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Le Club de Mediapart lun. 26 sept. 2016 26/9/2016 Édition de la mi-journée

Jeremy Rifkin. La nouvelle société du coût marginal zéro. L'internet des objets, l'émergence des communaux collaboratifs ...

 

Sous ce long titre "La nouvelle société du coût marginal zéro. L'internet des objets, l'émergence des communaux collaboratifs et l'éclipse du capitalisme" (24 septembre 2014) le dernier livre de Jeremy Rifkin rassemble un certain nombre d'idées intéressantes, qui avaient été pour la plupart présentées dans ses précédents ouvrages.

L'auteur est un économiste et essayiste américain bien connu. Il est cependant relativement ignoré aux Etats-Unis, sinon présenté là-bas comme un rêveur dangereux. Ce relatif rejet serait plutôt pour nous une référence. Il peut laisser penser que les idées de Rifkin sont généralement reçues en Amérique comme voulant remettre en cause les sources de la domination mondiale que s'est donnée le système industriel et financier américain. Il l'a fait notamment à travers les monopoles acquis dans de nombreux domaines par des entreprises très centralisées et collaborant étroitement avec le niveau politique et médiatique: industries pétrolières, de l'informatique et de l'internet, de l'armement, de l'agrochimie...

Cependant, c'est dans d'autres parties du monde moins riches et s'efforçant de rattraper les Etats-Unis, Europe, pays émergents, que Rifkin s'est acquis un statut – d'ailleurs semble-t-il très bien rémunéré – de gourou d'un nouvel ordre mondial. Il conseille des gouvernements, des institutions internationales, des collectivités locales, des entreprises, en leur proposant d'encourager de nouvelles options industrielles, de nouveaux types d'organisation de l'espace, de nouveaux modes de consommation...

On ne peut pas affirmer que ces élèves apparemment zélés appliquent réellement les conseils dispensés, ou que ceux-ci entrainent beaucoup de résultats pratiques. Néanmoins, à la marge, les programmes politiques peuvent s'en trouver modifiés. Si les idées de Rifkin laissent généralement indifférentes ce qui reste de forces de gauche dans le monde, elles ont beaucoup de succès auprès des environnementalistes, alternatifs et autres partisans de nouvelles croissances. Nous n'avons pas d'éléments pour juger si elles sont prises au sérieux par les deux forces montantes du paysage politique international, la Russie de Vladimir Poutine et la Chine, bientôt déjà deuxième puissance économique mondiale.

Il faut reconnaître que les thèses dont Jeremy Rifkin se fait le prophète – thèses qui évidemment existaient avant lui et qu'il n'a guère enrichies, présentent un intérêt pour tous ceux qui voudraient effectivement promouvoir de nouvelles formes de société, remettant en cause les pouvoirs dominants actuels. Mais il nous semble nécessaire d'approfondir l'analyse si l'on voulait lui donner une portée un peu plus scientifique. Nous allons pour ce faire discuter ci-dessous deux points généralement non abordés, ni par Jeremy Rifkin lui-même, ni par ses thuriféraires. D'une part, ses thèses, bien que recevables dans de nombreux domaines, nous paraissent beaucoup trop sommaires pour l'essentiel. Leurs contreparties négatives sont généralement passées sous silence. Plus généralement, elles négligent le facteur politique le plus important qui est le rapport dominants-dominés. Pour en comprendre la raison, nous dirions, en reprenant une terminologie que nous utilisons souvent, qu'elles insistent trop sur la technique et pas assez sur ce que nous avons appelé l'anthropotechnique.

Des thèses souvent justes mais trop sommaires

La première de ces thèses est que l'économie de partage est en passe de remplacer l'économie de l'échange. Par ce dernier terme, on peut supposer que Rifkin désigne l'échange financiarisé, autrement dit le système capitaliste, qu'il s'agisse de capitalisme privé ou de capitalisme public, sinon on ne verrait pas très bien en quoi le partage serait différent de l'échange. En appui de sa thèse, Rifkin fait valoir que partout des millions de « prosommateurs  ou producteurs-consommateurs» collaborent gratuitement sur les réseaux sociaux, conçoivent de nouvelles technologies informatiques, de nouveaux logiciels, de nouvelles formes de divertissement, de nouveaux outils pédagogiques, de nouveaux médias, de nouvelles énergies vertes, de nouveaux produits fabriqués par impression 3D...Nous serions mal placés ici pour nier ce phénomène, puisque nous militons pour les logiciels libres et éditons gratuitement nos écrits sur Internet. Il est indéniable que de nouvelles techniques de production, telles que les réseaux numériques ou, en ce qui concerne par exemple les petites éoliennes, peuvent donner l'occasion d'échanges de services intéressants et gratuits.

