La mort et les masques ou la tyrannie des clowns

À l'heure des grands remaniements et des nouvelles échéances à court terme, qui font l'orgueil et la vanité de tout temps politique, la farandole des masques s'invite dans le grand carnaval des figures du grotesque et des nouveaux Joker.

C'est en 1885, à la suite de nombreuses critiques et de refus du milieu artistique bruxellois, que James Ensor regagne Ostende, sa ville natale, pourtant auréolé d'un certain succès. Seul, mais conscient de sa singularité comme de son talent, il va alors inventer un univers fantasque et délirant, peuplé de squelettes et de masques, et s'engager dans une peinture expressive et lumineuse, souvent balafrée de blanc pur, de rouge vif et de grands traits colorés, symboles de sa déraison et de son exaspération. La thématique du maquillage, du déguisement, des revenants et de la mort devient alors une marque de fabrique récurrente de la deuxième période du peintre.

La mort et les masques © James Ensor La mort et les masques © James Ensor
Dans cette toile, intitulée « La mort et les masques », datée de 1897, la figure centrale est un squelette dont la mâchoire est expressivement ouverte. Il figure la mort et il tient dans sa main une bougie allumée, symbole de la vie qui se consume inexorablement. Autour de ce portrait funeste, sept autres personnages masqués, à l'allure grotesque et intimidante, sont représentés comme tout droit sorti d'une danse machiavélique. Sorte de ballet surgit des enfers dans une allégorie des sept péchés capitaux, où se croise musicien, poète rêveur et moues réprobatrices de colère et d'orgueil dans des costumes de fourrure et des chapeaux à plumes. Les figures semblent flotter dans un espace sans perspective ni consistance, comme des marionnettes pendues à des fils. Au loin, dans le ciel irréel, deux squelettes faucheurs de vie poursuivent une montgolfière dont le pilote défèque en plein vol. L'humour noir, la dérision, l'ironie, sont également des éléments prépondérants chez Ensor, et ses réalisations sont d'ailleurs fortement marquées par une continuité thématique qui le conduit à faire des correspondances habiles et riches de sens entre ses esquisses préparatoires, ses gravures et ses peintures à l'huile. Le répertoire du carnaval (ce monde social inversé dans l'absurde) y occupe une place de choix et inspire à Ensor des compositions de foule ou de groupes sarcastiques et insolents dont les détails renvoient aux souvenirs de l'enfance (sa mère tenait une boutique de costumes très fréquentée lors des bals du grand carnaval d'Ostende). 

Avec ce thème de « La mort et les masques », Ensor joue en particulier sur l'imagerie de la fête dans son évocation sinistre comme pour mieux dénoncer l'hypocrisie et la morale douteuse de la société de son temps. Pour lui, le masque est un second visage, figé et contrefait, qui s'appose sur le vrai. Il est le revers de l'image en somme, le double qui désigne l’expressivité contrainte de l'individu, son affectation feinte, son hypocrisie totale. Un système de représentation connu, où « vérité et fausseté » se confondent, et où l'artifice de l'imposture exprime les traits saillants de l'usurpation des rôles comme dans la tradition du théâtre antique, des rituels sacrés, de la Commedia dell'Arte ou de la caricature.

Le peintre, se saisit donc ici de la charge expressive d'une société dominée par la tartuferie bourgeoise et la vanité de codes sociaux bien normés pour dépeindre une galerie de personnages ubuesques et cocasses qui renvoie aux expressions grossières du monde.

Chez Ensor, les êtres sont à la fois nihilistes et joyeux et la couleur incarne la vie dans sa diversité, au-delà des apparences, comme une richesse inaliénable au temps et à toute forme de pouvoir que représentent les masques et la mort. Bourgeois en haut-de-forme, squelettes en costumes d'apparat, pantin du pouvoir et marionnettes de la manipulation baignent dans une atmosphère de poupées Vaudou et d'ex-voto iconoclastes où les crânes évoquent les vanités de la nature morte flamande et les masques brocardent les valeurs étriquées du ridicule compassé et la cruauté amère la domination.

Le masque social n'est pourtant pas chose condamnable en soi. Il est parfois même nécessaire, bien souvent salutaire, et par nature chacun en use pour s'exprimer dans des jeux de mise en scène inconsciente. Le masque ne feint pas toujours, il peut aussi assister la spontanéité, désinhiber la peur, donner du courage, incarner une autre facette de soi.

Mais la terreur que dénonce James Ensor est celle des êtres qui ne sont plus que leur masque, et qui ne savent plus distinguer le rôle social public de la vie intérieure et intime. Le danger est celui du masque derrière lequel il n'y aurait plus de visage ni d'humain et où le monde entier jouerait alors une folle comédie.


L'hypermonde et le grand carnaval des guignols

À l'heure des grands remaniements et des nouvelles échéances à court terme qui font l'orgueil et la vanité de tout temps politique, n'est-ce pas à un grand carnaval des figures du grotesque auquel nous assistons béat, comme devant un tableau de James Ensor ? La comédie lugubre des tyrans du pouvoir s'est affublée de masques derrière lesquels on peine à distinguer l'humain et les traits de la réalité profonde qui anime leurs âmes dans le théâtre des affects et des peurs qui agitent nos esprits. Le masque, à défaut d'être celui qui protège, est devenu celui du déni et de la farce réunis.

