L'éloge des ruines ou l'archéologie du futur

À l'heure où le déni démocratique sur la question de la crise climatique et de la transition écologique fait rage et qu'il tend à prouver l'incapacité du système néo-libéral à se réformer de l'intérieur, les ruines du peintre Hubert Robert sont un appel à la réflexion sur le temps long de notre occupation du monde et de nos legs pour l'avenir.

Qui se souvient aujourd'hui d'Hubert Robert ? Peintre prodige des ruines imaginaires du Louvre dont il fut l'un des premiers conservateurs et fervent défenseur. Peintre du Roi, concepteur de décors et de jardins, qui a connu de son vivant le succès populaire pour finalement se perdre dans les limbes de la postérité. Pourtant, son œuvre foisonnante et d'un romantisme nostalgique sans pareil, a parfaitement coïncidé avec l'esprit éclairé de son temps et la vision émancipée d'un monde nouveau et ouvert, tant dans l'imaginaire de l'élite intellectuelle que dans l'esprit de la petite bourgeoisie naissante, qui toutes les deux accompagnaient la fin de l'Ancien Régime. Car si Hubert Robert fut souvent perçu comme un glorificateur de l'idéal sublimé et fantasmé de l'Italie antique, il n'en fut pas moins le passeur et l'annonciateur des idées des Lumières dans le renversement et la table rase révolutionnaire.

Hubert Robert ou la poétique des ruines.

Pensionnaire de l'Académie de France à Rome à 20 ans grâce au soutien de son mentor et mécène, le futur Duc de Choiseul, Hubert Robert se révèle rapidement virtuose de l'architecture et travailleur infatigable sur le motif. Pendant onze ans, il va parfaire sa formation classique et parcourir l'Italie avec son ami d'atelier, Jean-Honoré Fragonard, pour remplir ses carnets d'études d'une multitude de vues antiques, de jardins, de palais, de fouilles archéologiques et de scènes de la vie quotidienne, qui seront une source inépuisable pour son œuvre future.

En 1765 Robert, quitte l'Italie à regret, mais il n'y retournera jamais tant sa carrière va prendre un tout autre virage. Bénéficiant dès son retour à Paris d'un influent réseau dans l'aristocratie mondaine et d'une excellente réputation de dessinateur, l'artiste fréquente les salons littéraires auxquels il transmet le goût pré-romantique des ruines et des caprices architecturaux. En connexion avec les thèses intellectuelles des Lumières, son œuvre s'impose rapidement comme une réflexion sur le temps, l'histoire et l'héritage de la grandeur passée comme moteurs de l'émancipation des peuples. La dimension mélancolique des ruines faisant écho à la finitude de toute chose.

En 1766, il est reçu à l'Académie Royale de peinture et de sculpture en tant que « peintre d’architecture », et il obtient, à tout juste 33 ans, le droit d'exposer au Salon où il présente, dès 1767, plusieurs peintures et dessins d’architecture salués par la critique. De l'Italie, Hubert Robert a gardé l'émotion, la lumière, les couleurs et les images rêvées de paysages idéalisés. De la France, il adopte la grandeur, la pensée, le style, pour faire du thème des « vues de fantaisie » un genre noble totalement renouvelé. Diderot d'ailleurs ne s'y trompe pas, et place très haut le jeune homme déjà auréolé du succès : « Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s'anéantit, tout périt, tout passe. Il n'y a que le monde qui reste. Il n'y a que le temps qui dure. Qu'il est vieux ce monde ! Je marche entre deux éternités. Dans cet asile désert, solitaire et vaste, je n'entends rien, j'ai rompu avec tous les embarras de la vie (1) ».

