Pluie, vapeur et vitesse ou la théorie du cap sans horizon possible

Alors que la discorde s'installe dans l'ordre marchand, politique et culturel du vieux monde et que le cap à tenir est devenu introuvable entre les confinements sanitaires successifs, l'art peut donner à penser et réfléchir la tempête que nous vivons collectivement. « Pluie, vapeur et vitesse », de l'anglais Joseph Mallord William Turner, est à n'en pas douter de ces œuvres essentielles a la vie !

Cette huile sur toile, plutôt tardive dans la carrière de William Turner (1844), témoigne de la fascination du peintre pour la modernité de son temps, et de son engouement particulier pour la vitesse, le voyage et la prouesse technologique, dont il fut l'un des premiers à jouir mais aussi à pressentir les enjeux destructeurs. S'éloignant de la pure tradition du mouvement romantique et de la douceur de ses aquarelles vénitiennes, Turner se penche ici sur la question de l'industrie moderne, que ses pairs, à l'époque, jugent d'une valeur contestable sur le plan artistique. Le plus important, disait Turner, n'est pas nécessairement de reproduire le réel, mais de le rendre visible et sensible à la fois, comme si peindre, indépendamment du sujet, consistait à donner à voir des sensations et du sentiment. C'est ce qu'il tente de faire ici avec ce mirage presque onirique du chemin de fer, qui est sans conteste l'un des tout premiers témoignages artistiques de la révolution industrielle. Une thématique qui inspirera par la suite de nombreux artistes du XIXe siècle, que l'on songe par exemple aux impressionnistes fascinés par les usines de la Seine, et à Monet en particulier, qui peindra à de multiples reprises le train en gare de Saint-Lazare à Paris (1877). Ou aux frères Lumière qui capteront eux aussi la puissance visuelle de ces machines assourdissantes avec L'arrivée du train en gare de la Ciotat (1896).

Pluie, vapeur et vitesse, le chemin de fer Great Western, 1844. © Joseph Mallord William Turner, Pluie, vapeur et vitesse, le chemin de fer Great Western, 1844. © Joseph Mallord William Turner,
Dans Pluie, vapeur et vitesse (1), Turner cherche donc à mettre en lumière une sensation d'accélération caractéristique du temps nouveau des machines à vapeur. Plusieurs procédés sont ici mis en œuvre pour y parvenir. D'abord, le paysage est composé selon un schéma perspectif central où l'action, concentrée sur le train qui surgit de la brume, laisse tout l'arrière-plan s'organiser autour de lui. Toute l'attention est ainsi focalisée sur la locomotive noire, dont la masse incandescente à l'avant, figure la puissance de l'énergie poussée à son maximum, qui émerge d'un rideau de pluie dans ce paysage presque abstrait. L'effet même de vitesse est encore accentué par la composition en diagonale du tableau, littéralement coupé en deux par la perspective des rails. Cette composition contrastée met en scène la mutation du monde industriel en mouvement par opposition au paysage rural, plus statique. Mais les détails ont toute leur importance, comme souvent chez Turner. À droite de l'œuvre, on distingue, dans la brume, quelques champs, une machine agricole, et une ville au lointain dans la plaine. À gauche, le peintre a figuré un pont sous lequel va passer une embarcation de pêche alors que non loin de là, un groupe de jeunes filles dansent à l'abri d'un saule. Et à l'avant du train, comme prisonnier des rails, le peintre a représenté un lièvre qui tente d'échapper en courant à son funeste destin. Tous ces instants « décisifs » permettent au peintre d'opposer ici une forme naturelle de l'écoulement du temps (labour, cycle, saison, rivière) à la vitesse artificielle du train lancé sur son viaduc moderne. Toute la composition sert ainsi à marquer une rupture temporelle entre le monde agraire pastoral d'antan et la vitesse de la révolution industrielle en marche.

