Marion Bergeron, «Cent quatre vingt trois jours dans la barbarie ordinaire»

Service public asservi, informatique détournée. Comment le pouvoir détruit les administrations. Une histoire française qui est aussi une histoire européenne.

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Service public asservi, informatique détournée. Comment le pouvoir détruit les administrations. Une histoire française qui est aussi une histoire européenne.


Dans ce livre, publié chez Plon, Marion Bergeron raconte les six mois passés à Pôle emploi, en tant que titulaire d'un contrat à durée déterminée. Elle n'a pas supporté les conditions dans lesquelles elle était obligée d'accomplir son service et n'a pas voulu accepter la transformation de son contrat en contrat à durée indéterminée. Pôle emploi regroupe les services des deux administrations précédemment chargées du traitement du chômage, ANPE ou agence nationale pour l'emploi et ASSEDIC ou associations pour l'emploi dans l'industrie et le commerce, chargées notamment du recouvrement des cotisations sociales et du paiement des indemnités de chômage. La loi du 13 février 2008 a décidé de leur fusion dans un nouvel organisme, Pôle emploi. Cette fusion a été présentée par le président de la République comme destinée à rendre plus efficaces les formalités s'appliquant notamment aux demandeurs d'emploi. Mais elle s'est accompagnée d'un regroupement des agences et du licenciements d'un certain nombre d'agents, le tout dans un désordre que tous les travailleurs sociaux ont pu constater.
Aujourd'hui, alors que le nombre des chômeurs ne cesse d'augmenter, le gouvernement continue à imposer à Pôle emploi une diminution considérable d'effectifs. Le directeur général Christian Charpy vient d'annoncer la suppression de 1.800 emplois sur environ 50.000, selon des modalités qui loin de pousser à la réorganisation, diminueront encore les services rendus aux « usagers ». Il en résulte des grèves destinées à s'élever contre les conditions de travail de plus en plus insupportables.

Ce sont ces conditions de travail que dénonce Marion Bergeron: personnels surmenés, talonnés par la nécessité de faire du chiffre, usagers découragés par la complexité des procédures s'ajoutant à la raréfaction croissante des offres d'emplois. Ceci induit des scènes de violence compréhensibles mais qui ajoutent encore au désarroi du personnel. Beaucoup d'agents démissionnent. Certains semblent comme dans d'autres entreprises soumises à la pression de la réduction des coûts de fonctionnement, tentés par le suicide.
Marion Bergeron souligne un autre point que constatent aussi de nombreux autres usagers des services publics: l'informatique désormais généralisée, complétée par la nécessité de se connecter par Internet avant toute prise en charge, ne semble pas faite pour rapprocher l'administration des administrés, mais pour décourager le plus grand nombre possible de citoyens de s'adresser au service. Elle accumule comme intentionnellement les obstacles destinés à éloigner du service ceux qui auraient le plus besoin de son assistance.
Le temps est désormais loin où, sous le gouvernement de Lionel Jospin, l'informatisation était conçue pour rendre l'administration plus citoyenne. Elle ne devait jamais par ailleurs être utilisée pour permettre de diminuer les effectifs, mais seulement pour accélérer et faciliter le traitement des dossiers. Ceux qui à l'époque, comme l'auteur de ces lignes, avaient encouragé cette « modernisation des services publics » se jugent eux-mêmes aujourd'hui comme ayant été bien naïfs. Ils n'avaient pas prévu le changement de politique gouvernementale et l'utilisation de l'informatique comme arme au service de la lente disparition des services publics les plus importants.
Le livre ne s'intéresse par définition qu'à la seule « barbarie » régnant dans une agence de Pôle emploi. Il ne traite pas de la situation identique qui se retrouve dans d'autres services publics tout aussi essentiels, notamment ceux de l'hôpital. La presse, bien que très discrète sur ces questions, ne peut pas manquer de relater les grèves à répétition des services d'urgence dont celle aujourd'hui encore à l'hôpital parisien Tenon. Tout paraît fait pour diminuer l'efficacité des administrations hospitalières, pour le bénéfice comme toujours en ce cas des cliniques et médecins privés. Il en est de même de l'éducation, à tous les niveaux, primaire et même maternel notamment .
Ceux qui connaissent un peu l'administration de l'intérieur constate un phénomène tout aussi inquiétant, nous rapprochant à grand pas d'un Etat autoritaire. C'est que les fonctionnaires de tous grades, que l'on remarquait jusqu'à ces dernières années pour leur sens certain du service public et leur résistance à la politisation, semblent désormais étrangement muets et passifs. Il s'est établi, dans tous les ministères, une filière d'autorité allant de l'Elysée jusqu'aux cadres moyens, en passant par les cabinets des ministres Chaque agent se sait désormais sous l'oeil du pouvoir, fragilisé par les différentes mesures présentées comme destinées à "rationaliser" le service public et supprimer des postes. Nombre de directeurs et adjoints sont recrutés avec en priorité la mission de « faire passer les réformes » , c'est-à-dire de faire accepter les diminutions d'emploi exigées par le FMI et les agences de notation. Particulièrement silencieux sont désormais les syndicats et associations de fonctionnaires que l'on avait connu plus turbulents.
La prise en mains ne s'arrête pas là. Dans les services disposant d'un minimum de pouvoir de contrôle et de répression, les dossiers intéressants des amis de la majorité et du pouvoir font l'objet, contrairement aux autres, d'un traitement particulièrement bienveillant. A ce moment, plus personne ne mesure le temps consacré à les rendre plus présentables.
C'est ainsi que les administrations publiques françaises, jusqu'ici considérées par les citoyens naïfs comme les mieux à même de protéger les pauvres et les opprimés, se révèlent progressivement comme les auxiliaires de la prise en mains du pays par la finance internationale. Mais comme nous l'indiquons dans le titre de cet article, il ne s'agit pas seulement d'une histoire française. Les lecteurs que nous avons dans des pays européens feront aisément la transposition. Il en serait de même aux Etats-Unis, comme le montrent ceux qui comme Sylvie Laurent (Le Monde du 8 novembre, p. 16 « Barack Obama recalé ») observent de près le démantèlement des administrations publiques de ce pays, que Barack Obama n'a rien fait pour arrêter.

 

Jean-Paul Baquiast 14/11/2010


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