Jupiter et Thétis ou la jubilation du grand chef

Alors que s'organise une nouvelle stratégie du choc sous couvert de diktat sanitaire et que la colère enfle partout dans le pays, ce tableau d'Ingres questionne à sa manière la destruction à l'oeuvre dans notre démocratie vacillante et l'instrumentalisation des corps dans notre fabrique des esprits...

En 1811, alors jeune pensionnaire de l’Académie de France à Rome, Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867) achève un monumental tableau, Jupiter et Thétis*, présenté l’année suivante au Salon, à Paris. L’œuvre est une réponse aux sévères critiques qui avaient accueilli son portrait de Napoléon empereur au Salon de 1806. Mais l'accueil n'en fut pas moins glorieux. Le portrait de l’Empereur avait été qualifié de “bizarrerie gothique” ; celui de Jupiter fut jugé sans relief et disproportionné.

Dans le courroux des dieux et la faiblesse d'être homme

L’épisode choisi par Ingres est tiré d'un passage de L’Iliade et de la guerre de Troie (1). La nymphe Thétis, mère d’Achille, vient implorer Jupiter afin de résoudre le conflit qui oppose violemment son fils à Agamemnon, roi de Mycène, chargé de conduire la guerre. S'opposant à l'autoritarisme de son chef, qui lui a pris une captive, Achille, courroucé, a menacé de quitter son armée et de tuer son chef. La tension fait donc rage et en dépit de nombreuses tentatives pour le rendre immortel, Thétis sait que son fils est promis au funeste destin qu'un oracle a prédit. C'est donc en désespoir de cause qu'elle vient se prosterner aux pieds du grand chef des dieux pour lui demander d'intervenir en personne afin d'accorder la victoire aux Troyens pour retarder un peu l'échéance de la mort d'Achille.

Jupiter et Thétis © Jean Dominique Ingres Jupiter et Thétis © Jean Dominique Ingres
En rupture avec l’esthétique de David, Ingres crée ici une image “archaïsante”, dont le hiératisme rappelle explicitement le Napoléon en costume de sacre peint quatre années plus tôt. Incarnation du chef suprême, Jupiter est ici son double et reprend la même pose frontale et les mêmes attributs de l'attitude guerrière (trône, sceptre, drapé, ornements) que celle de l’Empereur tout-puissant. L’image de la divinité assise, impassible et massive, est ancienne et plutôt populaire. Depuis les multiples exemples de l’antiquité jusqu’à la figure de Dieu le Père par Van Eyck, de nombreux modèles ont pu inspirer Ingres. Y compris l’œuvre gravée de l'anglais John Flaxman, grand illustrateur d’Homère, que le peintre admirait pour son dessin linéaire très pur.

Mais ici les figures se déploient sans modelé réaliste comme des silhouettes découpées par une ligne impétueuse que les teintes presque pures, comme le fond bleu du ciel, accentuent encore sans réelle profondeur. La toile obéit ainsi à un schématisme structurel froid et raide que la critique de l'époque jugea plutôt “grec” que “romain”, et qui, contrairement au style d'un David par exemple, se soucie peu de correction et de réalisme anatomique. Ingres s’est même fait une spécialité de ces déformations expressives, et le cou de la nymphe, que des critiques peu amènes ont qualifié de “goitreux” n'est pas sans rappeler sa célèbre Odalisque ou les figures du Bain Turc conservées au Louvre. Ce que recherche l'artiste dans cette composition frontale, c'est une accentuation du contraste puissant entre, d’un côté, une femme toute en courbes, à la chair claire, placée dans une position de suppliante, et de l’autre, un dieu impavide à la peau mate, dont la raideur est soulignée par la verticalité de sa lance.

Tout le tableau en effet est construit sur cette opposition des genres masculins féminins : force massive du corps sculptural de Jupiter contre sinuosité et étirement maniériste de celui de Thétis ; puissance et sévérité de l'homme contre langueur et douceur de la femme. Y compris sur le socle du trône supportant les figures, où est représenté un bas-relief sculpté d’inspiration antique qui représente le combat de Jupiter contre les Titans. Un épisode fondateur de son pouvoir absolu sur les hommes et les dieux qui donne une coloration mythologique au tableau et fonctionne comme un signe de la puissance guerrière du chef, opposée à la lascivité féminine de Thétis. 

