La liberté guidant le peuple ou l'icône ambiguë de notre mémoire collective

À l'heure des grands rassemblements contre nos libertés mises à mal, il n'est pas vain de relire cette icône de notre patrimoine artistique pour mieux en saisir les enjeux et ranimer la flamme de notre mémoire collective autour des fondements même de la République.

   Voici une œuvre qui figure au panthéon collectif de la mythologie populaire. Sa valeur d'emblème, son idéal politique et son ancrage patriotique en font probablement un des symboles républicains les plus mobilisés, tous supports confondus. Tour à tour figure de la Marianne gravée sur les timbres d'usage, illustration sépia des billets de 100 francs ou icône imprimée sur des mugs pour touristes, elle sert encore volontiers d'éclairage sur la Révolution dans les manuels scolaires et fait l'objet de nombreux détournements dans les médias ou la publicité. C'est une œuvre patrimoine à la portée mondialement reconnue, et pourtant son message reste souvent oublié comme le contexte des événements qu'elle évoque.

Une ferveur romantique pour la violence des rues

    Peinte à l'automne 1830, La liberté guidant le peuple marque un tournant décisif dans la carrière d'Eugène Delacroix, qui à trente-deux ans est déjà reconnu comme chef de file de l'école romantique française. Réalisé à partir de multiples esquisses, ce grand tableau n'est pourtant plus une « peinture d'histoire » à proprement parler, mais une incarnation de la force des combats politiques de son temps. Dans sa correspondance, le peintre en parle d'ailleurs ainsi à son frère : « J'ai entrepris un sujet moderne, une barricade, et si je n’ai pas vaincu pour la patrie, au moins peindrais-je pour elle. Cela m’a remis de belle humeur ». Mais si Delacroix, le dandy, rêve de gloire, il n'a pas l'âme d'un révolutionnaire à l'engagement fougueux comme Jacques Louis David sous la Révolution française, ni les convictions fermes de son ami Adolphe Thiers. Il ne cache pas d'ailleurs sa passion pour feu l'empire napoléonien, ni son dédain pour tout ce qui fait désordre, et comme au moment de son engagement en faveur de l'indépendance grecque, sa bataille est d'abord une lutte d'atelier. Mais s'il reconnaît toute la difficulté qu'il y a à prendre parti contre le pouvoir qui n'est autre qu'un de ses principaux commanditaires, la violence de la rue et le patriotisme réinventé du soulèvement de 1830 enflamment son imagination picturale et sa ferveur romantique à traduire les événements dont il est le contemporain.

La Liberté guidant le peuple © Eugène Delacroix, 1830 La Liberté guidant le peuple © Eugène Delacroix, 1830
   Son inspiration est, en effet, dictée par une actualité brûlante : celle ayant eu pour cadre les trois journées du soulèvement populaire parisien contre Charles X, en juillet 1830, connues sous le nom des Trois Glorieuses, et également commémorées par la colonne de juillet qui s’élève place de la Bastille. Une révolution qu'on pourrait dire “manquée” tant les changements de régime furent sans réelle conséquence politique, mais dont le moment historique témoigne des dernières convulsions de l'ancien régime moribond et de son usure héréditaire. Charles X, à l'époque, entend régner sans partage et prône un retour strict aux valeurs de la monarchie absolue. Il ne supporte plus l'agitation des députés libéraux et républicains devenus majoritaires à l'assemblée qui, eux, militent lors de banquets populaires pour un régime parlementaire modéré à l'Anglaise. Alimentée par des rumeurs de coup d'État royaliste, la tension électrique gagne le peuple qui s'insurge contre le coût de la vie chère, le chômage et la misère des campagnes. Charles X tente alors un tour de passe-passe constitutionnel pour durcir son emprise. Il dissout l'assemblée, convoque de nouvelles élections, annonce la conquête militaire d'Alger et promet de régner d'une main de fer si l'opposition fait blocage. Mais les élections de juin 1830 sont un vrai camouflet et l'opposition sort grandi de ce nouveau vote populaire. Furieux, Charles X fait rédiger une série d'ordonnances destinées à asseoir son pouvoir sans aucun ménagement : suspension de la liberté de la presse désormais soumise à autorisation gouvernementale ; nouvelle dissolution de la chambre des députés à peine élue ; réforme du suffrage censitaire favorable à l'aristocratie afin de réduire l'emprise libérale et bourgeoise sur les députés ; convocation des collèges électoraux pour le mois de septembre ; et nomination de membres ultra-royalistes aux postes clé de son administration. La réponse est quasi immédiate. Les Parisiens des quartiers populaires, emmenés par les étudiants et les ouvriers, se soulèvent, dressent plus de quatre mille barricades et affrontent les forces armées dans des combats de rues sanglants et sans pitié qui font des milliers de morts dans les deux camps. L'émeute se transforme rapidement en insurrection révolutionnaire, la famille royale doit alors fuir Paris et le roi abdiquer. Les députés libéraux, majoritairement bourgeois et monarchistes, prennent en main la révolution populaire et écartent les républicains désorganisés. Au terme de « l'hésitation dite de 1830 », ils optent finalement pour une monarchie constitutionnelle plus libérale à l'aide d'un changement de dynastie. La maison d’Orléans, succède ainsi à la branche aînée des Bourbons et le duc d'Orléans est proclamé « roi des Français » et non plus « roi de France », sous le nom de Louis-Philippe Ier. La République devra encore attendre dix-huit ans !