C'est le grand bal des dirigeants du vieux monde qui se voilent à eux-mêmes, comme aux autres, ce qu'ils incarnent et représentent, et en appel au bain de javel planétaire ou à l'armée pour nettoyer les restes d'humanité gênante. C'est le cortège des clowns qui nous gouvernent partout dans une forme de tyrannie destructrice des libertés individuelles et du profit incessant afin d'asseoir plus encore l'hégémonie de leurs gouvernances iniques.

De l'Amérique au Brésil, de la Russie à la Chine, en passant par l'Europe et par la Grande-Bretagne, partout on célèbre le diktat des bouffons et des ploucs égarés sur la piste qui terrorisent le monde. C'est le rire jaune des clowns blancs devenus fous qui haranguent les foules dans leur show planétaire où le ridicule lugubre a remplacé le récit romanesque dans la conquête des mémoires et des cœurs.

L'histoire est devenue une blague, l'épidémie, son théâtre insensé. 

Car en jetant le trouble sur leur propre stature, les clowns jettent l'opprobre sur leur propre mandat et leur mission sans cesse misent à l'amende par la mécanique sombre qu'ils enfantent d'eux-mêmes : boniments et mensonges ubuesques, discours racistes et sexistes, injonctions contradictoires, non-protection des populations, soutien silencieux aux violences policières...

Comme dans une danse macabre d'Ensor, la tyrannie des clowns utilise les ressorts du grotesque et de la mort pour orchestrer le ressentiment des foules, réveiller les vieux démons archaïques et lâcher la troupe dans les manifestants pour en montrer la puissance maléfique ! Les limites même de la démocratie lèvent le voile sur son revers le plus sombre.

Et partout où elle a réussi à s'imposer, la tyrannie de l'hypocrisie combine les pouvoirs fantasques du risible et de la maîtrise méthodique des algorithmes, des followers et des likes, pour faire buzzer partout à travers les réseaux la fausse information dans sa nouvelle propagande. Elle se répand sur les écrans du monde et le mur des stories planétaires dans une production de tweets les uns accumulés aux autres dont le seul but est de créer l'enfumage systémique de l'information même. Et dans cette masse informe, les plus éminents pourfendeurs de fake-news en produisent eux-mêmes à foison pour s'assurer le monopole de leur propre diffusion mensongère.

Partout, la farandole des clowns vient buter sur le mur de son pouvoir dévalué dans une fascination pour l'argent et mille autres signes de l'indécence et de la stupidité. Mais tout cela n'est pas grave, c'est juste pour rire : l'obsolescence des discours est aussi programmée que le reste. 

Dans le troisième tome de son étude sur « Le système totalitaire », Hannah Arendt écrit que « La terreur, y compris dans sa forme pré-totale, simplement tyrannique, ruine toute relation entre les hommes, (et) la pensée idéologique toute relation avec la réalité. Le sujet idéal de la domination totalitaire n'est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais les gens pour qui la distinction entre fait et fiction (c’est-à-dire la réalité de l'expérience) et la distinction entre vrai et faux (c’est-à-dire les normes de la pensée) n'existent plus »(1). Et c'est bien là une des problématiques de notre monde aujourd'hui qui se perd dans une occupation incessante de l'espace médiatique et sonore au point d'en perdre tout contenu sincère.

Car la pensée est à ce point menacée que son constant principe de non-contradiction est vidé du sens même des mots (qui interdisent par exemple à un masque d'être à la fois protecteur, inutile, voire contre-productif). Tout et son contraire intervient désormais dans le même temps de la parole, vidant cette même parole des mots qui lui font sens. Une mécanique à l'œuvre qu'on instrumentalise par exemple contre ceux qui réclament plus de démocratie et de transparence dans les débats publics : ils ne respectent pas le jeu de la parole officielle. Quand le déni complet des formes d'oppositions se normalise ainsi et que cela ne semble plus émouvoir grand monde, du moins dans la presse asservie au pouvoir en place, c'est bien le signe avéré de la démocratique qui faiblit et de la liberté qui recule.

Alors certes, non, nous ne vivons pas encore sous un régime totalitaire, mais rien n'empêche de chercher d'autre réalité politique intrinsèquement plus réjouissantes et neuves que cette farandole rance dont le pouvoir ne sait plus comment réchauffer les plats et dont la prochaine valse des ministères et des masques risque d'être à nouveau sans effets.


Le théâtre narcissique de l'auto-promotion

Ainsi, le pathétique burlesque ne cesse de contaminer la vie publique comme un principe viral. Le pouvoir soigne sa démagogie et n'hésite plus à flirter avec les bouffons d'apparat. Les ministres vont porter la parole publique sur les plateaux de télévision dévoyés au buzz et au clash imposés comme nouvelles figures du style audiovisuel. Et notre président consulte tout ce que le pays compte de populisme médiatique et confondant de bêtise, voire de mépris à l'endroit même du peuple. Il consulte des comiques scatophiles, des anciens royalistes, des chroniqueurs pamphlétaires et des savants philosophes qui sont censés incarner la science – c'est le petit théâtre narcissique de la dérision et du discrédit face aux tenants de l'expertise et du savoir comme illusion de la mobilisation.