Sur la droite, l'aigle royal et solaire veille de près au dialogue de la scène. Il est dans l'imagination antique cette figure double de la grâce et de la bestialité, capable d'aller chercher au ciel la gloire éternelle du soleil et en même temps de dévorer le foie de ceux qui ont volé le feu sacré de l'Olympe. Il incarne toute la force et la violence sacrificielle des dieux, commune à toute forme de pouvoir et de domination. Dans l'arrière-plan, à gauche, Junon, mère adoptive de Thétis, observe quant à elle d'un œil sombre cette entrevue charnelle et pour le moins licencieuse. Par le passé Jupiter a longtemps désiré la jeune nymphe, au point de vouloir l'épouser, puis de se raviser à l'annonce d'un oracle qui prédisait la naissance d'un fils bien plus fort que son père. Craignant alors des troubles diplomatiques dans les rangs de l'Olympe, c'est à un simple mortel que la nymphe fut finalement mariée pour n'enfanter qu'un demi-dieu.

La figure du grand chef et de l'autorité

C'est ce souvenir troublant du désir enfouit que le peintre s'amuse à évoquer ici, dans cette façon qu'a Thétis de frotter sa main déployée en forme de pieuvre dans la barbe du dieu - geste ô combien érotique dans la tradition grecque antique – ou cette façon encore de faire se toucher leurs orteils. Ainsi, se dévoile, derrière la solennité apparente du colosse olympien, toute la mesquinerie bourgeoise des amours adultères du pouvoir, dans une des compositions les plus érotiques de l’œuvre du peintre. Certains y ont vu d’ailleurs une allusion directe à la situation conjugale de Napoléon 1er après son divorce, évoqué ici entre une Thétis/Marie-Louise devant assurer la descendance de la lignée impériale et une Junon/Joséphine, mélancolique et totalement esseulée. D’autres ont perçu dans la figure de Thétis l’image d'une France suspendue aux volontés de son maître, qui après l'avoir tant désirée, pouvait enfin la dominer à sa guise et sans contestation pour décider de son sort. Image d'une France meurtrie, résignée et profondément abîmée qui résonne aujourd'hui dans l'immense mépris venus des cieux de l'Olympe contre les voix de la discorde.

Car le voilà enfin ce rêve du grand chef autocrate, figure centrale de la verticalité écrasante du pouvoir, qui depuis la révolution n'a jamais cessé d'occuper les esprits en mal d'impérialisme aigu et de monarchie déçue. Ce rêve du grand chef et de son sacre dont le premier geste public fut de remonter le ciel élyséen en convoi militaire pour asseoir son autoritarisme solaire. Le grand chef qui depuis n'a cessé d'abîmer et de casser sa relation au peuple dans le mépris complet des soulèvements de la rue et de leur chienlit assourdissante. Le grand idéologue auto-satisfait de ses gloses, l'épidémiologiste en chef des conseils de défense, l'oracle divin du grand séparatisme sectaire, l'homme orchestre des grands débats nationaux étouffés. Celui-là même qui dicte la loi sans débat au parlement fantoche, raillant dans la pantalonnade les Amish de grand chemin et leurs propositions citoyennes inconvenantes. Celui qui ordonne, invective, frappe du sceptre et agite l'étendard comme pour mieux mettre à genoux, asservir, écraser une France perdue dans ses colères cumulatives. Celui enfin qui se fait appeler Jupiter en toute simplicité dans les couloirs de son palais. Quoi qu'il en coûte, quoi qu'il en soit, quoi qu'on en dise, comme pour mieux remercier ses préfets assassins le jour de la fête nationale et sanctuariser au passage de nouveaux courtisans aux postes clé du sérail. C'est que la filiation dans les rangs de l'Olympe obéit à un dogme avec lequel on se badine jamais : pas de mélange avec le commun des mortels !