L'image insupportable d'une déesse aux pieds nus

   La scène que Delacroix choisit de peindre est donc une barricade de ce Paris révolté, sûrement situé rive droite, place de grève, comme en atteste l'orientation du beffroi de la cathédrale Notre-Dame. Une foule d'émeutiers lance frontalement l'assaut et le peintre ancre l'action dans une véracité de détails réalistes. Au premier plan, associé au chaos des pavés et des poutres écroulées, les corps de soldats trépassés jonchent le sol, tordus et désarticulés dans la pure tradition romantique et son goût du macabre. L'un gît à moitié nu sur le dos tandis qu'un autre, voltigeur de la garde royale, semble avoir été dépouillé d'une partie de ses habits. À droite, un troisième soldat, couché face contre terre, porte l'épaulette blanche des officiers cuirassiers. Un journalier en blouse bleu, foulard noué sur la tête, émerge blessé au thorax des décombres, le corps et le regard tendus, comme en pleine dévotion, vers une femme aux seins nus, coiffée du bonnet phrygien, signe émancipateur de la révolution. Elle fait face, dans l'axe médian du tableau, et brandit du bras droit le drapeau tricolore qu'elle laisse claquer au vent, tandis qu'elle emporte un fusil du bras gauche. Elle surplombe la mêlée et vient diviser dans son geste le tableau en zone d'ombre et de lumière. De part et d'autre de cette figure presque surnaturelle, le peintre a signifié le peuple de Paris sous les traits d'une foule plus ou moins identifiable et compacte rassemblée pour combattre sous l'étendard flottant. À droite, figure l'enfant des rues, qui symbolise l'avenir et l'injustice du sacrifice réunis ; celui-là même qui sous son béret d'étudiant inspirera à Hugo le personnage de Gavroche. Giberne en bandoulière, il exhorte au combat et brandit fièrement deux mousquets de cavalerie. À gauche, un homme en haut-de-forme symbolise la petite bourgeoisie, ou l'artisan des faubourgs habillé à la mode, qui vient prêter main forte avec son tromblon de chasseur. À côté de lui, un ouvrier en tablier de manufacturier porte la cocarde monarchiste et le ruban rouge des libéraux progressistes. Il brandit son sabre d'infanterie d'un geste déterminé et appelle en soutien les émeutiers suiveurs. Dans l'angle, un autre enfant portant le bonnet de la police cherche à gravir le muret. À l'arrière-plan on distingue les étudiants meneurs, dont un polytechnicien au bicorne, qui suivent un détachement de grenadiers armés. Dans le lointain, enfin, émergeant du nuage de fumée et d'une touche picturale plus diffuse, on distingue le drapeau tricolore (interdit depuis l'empire) qui flotte vaillamment sur les tours de Notre-Dame. Détail qui non seulement aurait inspiré à l'auteur cette idée de barricade, mais qui situe précisément l'action au 28 juillet, date de la victoire des révolutionnaires sur la troupe royaliste. L'icône touche au sublime.