Mais il ne faut pas perdre de vue les rapports de force. Nous avons ici souligné que, dans le domaine des réseaux numériques, les « géants du net », selon l'expression, sont américains, gagnent chaque années des milliards de dollars payés directement ou indirectement par leurs usagers, et sont étroitement associés aux plus puissants services d'espionnage du monde, la CIA, la NSA et quelques dizaines d'autres. Il en est de même dans l'énergie. Même avec des réseaux décentralisés et intelligents, sur lesquels greffer de petites sources décentralisés faisant appel à l'éolien et au solaire, les grands producteurs centralisés et capitalistiques, tels que GDF-EDF en France, continueront à détenir l'essentiel de la production-distribution. Quantt aux coopératives, l'exemple des coopératives agricoles montre que celles-ci, non par goût mais pour survivre, continuent à faire appel à des monopoleurs mondiaux tels que Monsanto, là encore américains, pour se fournir en semences et en produits phytosanitaires dangereux.

La seconde des thèses de Jeremy Rifkin est que non seulement que les structures économiques et politiques des sociétés humaines sont largement corollaires des énergies utilisées et de leur mode d'exploitation, mais que les nouvelles formes d'énergie développées actuellement seront suffisamment décentralisées pour généraliser les prosommateurs évoqués ci-dessus. Nous avons évoqué ci-dessus la question de l'énergie. On peut y revenir en deux mots. L'exemple de l'Allemagne est significatif. Celle-ci, ayant résolu de se passer du nucléaire, avait décidé de faire appel aux énergies vertes. Mais les énergies vertes ne sont pas sans coûts: infrastructures lourdes pour l'éolien, rareté croissante des composants nécessaires aux capteurs solaires, investissements importants dans le rajeunissement des réseaux et la mise en place de compteurs intelligents susceptibles d'aider à contrôler la consommation. Il en résulte que l'Allemagne est devenue le pays européen le plus consommateur en gaz et charbon. Rappelons aussi que certaines filières miracles, comme celle de l'hydrogène un moment proposée par Rifkin, se sont révélées des impasses.

Quant à l'influence des structures de production décentralisées sur le changements des moeurs politiques, présentées comme retirant du pouvoir aux grandes entreprises dans la main des Etats ou des actionnaires puissants, il faut bien voir qu'elles auront aussi leurs inconvénients. Ainsi, en France, ces jours-ci, il est constaté que beaucoup de conseillers municipaux tombent dans le délit d'intéressement en louant des terrains à des entreprises d'éoliennes, dont ils avaient auparavant autorisé en conseil l'implantation.

Ceci ne veut pas dire que les collectivités, plutôt d'ailleurs que les prosommateurs, ne doivent pas s'efforcer de mettre en place des structures décentralisées de production et de consommation. Mais le déploiement de volonté est si important pour modifier le type de société dans laquelle nous vivons, que les pouvoirs dominants ne lâcheront jamais la main, particulièrement dans ce domaine.

La troisième des grandes thèses de Jeremy Rifkin est qu'au delà de l'État et du marché apparaissent des « communaux collaboratifs ». Il s'agit d'un ensemble très varié d'associations (de la loi de 1901 en France), de coopératives regroupant producteurs et consommateurs, de fondations caritatives, de clubs et entreprises de spectacle, le tout à but non lucratif. Là encore, le phénomène n'est pas niable. Il est très intéressant. Il est donc à promouvoir. Mais d'une part il ne représente encore que quelques % des PIB, n'intéressant que des classes relativement favorisées. D'autre part, il a toujours été utilisé par de véritables pouvoirs bien organisés pour la conquête des sociétés. C'est particulièrement le cas des associations caritatives aux mains des religions, catholique, protestante-évangélique et musulmanes. N'évoquons pas non plus, car l'argument est trop facile, les célèbres fondations financées par Bill Gates ou autres Warren Buffet, qui redistribuent une partie de l'argent gagné par des pratiques monopolistiques à des populations dont elles visent à se faire de futurs clients.

Des thèses qui occultent le rapport dominants-dominés

Toutes les présentations, comme celle de Jeremy Rifkin, mettant en valeur les nombreux avantages des solutions qu'il préconise, oublie un facteur essentiel. Ces solutions ne seront pas décidées et mises en oeuvre par une grande majorité de producteurs-consommateurs, selon son terme. Elles le seront par ceux qui sont en mesure de décider, parce qu'ils disposent d'un pouvoir suffisant pour cela. Qui sont-ils? Selon un article récent du Word Socialist Web Site, citant le Forbes, la fortune en action des 400 américains les plus riches s'élève en 2004 à la somme de $2,29 trillions (le trillion valant mille milliards). Elle a cru de 80 % depuis 2009 et ne cesse d'augmenter, malgré la crise (voir http://www.wsws.org/en/articles/2014/10/06/forb-o06.html )

Il en est de même dans le reste du monde. Partout, dans les pays dits riches, comme dans les pays émergents et même les pays pauvres, l'on observe l'apparition d'une étroite minorité d'ultra riches, profitant des structures économiques et financières caractérisant le néo-libéralisme moderne. Cette minorité s'appuie, pour conserver ses avantages, sur les institutions politiques qu'elle a réussi à mettre à son service, y compris dans les démocratie, comme sur le pouvoir médiatique qu'elle contrôle presque entièrement. Il ne faut pas espérer que cette minorité sciera la branche sur laquelle elle repose. D'une part, elle ne renoncera pas aux modes de production et de consommation traditionnels, dont Rifkin prévoit la disparition spontanée. D'autre part, à supposer que de nouveaux modes plus décentralisés apparaissent, elle s'arrangera pour continuer à les contrôler.

