique devenue folle pour dire qu'il était temps de faire du peuple un moteur de la démocratie participative. Du Chili à l'Espagne, en passant par la Grèce ou nos ronds points en jaune, l'humain demande plus de justice sociale et de partage avec pour unique réponse l'ordre de se taire, lui le peuple, qui pense mal et qui ne comprend rien. Les émeutes sont comme les pandémies, elles bousculent l'ordre des dominants bien-pensants et la seule réponse qui vaille est celle de l'ordre et de la discipline. Au pas et en silence ! L'impitoyable répression de ces mouvements témoigne de cette peur ancestrale pour une participation démocratique saine, qui pourrait non seulement rendre visible les privilèges de classe que la domination orchestre, mais aussi et, surtout, les remettre en cause. Il est d'ailleurs troublant que de moins en moins de catégories sociales participent à la gouvernance dite démocratique du monde, alors que justement les inégalités et la destruction des communs ne font qu’augmenter. Aujourd'hui pourtant, tant de questions cruciales et vitales se posent à nos concitoyens : alimentation, coût du logement, valeur du travail, répartition des richesses, accès à l'éducation, respect des individus ; sans parler des nombreuses problématiques liées à l'écologie au sens large du mot – agriculture durable, relocalisation vivrière, circuits courts, dicta de l'agrobusiness, gestion des pesticides, réchauffement climatique, décarbonation de l'industrie. Plus question désormais de se taire. Les citoyens exigent transparence et participation. Partout s'élèvent déjà des projets d'assemblées citoyennes, des appels à se fédérer pour agir en commun, des encouragements à consommer autrement, des mouvements de lutte pour des zones à défendre, des formes de résistance urbaine face aux violences d'Etat ou des journées d'action contre la toxicité du monde. Partout oui, sauf dans les instances dirigeantes politiques et financières qui continuent leur voyage hors-sol comme des plantes sans racines et sans prise dans l'histoire qui les porte. 

Se reconnecter au vivant pour retrouver du sens.

On le voit malheureusement, les politiques récentes ont montré les limites d’une gouvernance libérale inique et ceux qui nous gouvernent ne sont plus en mesure d'assurer la sécurité de leur population. Trop de dégâts ont été faits et si rien ne change rapidement la destruction de tous nos biens communs reprendra de plus belle (eau, air, terre, santé, alimentation). Au même titre que le pouvoir libéral a besoin d'une forme de mise en scène et de valorisation de son propre discours pour laisser infuser son idéologie, nous devons engager une reflexion et une vision esthétique de tout nos biens communs les plus chers en lien avec nos paysages et le travail raisonné des ressources naturelles. Casser les murs entre mouvements sociaux et partis politiques pour qu'enfin règne une forme horizontale de partage des pouvoirs. Lorenzetti nous le montrait déjà dans sa fresque : la recherche du bien-être, du partage et la ré-appropriation des territoires peuvent, en nous reconnectant à la nature et au vivant, nous rendre tout simplement plus heureux, plus justes et plus harmonieux pour affronter les défis de ce monde. A force de laisser le capital privatiser tout ce qui produit du sens, à force de laisser les banques dicter leur loi aux marchés, à force d'acceptation passive des peuples devant les dirigeants et les lobbies financiers, nous risquons de sombrer dans un monde sans protection, ni solidarité, ni partage, avec pour seule condition d'existence future la réussite individuelle et l'argent comme idole d'un coté, la stigmatisation et la paupérisation des plus fragiles de l'autre, dans une gouvernance destructrice de vie et d'harmonie possible. C'est ce que la fresque “Des effets du Bon gouvernement” vient rappeler à nos oreilles de sortie du covid : la chose publique nous appartient et nos élus ont un mandat que le peuple leur prête, ils doivent en honorer le contrat et se rappeler que c'est notre monde qui vient nourrir le leur, pas l'inverse.

Comment dès lors reprendre en mains nos affaires sans attendre la verticalité des pouvoirs et des marchés capitalistes centrés sur le profit, la rentabilité et les vues à court terme ? Comment pouvons-nous faire du futur un élément central des décisions à prendre pour notre bien commun ? Quels projets de paysages locaux peuvent avoir des incidences sur notre transition écologique ? Quelle place donner aux citoyens pour être acteurs et pionniers de leur propre changement ? N'est-il pas opportun enfin d'introduire du temps long dans toutes les décisions qui désormais attentent à nos vies, notre alimentation, notre santé et notre environnement ? N'est-il pas temps d'en finir avec la prédation des sols et des espaces sauvages ? Et d'en finir aussi avec la destruction artificialisée du monde ? Contre le global orchestré comme modèle absolu de la mondialisation, le local est peut-être notre dernier territoire d'utopie ? Notre dernière façon d'habiter poétiquement le monde... Partout alors des formes de résistance doivent trouver la façon de faire croiser les territoires avec les femmes et les hommes qui y vivent et en font la richesse. Et la première d'entre elle consiste à ne pas accepter que l'on efface de la mémoire collective les cataclysmes et les chaos qui sans cesse font se détourner les vivants, pris à leur propre survie, de leurs moyens de reconquérir l'avenir. Résister, c'est ne pas effacer la mémoire des luttes qui obligent à descendre dans la rue pour demander des comptes à ceux que la surdité aveugle. Résister c'est apprendre à retrouver le sens des valeurs communes et du partage nécessaire à toute forme de vie et d'harmonie plus juste. 

La pandémie bouscule notre imaginaire et nos certitudes, elle nous oblige à repenser concrètement nos formes de solidarité, de lutte et de mobilisation. Le monde est plus que jamais lourd de menaces, écologiques, sociales, politiques, mais il porte aussi en lui les germes d'un renouveau possible. Il nous appartient collectivement de les faire fructifier dans une forme de communs retrouvés, connectés au vivant, pour relever les défis qui se posent à nous tous aujourd’hui. Ce sont toujours les batailles culturelles qui précèdent les batailles politiques...
 

Allegoria i effetti del Buon Governo (Allégorie et effets du Bon Gouvernement),
Ambrogio Lorenzetti 1338-1339. H 200 x L 1440 cm
Sala dei Nove (salle des Neuf ou de la Paix), Palazzo Pubblico, Sienne.

 A lire pour aller plus loin : Patrick Boucheron, Conjurer la peur. Sienne, 1338. Essai sur la force politique des images, éditions du Seuil

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.