L'artiste poursuit jusqu'à la Révolution une carrière brillante et se voit confier la fonction prestigieuse de dessinateur des jardins du Roi en 1770. Il conçoit certains bosquets pour le parc de Versailles, aménage le parc d'Ermenonville et celui de Méréville, et contribue ainsi à faire découvrir le goût du jardin à l'anglaise qui correspond mieux au sentiment de la nature tel que la concevait Rousseau. Nommé membre de la commission du futur musée du Louvre dès 1778 et conservateur des tableaux du Roi à partir de 1784, Robert va activement participer à la transformation du palais dont le délabrement dénoncé par les philosophes, pousse Louis XVI a lancer une campagne de travaux gigantesques. Suspecté par la Convention nationale, Hubert Robert est emprisonné en 1793 et certaines de ses œuvres ne résistent pas au pillage et à la destruction de l'élan révolutionnaire.

Libéré après la chute de Robespierre en 1794, il réintègre son poste de conservateur au Muséum central des arts de la République, où il retrouve son ami Fragonard. Durant cette féconde période, Robert va réaliser de nombreuses peintures et dessins de la grande Galerie du Louvre pour y projeter sa vision moderne du futur musée, dont l'objectif est de rassembler les collections royales, devenues nationales, pour les exposer au public. Il réfléchit notamment à sa transformation architecturale, son éclairage et sa fonction pédagogique dans de multiples vues où le public se mêle aux collections de peintures et de sculptures parmi les copistes inspirés de prestigieux modèles. Le Louvre, vaste tombeau de l'art hérité des pillages et des conquêtes napoléoniennes, qui finalement en chassera les artistes hors de ses arcades et de ses appartements. Un comble !

Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines (1796). © Hubert Robert Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines (1796). © Hubert Robert

La ruine comme une inspiration pour l'avenir. 

Dans cette version imaginaire de la Grande Galerie en ruine (2), datée de 1796, Hubert Robert nous donne à penser les outrages du temps comme une invitation à la réflexion. Il sublime ici les vestiges du Louvre en tirant parti des dégradations grâce à des jeux de perspective saisissants. Scandée de colonnes supportant des corniches, la perspective rapide conduit à l’extrémité de la galerie qui donne sur les jardins. Le point de fuite est placé assez bas pour laisser la part belle à l'édifice en ruine, spectaculaire dans sa contre-plongée ouverte sur le ciel. L’effondrement de la voûte, par où entre la lumière, évoque ici les destructions radicales de la Révolution comme le projet de verrière voulue par Robert afin d'éclairer le musée par le haut. Cette vue imaginaire peut donc être perçue comme un pendant aux études préparatoires de l'aménagement des futurs plafonds du Louvre qui seront réalisés au début du siècle suivant, selon les vœux du peintre.

Mais à cette gravité des ruines s'oppose la touche légère et esquissée des figures, qui, chez Robert, viennent habilement animer le décor et semblent s'approprier les lieux d’une façon très personnelle, comme pour montrer que le passé des ruines, glorifié par la littérature ou l'histoire, est bel et bien vivant et rempli d'humanité. Ici, les groupes sont peu nombreux, mais choisis à dessein. Au premier plan, dans l'ombre, une mince bande de sol, jonchée de débris et d’œuvres lacunaires, offre à un trio de jeunes gens vêtus de tuniques romaines, le loisir de l'errance et de la découverte. Pour eux, la ruine est un immense terrain de jeu autant romantique, qu'initiatique ou amoureux. À droite, une femme et son enfant explorent les lieux, où émergeant des ruines, l’Esclave mourant de Michel-ange, fait office de pater noster douloureux auprès d'un immense vase Borghèse éventré. Au loin, deux lavandières font bouillir leur linge, totalement dégagées de ce passé pesant et vibrant, et leur tâche quotidienne vient rappeler l'inéluctable écoulement de la vie dans la poésie des ruines. Au centre de la composition, Robert a représenté un artiste dessinant la seule œuvre sauvée du carnage : l’Apollon du Belvédère, dieu des arts et quintessence de la beauté gréco-romaine. Le dessinateur, que le peintre figure ici au travail sur le motif, et cherche à tirer les leçons du passé pour reconstruire le présent. Il s'agit peut-être là d'une pittoresque fantaisie ressurgi des carnets de l'auteur comme un souvenir de sa propre jeunesse, ou plus profondément l'aveu d'un homme dont le monde a été profondément bouleversé par la Révolution, qui n'épargna ni son œuvre, ni sa vie. Ainsi, l'Apollon domine-t-il les ruines pour suggérer que malgré l'effondrement et la catastrophe, les murs du musée restent un lieu civilisateur d'émancipation et de transmission. Car il ne s’agit pas ici de ruines émanant du passé, mais de ruines évoquant le futur.