La grande mascarade bat son plein et la pêche aux soutiens n'a aucune limite quand il s'agit de ratisser des voix. Alors on sort des dorures du palais pour se mêler au grand carnaval de la vie, à ses couleurs et ses odeurs de merguez et de frites.Mais tout cela est gentiment orchestré loin des gaz lacrymogènes des violences policières qu'on ne veut toujours pas reconnaître – pourquoi se plaindre d'un œil crevé ou d'une main arrachée puisque le monde est rempli d'aveugles et de manchots ?

La République est devenue le Far-West au son des cuivres et de l'harmonica, comme dans un film de Sergio Leone : il y a ceux qui ont un revolver chargé et les autres qui creusent ! Et nous entrons dans l'ère nouvelle de l'infantilisation et de la culpabilisation des peuples par des dirigeants clownesques qui sous prétexte d'être branchés et à l'écoute de leur temps, s'autorisent à toutes sortes de glissades incontrôlées dont la gamme des registres court de la blague homophobe au dérapage sexiste, en passant par l'inévitable humiliation raciste et les thèses scabreuses du complot juif généralisé.

Mais humilier et infantiliser ses adversaires aussi visiblement ; utiliser jusqu'à la nausée les adjectifs de « citoyen » et de « républicain » quand on traite si peu les gens en dignes membres d'une république unie et fraternelle, voire même ouvertement de crétins et de nuisibles, devient inévitablement inaudible et intolérable. 

Au delà des masques d'Ensor, l'image du souverain diabolique, grotesque et ridicule ne nous est pas inconnue en cinéma ou en littérature, et nombre d'œuvres donnent à penser le monde contre toute forme d'ignorance et de domination. Ubu roi (Alfred Jary) et son personnage imbécile et cupide en donne une version écrasante d'absurdité ; Le dictateur (Charlie Chaplin) une version poétique, engagée et profondément sarcastique contre le règne des dictateurs infantiles ; et le récent Joker (Todd Phillips) une version futuriste de la folie individuelle et despotique révélée par la tyrannie du mépris.

Chaque œuvre à sa manière, cherche à démonter patiemment le maléfice et les causes qui siègent dans toute forme de pouvoir extrême, hégémonique et incontrôlable (misère social, ego des chefs, mépris du peuple, extermination de masse).

Mais à l'heure du réseau marchand mondialisé qui tire son profit de tout, y compris et surtout de ce qui remet symboliquement sa légitimité en cause même aux confins de la sottise, l'art ne constitue plus un scandale, ni un geste subversif de quelque forme de résistance qui soit. Notre temps fait de la tartuferie une forme de visibilité bien plus forte que tout forme d'art, où n'importe quelle icône des réseaux sociaux a bien plus d'influence que le plus célèbre des peintres ou des romanciers du moment.

L'auto-production de l'individu et du capital humain laissent l'espace grand ouvert à la fabrication des idoles modernes (footballeurs, youtubeurs, acteurs, comiques, pornstars), et chacun cherche à singer son modèle dans un désir constant d'auto-évaluation et d'auto-promotion pour intégrer le grand carnaval des guignols qui font et défont l'ordre du monde.

Rien d'étonnant alors à ce que nos dirigeants s'affichent avec des figures et des masques populaires adoubées des médias et du pouvoir de l'argent. Mais il y a là, à n'en pas douter, une forme inquiétante de rapprochement entre pouvoir autoritaire et domination sociale qui laisse plutôt songeur.

Les grandes annonces soudaines, les promesses de remise en question prophétiques ou les prédication de jours heureux prochains valent tout autant que les protestations de « plus jamais ça » ou de « on n'oubliera jamais » : ce sont des slogans dont l'inanité est historiquement avérée, car c'est toujours exactement l'inverse qui se produit. Nous étions « tous Charlie », « tous Américains », « tous juifs Allemands » - et alors ?

Les mêmes choses reviennent, sous un aspect subtilement différent qui nous autorise à les croire nouvelles, mais tant que la doctrine élitiste du grotesque suit son chemin invariable à couvert du ridicule des masques et de la fausse contrition morale, les mêmes causes produisent invariablement les mêmes effets.

Certes la tyrannie des bouffons n’a pas encore triomphé chez nous, mais de nombreux Joker affublés de leurs masques se dressent déjà un peu partout enhardis par la révolte populaire qui gronde et les statues qui tremblent. Tâchons de ne pas l'oublier, sans quoi les clowns pourraient bien se trouver une vocation soudaine de rencontrer le peuple pour en porter la rancœur dans un lugubre et profond fatalisme. 


La Mort et les masques
James Ensor 1897, 78,5 x 100 cm
Musée des Beaux-Arts, Liège

1. Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, éditions Points, p. 304 

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