Turner est donc ici profondément avant-gardiste et il se permet d'outrepasser toutes les règles picturales en vigueur pour se consacrer pleinement à la recherche d'une impression fugitive et atmosphérique de l'accélération du temps. La réalité s'estompe, les formes se fondent dans des espaces noyés par la lumière tamisée et l'ondée. L'artiste n'opère que par suggestions, ne laissant se détacher que quelques éléments perceptibles pour rendre sensible l'énergie, la célérité et les effets de bruine. Turner utilise pour se faire la technique du fond blanc qui lui permet de garder des "réserves" sous les couches de couleurs disposées en glacis ou en touches plus épaisses. La lumière irradie le paysage, le fait vibrer de toutes parts, concourant à cet effet de rapidité fulgurante et de sensations visuelles recherchées par l'auteur. L'énergie, sous sa forme naturelle (pluie, vent, lumière) ou industrielle (feu, vapeur), devient la matière même de l'œuvre où Turner cherche à associer la puissance du génie humain à une forme d'harmonie avec la nature. Le monde des machines s'intègre ici à une vision rêveuse du paysage et la fumée qui s'échappe de la locomotive est le lien qui l'attache dans le grand ciel brumeux typiquement anglais. Car ce chemin de fer n'est autre que le "Great Western Railway", le plus rapide d'Europe à l'époque et la gloire de toute l'Angleterre. Turner en fait son sujet pictural comme un éloge de la modernité et du changement, dont il situe précisément l'action sur le pont qui relie la vallée de la Tamise au comté de Devon, sur la voie de Londres vers Bristol. Le peintre choisit donc ce moment où le train franchit le temps naturel du fleuve et de la campagne rurale, pour le faire émerger de la matière organique comme un symbole de cette transformation politique, économique et sociale que va devenir le chemin de fer dans la révolution des échanges commerciaux. Le monde moderne aura-t-il raison de la culture ancienne et du passé agricole ? Le train va-t-il écraser le lièvre et emporter avec lui tout ce qui reste de vie ? La marche irréversible du changement émancipateur et civilisateur ne serait-elle qu'une fuite en avant ? Turner nous interroge encore et laisse ici une œuvre dont la simplicité apparente semble aujourd'hui, à plus d'un titre, prémonitoire - et nous rappelle par ailleurs le pouvoir subversif de l'art, si essentiel à nos vies.

En finir avec la nature et le vivant

Il y a dans cette vision frontale du train lancé à toute vapeur, une lecture que fournie notre approche occidentale du progrès et de ses prouesses techniques salués depuis des siècles comme un accomplissement nécessaire de notre destinée civilisatrice. Une conception elle-même appuyée par le dogme de nos sociétés thermo-industrielles, selon lequel il faut vaincre la nature, pour mieux la dominer et la domestiquer. Dès le XVIIIe siècle, les physiocrates et les naturalistes n'ont eu de cesse d'aller puiser dans l'économie de la nature, et dans ses contingences fécondes, toute la matière de leurs théories financières pour appliquer les principes du vivant aux processus de rentabilité eux-mêmes, notamment en agriculture : cycles, rendement, amoncellement, ruissellement, croissance, etc. Et c'est au moment même où la révolution industrielle opère sa transformation structurelle vers un capitalisme productiviste de masse (grâce notamment à la mécanisation de la force de travail et aux transports), que le commerce et la finance vont s'approprier tout le vocabulaire économique hérité de la nature pour l'appliquer aux affaires et exercer une domination destructrice, jamais inégalée, sur l'ensemble du vivant. L'économie naturaliste, ainsi dévoyée de sa nature première, va définitivement transformer le monde vivant en ressources et la nature en matière. Dès lors, tout un système de violence va s'ériger en modèle d'exploitation et de domination massive (industrielle, mercantile, politique, religieuse) qui conduira progressivement à l'appauvrissement et au pillage de tous nos liens avec les richesses de la terre. Plus les ressources deviendront des objets d'étude et de convoitise immodérée, plus les espaces à défricher, à effacer, à conquérir, deviendront l'apanage de l'élite marchande assoiffée d'or et de pouvoir. Plus la nature deviendra domptable et comptable, plus elle sera apprivoisée et pensée comme un décor habitable ou sanctuarisé pour le bon goût aristocratique de la chasse, des hobbies, des voyages ou des retraites spirituelles. Deux mondes vont alors s'opposer à jamais : celui du bon sauvage et de l'homme blanc civilisé.

Nous savons aujourd'hui que le grave désordre mondial qui est le notre n'est pas seulement sanitaire mais qu'il témoigne d'une crise plus globale qui met en cause les modes de productions, de développements et de consommations qui ont profondément dévasté la biodiversité et poussé la planète à ses limites physiques. Une crise qui met à mal la santé des humains parce que notre système économique global a mis à mal tous les écosystèmes planétaires. Une crise de la fragilité et de la vulnérabilité qui prouve que nous ne sommes pas aussi puissants même avec nos machines et notre prétendu contrôle des ressources. Une crise de l'hyper-mondialisation où tout ce qui est essentiel a été délocalisé et où les grands gagnants sont ceux qui pillent et ravagent encore ce qui reste de ressources au nom de l'industrie décentralisée, des accords de libres échanges et de la dette qui étouffe. Ce qui détruit le monde aujourd'hui, ce ne sont pas tant les agents pathogènes qui en parcourent le ciel accroché aux ailes sombres des oiseaux migrateurs ou des chauves-souris en stress, mais les conditions mêmes de leur apparition possible dans l'espace et le temps de nos mobilités sans cesse croissantes et toujours plus rapides. Et là, Turner voit juste. Il fait de nous, en spectateur de son œuvre, l'incarnation du lièvre qui galope affolé devant l'énorme machine qui avance droit devant, poussée à plein régime, pour tout emporter avec elle, au mépris du vivant.