Témoins de la grandeur des civilisations anciennes, la notion même de ruines prend un sens très particulier en cette fin de XVIIIe siècle agitée. Elles inspirent un profond respect et deviennent un sujet d'étude à part entière. Les savants les archivent, les historiens s'en inspirent, les philosophes y puisent leurs sujets de réflexions. Elles doivent donc inciter les artistes à recréer la perfection classique au-delà des affres du désespoir et de la destruction. Hubert Robert exprime ainsi dans cette œuvre toute sa maîtrise du temps en conjuguant la lumière de son siècle aux stigmates de la révolution radicale, et il nous offre ici une vision imaginaire du futur en plaçant le savoir et sa transmission dans la vocation même de son musée du Louvre. Il nous propose une vertigineuse accélération du temps, que la perspective reprend, pour à la fois confronter son projet au passé, et l'ancrer dans un avenir lointain, où il incarnera à son tour cet héritage antique dont pourront se nourrir les générations futures. C'est vous, c'est nous, c'est moi, qui nous promenons dans ces ruines et ce temps des images, et si à notre tour nous venons à disparaître, le décor sera vierge de toute humanité et vidé du sens même de l'histoire. Car c'est là toute la force des œuvres d'Hubert Robert, artiste pourtant trop méconnu, que de nous confronter à ces questions fondamentales et névralgiques qui résonnent aujourd'hui à nos oreilles averties : de quel monde voulons-nous ? Et quel monde léguons-nous ?

Rassembler et construire pour un autre héritage.

Nous serions bien inspirés en effet de nous interroger sur les ruines de Robert pour penser le temps long de nos actions sur le monde. Chaque jour l'ordre capitaliste industriel donne les preuves de sa destruction à l'œuvre. Et chaque jour la doctrine néo-libérale donne le ton sans filet de son emprise autoritaire contre tout ce qui s'oppose à sa transformation et à sa transparence. Or, toute la question est de savoir comment penser le monde fini et son extinction en marche face au monde infini de la croissance mondialisée qui a sans cesse besoin d'accroître ses moyens de production, quitte à laisser le monde en ruine derrière elle. Un monde capitaliste qui est devenu dans son ensemble un danger dont chacun prend peu à peu conscience tant les dégâts sont devenus irréversibles.

Danger qui vient de l'intérieur, où il détruit la notion même d'humanité, toujours contrainte de s'adapter à la loi des marchés et des ressources managériales (corps brisés, pressurisés, épuisés, licenciés, matraqués, rentabilisés, réparés, psychanalysés). Danger qui vient de l'extérieur et qui détruit par ravages successifs de plus en plus marqués tout notre environnement (déforestation, pandémie, réchauffement climatique, fonte des glaciers, inondations, pollution). De sorte que la démolition est totale, mais qu'elle nous tient encore par les enjeux de la vie et de la mort dans notre petit confort quotidien qui dorlote et rassure. Autrement dit, par cette matérialité compensatoire censée racheter nos fautes et nos existences perdues par du désir fabriqué et plus de consentement marchand entre les murs de nos futures ruines. Or on ne peut pas vouloir la fin du monde caniculaire et pandémique et en même temps désirer l'IPhone 15, la 5G ou le clic-and-collect généralisés. Il y a dans ces propositions une profonde contradiction qui nous conduit vers l'abîme. Car ce sont bien aujourd'hui les conditions d'habitabilité du monde qui sont clairement posées et la survie des espèces qui est désormais en jeu. Cela paraît lunaire, mais cette possibilité des ruines façon Hubert Robert n'est plus seulement le fait d'une accumulation de mémoire ou le fruit d'une pensée dystopique littéraire. C'est simplement notre futur possible.