Mais le roi thaumaturge ne fait plus rire personne dans ses longs monologues théâtralisés. Il donne le tournis, la nausée, le vertige, et toute sa pantomime martiale broie le noir de son apothéose vaniteuse. Enfermé dans sa tour, il se prend à rêver d'être un aigle pour défier le soleil et son éternité. Dieu animal dévorant le foie de son peuple ignorant comme pour lui faire payer au centuple d'être si mal aimant et traite désobéissant dans la contestation. C'est le grand rêve alors du châtiment ultime que les poèmes héroïques, dans leur prose oratoire, tentaient de déjouer autrefois contre l'inacceptable faiblesse d'être un homme dans le courroux des dieux. Mais les cieux de l'Olympe sont obscurs au désir et le grand chef n'écoute pas, ne dialogue pas et ne délibère pas, indifférent à la pluralité des attentes et des opinions possibles. Il incarne à lui seul toute la figure coupable d'une caste hors-sol qui s'acharne sur un peuple innocent et lui transfère la faute de son incompétence comme de son imposture trop rarement inquiétée. Il incarne ce vieux monde clanique où pendant que le chef brille les affaires s'organisent en secret... 

Liberté sans conscience n'est que ruine de l'âme

Que nos chers gouvernants éthérés n'aiment pas la liberté et le dialogue n'a rien de nouveau en soi. Ils vous diront qu'ils sont là pour agir dans l'efficacité d'une feuille de route programmée où l'humain doit se plier à la cadence imposée. Ce qui est plus troublant en revanche, c'est la façon dont l'air irrespirable et privé de liberté ne pose aucun problème majeur à la majorité de nos concitoyens, qui de répression policière en propagande sécuritaire et de lois scélérates en décrets d'urgences, adoubent sans broncher chaque claquement de bottes sur le parvis des droits de nos libertés fondamentales. Comme si ce lent et progressif renoncement au droit et à la liberté se transmettait d'abdication en désillusion sans ciller, dans une facilité déconcertante à oublier les exigences et les valeurs de nos droits acquis de hautes luttes. Car si on pointe régulièrement du doigt les dissidents de la pensée unique comme de vulgaires monstres abjectes, voire comme de purs délinquants en puissance, qui s'enquiert donc de la façon dont une dictature de l'opinion commune a rempli les esprits dans ce pays. À grand renfort d'éditorialistes haineux qui abreuvent les médias de leurs angoisses identitaires. À grand renfort de moyens déployés pour mettre en cause les procédures judiciaires et les contre-pouvoirs. À grand renfort de lobbies financiers qui régulent et organisent nos vies. À grand renfort surtout de la violence d'état entrée dans le domaine des masses et de leur destin homérique où se règle le sort des parias et rebelles à coup de mains arrachées et de corps mutilés. Ordonner plutôt que convaincre, écraser plutôt que dialoguer, mépriser plutôt que d'écouter, diviser pour régner. Voilà donc la méthode, qui par le renoncement à toute forme de débat démocratique et par des lois décrétées dans l'urgence, finit par imposer le grand rêve panoptique vaccinal comme un tour de passe-passe dans le contrôle des masses...

Et c'est là que le bât blesse : dans cette absence de mémoire au long cours, tous enfermés que nous sommes dans nos petits égos d'individus faussement libres et prétendument émancipés de la tutelle archaïque des liens qui faisaient notre histoire (trajectoires familiales, luttes des classes, luttes sociales, adhésions aux partis, adhésions syndicales). Tous perdus, têtes baissées, le front collé aux écrans. Car si la liberté “ne se conjugue pas au singulier”, comme l'a rappelé le grand-maître d'école, elle ne saurait pour autant être le privilège de quelques individus englués dans leur petit confort et uniquement soucieux de leur jouissance personnelle. Elle doit être l'apanage des citoyens soucieux de bâtir un monde juste et meilleur. Elle doit être "cette manière, personnelle, collective, humaniste, sans laquelle il n'est rien dans le monde » (2). Or, sur ce plan, deux écoles très tranchées semblent désormais s'opposer frontalement. Celle qui d'un côté préfère la liberté intellectuelle et morale, même au prix du désordre et de la douleur intime, comme un combat nécessaire et impérieux ; et de l'autre, celle, qui résignée, semble se satisfaire des arrangements du monde comme il va dans tous ses simulacres esthétisés de liberté faussement éprouvée en terrasses ou ailleurs, pourvu qu'il y ait l'ivresse. Comme si à l'instrumentalisation des corps devait s'ajouter celle des esprits et de la vie publique. Comme si à la division des idées devait s'ajouter une forme de crédit social définissant tel bon citoyen docile contre tel autre réfractaire à l'ordre pour mieux asseoir encore une hiérarchie de caste. Car que sont donc ces « passes » qui viennent encore compléter l'édifice de la peur du bâton qui sert de pivot aux mesures de rigueur et à la répression du régime tout-puissant ? Et que sont donc ces lois qui une fois votées s’imposent à nous chaque jour pour mieux clivées nos vies déjà éprouvées dans une surveillance démultipliée.