Pluie, vapeur et vitesse (détail), Joseph Mallord William Turner. Pluie, vapeur et vitesse (détail), Joseph Mallord William Turner.
C'est là tout le génie des détails annonciateurs chez Turner, même lorsqu'il interroge, fasciné par son apparition, cette idée de l'avancement et de l'expansion des machines dans leur empreinte irréversible sur la marche du monde. Si comme le titre l'indique la question de la vitesse est au cœur du tableau, c'est par une représentation du temps historique et atmosphérique que Turner en propose une mesure. Le train est clairement nommé, son viaduc daté et le ciel tourmenté. "There is no time without weather" disait souvent le peintre à propos de ses paysage tragiques (de marine notamment) qu'il figurait en prise avec le déchaînement des éléments naturels (tempêtes, orage, incendie). Autrement dit : il n'y a pas de temps possible pour l'histoire des hommes sans les conditions mêmes de leur propre existence au monde. Pas d'histoire sans le temps du climat et son dérèglement accéléré qui laisse envisager chaque jour de nouvelles catastrophes. Pas de temps historique des affaires et des échanges globalisés sans l'accélération des flux, des transferts, des relations multiples, qui bouleversent notre rapport au monde. Pas de vanité des hommes sans cette absurdité de notre imaginaire déconnecté de sa sensibilité au vivant. A l'heure où notre anthropocène fait le décompte de ses ravages planétaires, la prophétie fait mouche : no time without weather !

Tenir le cap comme sens ultime de l'histoire.

La pause, pourtant, du premier confinement dans le système de production mondial, n'a pas été l'occasion espérée d'un nouveau monde plus juste et moins dévastateur. Les « globalisateurs » en ont même profité encore pour accélérer la marche de leur idéologie visant à rompre radicalement avec ce qui reste d’obstacles à leur fuite hors du commun des mortels. L’occasion est trop belle de se défaire du reste de l'action des états, d’ériger la démocratie en ennemie de la dérégulation des marchés, d'anéantir le filet de sécurité des plus pauvres, de démanteler les réglementations contre la pollution, et plus cyniquement, d'en finir avec tous les « Amish » et autres surnuméraires qui encombrent la planète sans ticket pour l'avenir. Ainsi, derrière les discours de lutte « contre les inégalités » et de « gestion de la crise pour plus de justice sociale » ou de « réduction des déficits publics » - voire par ajustements à la marge de ce qui est « essentiel » pour maintenir le bon ratio coûts/bénéfices des restrictions publiques - ils continuent patiemment de mener des politiques de prédations qui accélèrent encore la destruction du monde, la biodiversité et les rapports humains. Avec pour objectifs de ne ne laisser entrevoir que des formes dominantes, aseptisées et muselées de concurrence libre et enfin non faussée.

Tel serait en effet le but ultime de nos sociétés marchandes, la fin de l'histoire et le sens de l'évolution de la vie. Tel serait le fameux cap à tenir dans son récit indiscutable. Celui du commerce carboné à outrance et de la domestication naturelle du monde qui nous assène depuis des décennies sa chanson sur l'égalité des chances. Celui là même qui nous fait croire que participer à la grande compétition mondiale des gagnants et des perdants c'est offrir plus d'accès aux ressources et aux fruits du partage. Ce cap de l'utopie néo-libérale et de son prétendu ruissellement qui chaque jour pourtant démontre sa régression à l'endroit de la redistribution des richesses, sans désir ni amour de la vie. Le cap des premiers de cordée lancés à pleine vapeur comme une locomotive dans l'abstraction du ciel dont on ne connait pas la destination folle. Comme si à la résurrection des corps et à la fin programmée de l'histoire (ou celle de Dieu), c'était substituer la loi des marchands de sommeil et la théorie du cap à tenir pour ne pas sombrer dans le chaos. Le cap du bon capitaine maître à bord du grand vaisseau capital, a qui on laisse sagement nous dicter la voie de la confiance en l'avenir et la bonne gouvernance du présent, sans jamais exiger le remboursement des erreurs du passé. Il faut tenir le cap ! Quoi qu'il en coûte les amis ! Tenir le cap, avec le consentement, ou non, des masses qui n'ont plus d'autres choix que de s'adapter pour continuer de manger, travailler, exister et consommer encore dans un im-monde devenu inhabitable. Tenir le cap des petites projections qui se poursuivent pour le match d'après, comme si tout cela n'était qu'une crise passagère dans la gestion habituelle et chronique de l'état démembré par les saignées successives. À les croire donc, nous en aurions fini des grands soirs révolutionnaires et nous aurions acceptés l'idée même de la démocratie sans débat. Car la démocratie, c'est la contestation, et la contestation n'a plus droit de citer dans le monde des crises multiples à venir...