L'exemple de l'Internet est significatif à cet égard. S'il est exact qu'il a donné à de nombreux représentants de ce que l'on peut appeler les nouvelles classes moyennes la possibilité de s'exprimer, communiquer et parfois agir, il a dans le même temps permis à des start-up, principalement américaines, d'accumuler des fortunes colossales. Ce n'est pas pour rien que l'introduction en bourse d'un jeune entrepreneur s'inscrivant dans cette démarche lui permet de recueillir immédiatement des milliards de dollars. Les militants de l'open source et du web coopératif ne pourraient en rien espérer de tel. Par conséquent, ils vivoteront parmi un cercle de sympathisants certes méritants mais tout aussi désargentés qu'eux.

Il y a plus grave. Nous avons souvent indiqué ici qu'une firme comme Google, suivie de quelques autres de moindre importance, ambitionne à terme, non seulement de monopoliser tous les usages imaginables, mais de mettre en place un cerveau mondial réparti auquel nul n'échappera. Elle en conservera évidemment les leviers de commande, en collaboration avec le Département de la défense américain et les agences de renseignement se livrant à un espionnage mondial. Les discours optimistes et désarmants de Rifkin lui servent d'alibi pour opérer discrètement. Mais si le dit Rifkin leur apparaissait trop gênant, Google n'hésitera pas à en faire un directeur général quelconque, mais très bien payé, comme elle l'a fait de Ray Kurzweil.

La face sombre du web ne se limite pas à cela. Aujourd'hui, il apparait qu'il sert de support de diffusion aux terroristes islamistes, en véhiculant des images et messages susceptibles de pousser au recrutement de djihadistes. Plus banalement, l'on sait depuis quelques années que le web permet aussi à tous les réseaux maffieux, pédophiles et autres de prospérer, sans contrôle véritablement possible. Les objets interactifs, quant à eux, vantés par Jeremy Rifkin, seront très vite détournés, non seulement par de relativement inoffensifs hackers, mais par ces mêmes réseaux criminels, afin de se donner des moyens d'intrusion et de chantage dans la vie quotidienne des utilisateurs.

Les Systèmes anthropotechniques

Mais pourquoi cela, demandera-t-on? Parce qu'il en a toujours été ainsi. Dans une thèse que nous avions exposée par ailleurs (J.P. Baquiast. Le paradoxe du sapiens, 2010), nous avions montré, exemples à l'appui, que dès l'apparition des premiers outils chers les hominiens, s'étaient développés des systèmes mixtes, associant en étroite symbiose les humains et les techniques, ceci que ce soit à l'échelle de l'individu, du groupe ou de nations toutes entières. Or, tandis que la composante technique de ces systèmes évolue très vite et s'étend sans cesse à de nouveaux domaines, leur composante humaine (anthropologique) évolue beaucoup plus lentement, au rythme des mutations génétiques et des adaptations sociétales.

Le résultat de ces disparités se traduit par la coexistence, au sein des mêmes systèmes anthropotechniques, de composantes anthropologiques datant souvent des anciens âges et d'une puissance technologique en constant accroissement. Parmi ces composantes anthropologiques, on retrouve le pouvoir d'empathie si vanté par Rifkin, le sens du sacrifice, mais aussi le goût de l'agression et de la guerre visant à la mort de l'autre. On y retrouve aussi l'impossibilité d'imaginer le futur et de pressentir les limites imposées aux ambitions humaines par des milieux terrestres non indéfiniment exploitables.

Certains « prophètes » modernes, comme Jeremy Rifkin, sont capables, reconnaissons-le, d'imaginer quelques éléments de ce futur. Mais ils ne sont pas capables d'imaginer l'ensemble du paysage, ce qui retire beaucoup de portée à leurs préconisations.

Conclusion

Faut-il considérer que le lecture des livres de Jeremy Rifkin ne s'impose pas, compte tenu des réserves formulées ci-dessus. Certainement pas. Beaucoup des idées exposées permettront de mieux comprendre certains des aspects du monde en train de se construire. Plus nombreuses seront les personnes qui s'en pénétreront, mieux sera l'avenir. Mais, répétons-le, de nombreux aspects, objets ailleurs de travaux scientifiques plus cohérents, ne sont pas abordés. Pensons à la surnatalité qui se poursuit , à la destruction des écosystèmes, au réchauffement climatique. Pensons aussi à la main mise qu'imposent aux évolutions en cours, et malgré les résistances, les Etats-Unis et les pouvoirs financiers de Wall Street La naïveté n'est jamais bonne conseillère.


Pour une critique plus complète,  lire dans Médiapart Décryptage du système Rifkin
5 octobre 2014 |  Par Joseph Confavreux

http://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/051014/decryptage-du-systeme-rifkin?onglet=full




 

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