Depuis des décennies, pourtant, tous les rapports de force ont fini par tourner à l'avantage d'une minorité dominante et auto-proclamée dirigeante, qui concentre à elle seule la plupart des richesses, des médias, de la finance, des lobbies, des multinationales, des fonds d'investissement et des actifs climaticides. Cette même classe dominante qui jadis admirait les ruines et les caprices architecturaux et qui aujourd'hui met à sac et détruit la planète par ses profits sans contraintes et sans freins. Une classe dominante dont la prédation et l'accaparement des ressources ne cessent jamais d'augmenter au mépris de la vie et de l'instrumentalisation de la nature elle-même, perçue comme une nouvelle source de business et de marchandisation du vivant.

Mais poser cette question du modèle dominant, dans cette épreuve singulière que nous vivons depuis un an, c'est aussi se poser la question du profond désir d'agir collectivement pour retrouver la liberté démocratique nécessaire à l'émancipation des idées qui fondent notre communauté tant mise à mal dans tous les espaces de la démocratie. Trop de dérives autoritaires viennent chaque jour assombrir les droits fondamentaux que notre héritage des Lumières est censé incarner. Notre démocratie est tellement dévoyée et dévitalisée dans sa chair, par tous ceux qui veulent en piétiner les valeurs, que rien ne semble possible de l'intérieur, ni même d'entre les murs. Retrouver le désir profond de cette liberté qui nous constitue viscéralement et poétiquement dans notre indépendance est aujourd'hui au cœur du problème de l'action citoyenne, qui à défaut d'occuper les ruines pour les rendre habitables, laissent s'installer une sorte de capitulation rampante et anticipée de la pensée humaniste face à l'aveuglement du récit fabriqué officiel. L'inconséquence est notre ruine à tous.

Toutes ces questions, pourtant, se posent dans les révoltes qui grondent et les hashtags de la parole libérée. Elles se posent dans les disparités de la crise sanitaire et du profit sur la vie. Elles se posent dans la façon de construire des communs et de penser l'avenir. Elles se posent dans la façon dont les fascistes s'attaquent aux manifestants gays comme aux syndicats de travailleurs. Dans la manière dont la police mutile les corps jusque dans leur chair. Dans les relents de généraux en retraite qui en appel à l'ordre comme au temps du passé colonial. Dans l'héritage perceptible de la colère des ronds-points. Dans les débats dévoyés sur la laïcité et l'obsession identitaire des signifiants républicains. Dans la jeunesse qui se suicide faute de pouvoir manger à sa faim. Dans cette façon surtout de s'en remettre aux experts pour se laisser dicter la conduite à tenir. Dans cette façon troublante dont nous collaborons collectivement à ce transfert de responsabilité et qui nous pousse inévitablement dans une impasse paradoxale : celle d'être à la fois martyre et de tendre l'épée.

Mais en sortir suppose un profond désir de liberté démocratique et un profond désir de vouloir vivre ensemble, citoyens agissants et pensants sur le cours de nos vies, pour être à nouveau « constructeurs de vivants édifices, parmi la foule immense où l'homme est un ami (3)». Ô, oui, que ce monde est vieux ! Mais c'est à nous, et à nous seuls, d'en refuser la ruine.

1. Denis Diderot, Ruines et paysages : salons de 1767, Paris, Hermann, 1995.
2. Hubert Robert, Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines, Huile sur toile, musée du Louvre, Paris, 1796.
3. Paul Eluard, La puissance de l'espoir, Les lettres françaises, 1946.

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