Réinventer du savoir et des mondes

Alors on ne parle plus, on ne s'embrasse plus, on ne reçoit plus, on ne s'engage plus, on ne prend plus la rue. Chacun vit sous sa cloche, séquestré sans culture ni aucun lien social. Sans horizon depuis un an et sans imaginaire possible. Le temps est devenu une construction abolie du futur suspendue aux décisions d'un jour et aux contre-ordres du lendemain. Le flou des mesures, le flottement du temps, l'absence totale de plan et la conduite opportuniste des affaires, tout cela accentue la sidération et l'apathie qui se sont emparées du monde. Mais pour la première fois le cap reste introuvable sur le compas des boussoles, chimère inaudible dans le flot des discours, trajectoire arbitraire dans les comptes de la dette. Hormis quelques experts, réunis en conseils, qui murmurent à l'oreille des ministres, et qui prétendument savent où situer le cap pour conduire le troupeau, personne ne voit vraiment où l'on va. Si ce n'est dans une forme d'autoritarisme croissant contre toute forme de débat et de remise en question complotiste du récit officiel, l'effroi étant devenue le seul levier émotionnel commun pour faire accepter toutes les formes de régime d'exception et faire passer l'inacceptable dans les esprits. Quant au spectacle bien rôdé du pouvoir et des médias mainstream qui diffusent et infusent patiemment depuis des mois leur litanie sanitaire avec pour seul critère le taux d’occupation des lits en réanimation, il ne fait que conforter cette théorie du cap et de son égarement dans la cohorte des chiffres, des cas-contacts, des morts et des plans de relance fallacieux dans l'espoir d'un vaccin salutaire. L'histoire nous a appris pourtant que la politique ne sortait jamais indemne de ces expériences douloureuses où le temps n'a plus de débouchés possibles et où le cap perdu laisse la peur présider aux défaites collectives. L'assignation à résidence des foules, dans leur enfermement mentale, conduit souvent au pire...

Tous les récits du monde semblent, en effet, aujourd'hui incompatibles avec les prises de conscience qui s'opèrent pour lutter contre la destruction des ressources du vivant et repenser le temps long d'un monde décarboné plus humain. Le cap sinistre semble être devenu un mur contre lequel fonce tout droit la locomotive du progrès et de l'évolution dans la pluie et le vent du chaos. Un mur, qui comme celui du son autrefois, laisse augurer de la destruction des engins en plein vol. Aucun système pourtant, de calcul ou de prévisions mathématiques, ne peut prévoir la bifurcation de la vie aussi bien qu'elle en décide depuis ses origines dans une multiplicité de directions aussi vertigineuses que fécondes. Car la formidable force du vivant est d'avancer coûte que coûte dans des formes d'expérimentations et de transformations toujours nouvelles. Et c'est là, peut-être, notre chance à saisir pour pouvoir inventer collectivement un aiguillage nouveau et tenter d'enrayer les algorithmes de la finance débridée qui nous intiment chaque jour le contraire. Saisir le temps opportun (le Kaïros grec) pour repenser le cap du temps fabriqué (Chronos) de notre im-monde devenu flou et amer. Repenser le vivant, le local, le savoir, le commun et la démocratie surtout, pour recréer des mondes, de la culture, du vivant et de la résistance possible à la dévastation. Pouvoir s'unir et réfléchir à d'autres formes d'avenir, loin des trains lancinants du malheur qui sifflent dans la plaine.

Il paraît que les grandes crises sont l'occasion de sortir du sommeil dogmatique.
Dont acte ! Réveillons nous !!

(1) Joseph Mallord William Turner, Pluie, vapeur et vitesse, le chemin de fer Great Western, 1844. Huile sur toile, 91 x 121, 8 cm. Londres, National Gallery.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.