   Delacroix compose donc ici une scène de communion populaire en forme d'allégorie pyramidale qui va à l'encontre des principes de la peinture de guerre panoramique et idéalisée où le prétexte à peindre Paris prime sur les événements eux-mêmes. Il ne dit pas l'histoire, ni ne la rend aimable, mais il lui donne corps et âme en s'inspirant de l'idéal révolutionnaire qui porte les citoyens de Paris dans un nouveau bras de fer contre le pouvoir écrasant. Tous les regards convergent vers la figure centrale qui emprunte autant à la Venus et à la Victoire de la statuaire antique – robe en drapé, pieds nus, poitrine offerte – qu'aux représentations de la femme mère du peuple qui participe ici a la lutte. Elle est à la fois une idée et une incarnation vivante et fougueuse qui rassemble toutes les composantes sociales du peuple de l'époque, dont elle sublime la misère dans son lyrisme révolutionnaire et son action héroïque. Les insurgés font face et ils marchent droit sur nous dans une ambiance ténébreuse chargée de provoquer notre émoi et notre appartenance au tableau dans un assaut ultime ; tandis que la palette volontairement restreinte aux trois couleurs du drapeau national se décline par touches et contrepoints pensés à l'ensemble de la toile. Cette liberté, personnifiée comme une figure patriotique aux traits volontairement mêlés de réalisme et d'idéalisme, indispose brutalement le public bourgeois lors de la réception du tableau au salon de 1831. La critique reprocha notamment au peintre d'avoir choisi la violence et le morbide des détails (peau laiteuse, poils pubiens, ongles sales) pour donner une image crasse du peuple et de la liberté loin de tout idéal noble des combats. Ce monsieur Delacroix est-il donc bien sincère dans son interprétation de la liberté, ou dénonce-t-il un peuple de vaurien guidé par une déesse triviale ? Il cherche pour le moins à séduire et à provoquer ces contemporains pour asseoir son génie et obtenir les faveurs de futures commandes. Louis-Philippe ne s'y trompe d'ailleurs pas qui fait acheter le tableau pour 3 000 francs or en reconnaissance des événements qui ont conduit à son sacre.

   Mais l'idée que le peuple puisse être guidé par une idée et non par un chef est une image incompréhensible pour le pouvoir royal, même s'il se prétend libéral et l'ami des arts. La toile disparaît donc rapidement des cimaises officielles pour l'ombre des réserves royales. Elle y sera cachée pendant presque vingt ans pour ne réapparaître qu'en 1874 au Louvre, soit onze ans après la mort de son auteur et trois ans après l'avènement de la IIIe République. Le contexte historique de sa conception semblant alors totalement oublié, le public n'y voit plus qu'un symbole universel fondateur et émancipateur du peuple qui, pour la première fois par ce tableau, entre dans l'histoire de la peinture d'histoire en tant que souverain devenu maître de son propre destin.Dès lors, chaque révolution fera sienne cette image féminine enflammée et vivante de la liberté guidant le peuple vers la lumière et l'égalité. La République en fera le héraut de l'émancipation contre toute forme de domination et d'obscurantisme. Autant de symboles donc et de portée humaniste qui aujourd'hui encore résonnent avec une particulière acuité dans notre époque parcourue de graves tensions et d'humiliations faites à l'endroit du peuple et des institutions. Témoins peut-être d'un régime à bout de souffle dont la rue se fait l'écho, inquiète et en colère, devant sa Marianne aux pieds nus.

L'état d'urgence permanent contre la liberté

   Ces dernières années, en effet, toutes les attaques en règle menées contre la démocratie et nos valeurs républicaines ont clairement achevé de ternir l’image d'un président qu'on disait jeune, progressiste et moderne, mais qui semble en réalité enfermé dans l'idée de sa gouvernance sans partage. Que l'on songe simplement à la violence répressive du mouvement des gilets jaunes, au mépris des propositions faites par la convention citoyenne pour le climat ou au contrôle social mis en place par ordonnances pendant les confinements, et nous avons la démonstration d'un pouvoir qui n'a désormais plus rien a envier aux adversaires les plus réactionnaires qu'ils dénoncent verbe haut. Un pouvoir qui depuis des années navigue de renoncement en destruction massive sur les questions de société intérieure, tout en revendiquant partout qu'il ne cherche qu'à défendre « les Lumières face à l’obscurantisme ». Pourtant, le constat est clairement unanime sur la façon dont ce pouvoir ne cesse de briser notre contrat social et de serrer un peu plus son emprise à chaque nouveau revers politique. Le contrôle et la surveillance de la population par les règles du droit ; la prise de pouvoir et son exercice par une certaine organisation du travail ; l’adaptation forcée aux innovations numériques distancielles ; la conduite du troupeau par le savoir des experts ; le guidage disciplinaire des pulsions par l'ordre : tout ceci constitue la méthode globale de la gouvernance néo-libérale dans laquelle nous plongeons à chaque petit renoncement. Et à chaque occasion tout est bon pour faire voter de nouvelles lois profondément iniques et liberticides qui n'ont d'autre but que de renforcer le pouvoir ultra-libéral en place sans pour autant protéger les citoyens eux-mêmes. Comment expliquer en effet que nous soyons un des pays les plus “armés” sur les questions sécuritaires et que sans cesse, il faille légiférer pour inventer de nouvelles lois, au point de rendre celles déjà existantes inopérantes et caduques. Comme si à chaque événement critique majeur le management de la peur consistait à verrouiller par la terreur et par la tyrannie toute forme d'opposition et de contestation possible dans la loi, dont le dernier projet, dit de "sécurité globale", ne serait que le triste avatar sans surprise de nos états d'exception permanents.