Agir en citoyen conscient et éclairé du monde

Tout le danger des écrans de fumée agités aujourd'hui dans le vent de la discorde est de masquer la réalité sourde de ce moment de bascule qui vient. La rue est désormais fascisante, ensauvagée, conspirationniste, antisémite, mais tous ces amalgames ne font que renforcer la main mise du grand chef sur cette France divisée alors que rien n'a été déployer pour l'hôpital public, l'école, la psychiatrie, les université, les précaires et que la discrimination sociale menace notre cohésion républicaine. Partout en Europe les mêmes principes de contrôle s'appliquent, les mêmes dispositions disciplinaires se profilent, la montée des extrêmes avance, la dérégulation des marchés fait sa loi, la spéculation financière s'organise. Et sous le masque des mesures de « green pass » (qui n'ont de vert que le nom) c'est un nouveau modèle d'organisation sociale qui s'installe afin de mettre en coupe réglée tous nos principes d'existence démocratiquement libre. Un monde où la gestion de nos vies numériques serait à la fois l'outil et l'objectif du capitalisme dénué de toute morale, et la clé de voûte ultime de sa politique inhumaine, dans le contrôle des masses productrices et consommatrices.

Nos gouvernants seraient bien inspirés d'avouer les faiblesses et l'absurdité de leurs politiques financières et écologiques dévoyées depuis des décennies. Mais hantés par la crainte d'une violence sociale intérieure qui nuirait à leur propre destiné, et par ailleurs incapable de redonner du sens et de la confiance en l'avenir, ils ne font que chercher dans la répression et le contrôle permanent des individus un semblant de civilité à leur monde devenu ingouvernable. Ainsi sous couvert de mesures plus crantées et toujours plus coercitives, censées pourtant nous rendre une liberté de mouvement et de pensée, se cache tout le cynisme de ce clan illégitime au pouvoir dont le seul objectif consiste à surfer sur la vague émotionnelle de la crise sanitaire et son cortège de morts pour battre campagne électorale et reprendre le chemin de son inique prophétie (ubérisation de l'emploi, stigmatisation des chômeurs, réforme des retraites, casse des services publics, austérité de la dette, défis écologiques instrumentalisés, cadeaux fiscaux fait aux riches).

À l'heure où l'antique berceau de nos démocraties flambe sur les rivages de la Méditerranée et où le climat déréglé semble être entré dans la phase légendaire des grandes apocalypses, la seule question qui vaille, et que posent finalement tous les manifestants en ordre dispersé dans la rue depuis déjà trois ans, est celle de faire bloc commun pour retrouver du sens à notre communauté d'humains. Et de savoir quelle autre force collective nous pouvons instaurer contre la gouvernance erratique d'un pouvoir abîmé dans des formes d'autoritarisme de plus en plus installé ? Comment tenir ensemble contre l'injustice sociale et environnementale que la doctrine libérale de l'Olympe n'entend pas ? N'est-il pas temps de rompre avec tous ceux qui veulent encore nous faire croire qu’il ne peut pas être autrement que de sacrifier la jeunesse, nos aînés, les ressources naturelles et nos libertés individuelles ? Car il y aura toujours des « gagnants » pour qui sait s’adapter ! N'est-il pas temps de faire entendre nos voix et d'imposer par des mobilisations communes l’alternative d’un autre monde possible, plus juste, solidaire et écologiquement viable, pour replacer l’humain et sa valeur intrinsèque (pas son coût) au cœur même de tout ?

Dans le moment de bascule qui vient, c'est peut-être ce qui reste de notre manière d'être libre, loin de toute servitude consentie et des statues d'empire du vieux monde calcaire. Pour chasser ceux qui ne peuvent plus prétendre désormais à l'unité du pays contre les dérives populistes qui gangrènent notre démocratie.


* Jupiter et Thétis, Jean Auguste Dominique Ingres, 1811
Huile sur toile 3,27 x 2,60 m, musée Granet, Aix-en-Provence.

(1) Homère, L'Iliade, chant 1. 
(2) François Sureau, Sans la liberté, Tract, Gallimard.

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