   Car ce qui se joue entre les lignes de ce texte sur “la sécurité globale”, n'est pas tant la liberté ou non des journalistes à faire leur travail dignement, mais la question du droit des citoyens à être eux-mêmes informés afin de pouvoir agir sur les contre pouvoirs des institutions censées agir en leurs noms et pour leur protection. C'est un texte dangereux qui induit une menace directement au cœur des règles fondamentales de la démocratie, y compris au sein même de sa force publique initialement instituée pour garantir les droits de l'Homme et du Citoyen à "l'avantage de tous, et non pour l'utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée* ". À moins que la police elle-même ne soit plus qu'une milice de couverture gouvernementale au service du pouvoir avec ses chiens, ses drones, ses balles perdues, ses exactions honteuses, ses passages à tabac, ses expulsions humiliantes, ses chasse-à-l'homme abjectes. Car de quelle République rêvons-nous quand l'état de droit censé être garant de nos institutions collectives ne parvient plus à faire valoir son consentement autrement que par la banalisation de la violence et son propre déni organisé ? De quelle Démocratie parlons-nous quand l'ordre et la loi républicaine deviennent à ce point des arguments d’autorité pour faire taire et asséner des coups afin de mieux réprimer ? Ne sont-ce pas là les signes d'un pouvoir tout simplement à bout dans son désir d'avenir et ses idées de cohésion, laissant la République comme une idole égarée en chemin. Une République asséchée et vidée de son essence qui ne porte plus d'espoir ni d'idéaux puissants qui nous font hommes libres au prix de combats incessants pour garder ce privilège. Car ne l'oublions pas, toutes les ruptures avec l’ordre dominant n'ont pu se faire dans le passé qu’au nom de la souveraineté du peuple et avec sa confiance, c'est là toute notre histoire.

   La liberté ne saurait donc être réduite à de vains mots que tous les amalgames grossiers permettent d'invoquer de façon plus ou moins facile. La liberté est un droit dont nous avons hérité de haute lutte contre la domination et le mépris à l'encontre du peuple. Un droit à l'émancipation contre le pouvoir de quelques-uns prétendument supérieurs et auto-proclamés pour conduire l'intérêt des masses. Un droit que l'histoire a souvent malmené et a profondément heurté dans la lumière de ses avancées sociales comme dans l'obscurité de ses heures les plus noires. Un droit que des pays dans le monde ne connaissent toujours pas et dont nous avons, nous citoyens, la charge de défendre les couleurs. Car cette promesse d'être libre, gravée dans la pierre de nos frontons, c'est le pouvoir d'agir pour libérer le peuple de ce qui l’empêche de savoir, de comprendre et de vouloir librement. C'est revendiquer le droit de pouvoir protester, de s'opposer et de se rassembler pour penser librement. C'est le droit enfin d'exiger de ceux à qui nous confions un mandat qu'ils tiennent les engagements dont ils ont fait le serment dans les valeurs de la République qu'ils sont censés défendre. C'est là l'essence même de toute la cohésion du groupe et de l'égalité des citoyens que constitue notre collectivité politique qu’on appelle le peuple. Et parce que nous sommes fiers de ceux qui ont lutté avant nous pour nous transmettre cette flamme, nous manifesterons aussi longtemps qu'il le faudra face à ce qui est simplement impensable : la remise en cause de la démocratie par un gouvernement démocratiquement élu. Et nous ne cesserons de le faire jusqu’à ce qu’il recule, voire jusqu’à ce qu'il abdique.


* Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, article 12, 1789.

La Liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix, 1830
Crayons et huile sur toile, dimensions 260 × 325 cm
Musée du Louvre, département des peintures, N° d’inventaire RF 129

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