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Billet de blog 18 mars 2015

L'énigme turque

Jean-Paul Baquiast
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La Turquie, faisant un pont entre l'Europe, le Moyen-Orient et l'Asie, est bien placée pour jouer un rôle d'intermédiation entre ces trois zones où, tout au moins au Moyen-Orient, les conflits se déchainent. C'est l'ambition qu'en tous cas a toujours affichée son actuel président Recep Tayyip Erdogan et son gouvernement, se voulant représentants d'un islam modéré.

Mais les derniers mois n'ont pas aidé à clarifier ce que recouvrait cette volonté d'intermédiation, non plus que le concept d'islam modéré. Une mauvaise langue dirait au contraire que la Turquie joue sur tous les tableaux ou, plus méchamment encore, qu'elle est partagée par des intérêts contraires, entre lesquels elle ne veut pas choisir.

Rappelons que la Turquie, il y a quelques années, avait été fortement incitée par les Etats-Unis à demander son entrée dans l'Union européenne, ambition qui n'a pas abouti compte tenu notamment des orientations de plus en plus autoritaires du régime. Mais la Turquie, membre depuis longtemps de l'Otan, était considérée par les Etats-Unis comme un acteur important de l'Alliance. Or aujourd'hui, non seulement elle met peu d'empressement à lutter contre Daesh, mais dans le même temps elle s'oriente vers des coopérations stratégiques avec la Russie et la Chine, pouvant laisser penser qu'elle pourrait quitter l'Otan.

Concernant sa participation à l'alliance montée contre Daesh par Barack Obama, le moins que l'on puisse dire est que la Turquie n'y est guère active. Elle ne fait pas d'efforts pour fermer sa frontière, il est vrai longue et poreuse, aux déplacements de djihadistes tant venant d'Europe vers la Syrie que retournant en Europe. De plus, elle laisse passer les produits de la contrebande en armes et en pétrole qui fait la fortune de l'Etat islamique. L'armée turque, pourtant nombreuse et disciplinée, ferme le plus souvent les yeux sur les trafics. Bien évidemment, la sécurité en Europe en souffrira de plus en plus.

La lutte contre les mouvements indépendantistes kurdes constitue au contraire sa priorité, ceci au point quelle était prête à accepter récemment la chute de la ville kurde de Kobané aux mains des djihadistes, ce qui aurait entrainé les massacres que l'on devine. Concernant cependant l'avenir de cette question kurde, on voit mal comment la Turquie pourrait s'opposer longuement à la volonté de tous les Kurdes, ceux de Syrie, d'Irak, d'Iran et de Turquie, eux-mêmes recoupés sous la bannière du PKK, d'obtenir pour les régions kurdes une autonomie politique et administrative dans un cadre fédéral se voulant démocratique.

Une deuxième priorité de la Turquie serait d'obtenir la chute de Bashar al Assad en Syrie, qu'elle a toujours considéré comme un rival. Seul l'appui russe donné à ce dernier l'avait empêchée de s'engager dans des actions plus déterminées. Mais dorénavant cette perspective s'éloigne, notamment du fait du progressif retour en grâce de Bashar al Assad auprès des Américains, compte-tenu de son rôle dans la lutte contre les islamistes.

Un changement complet d'alliances ?

Si la Turquie se montre une alliée peu empressée des Etats-Unis dans la lutte contre Daesh, elle a pris récemment des décisions qui pourraient laisser penser qu'elle va se rapprocher de la Chine et plus encore de la Russie. Concernant la Chine elle entend acquérir de celle-ci un système de défense aérien incluant des radars et des missiles à longue portée, le tout pour 3,4 milliards de dollars. Ce système, selon les experts américains, serait incompatible avec le BMDe (ballistic missile defense system in Europe) que Washington construit depuis quelques années, dans le cadre de l'Otan, aux frontières orientales de l'Europe. Cela ne gênera pas Ankara puisque son ministre de la défense a récemment déclaré que le pays n'envisageait en aucun cas de s'intégrer aux systèmes de défense de l'Otan.

Mais c'est avec la Russie que les rapprochements auront des conséquences considérables, non seulement pour la Turquie mais pour l'Europe. A la suite de contacts au plus haut niveau entre Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, il a été convenu que la Turquie, à défaut de l'Europe qui s'y était refusée sous prétexte de sanctions, deviendra un carrefour gazier et pétrolier pour les hydrocarbures provenant de l'Eurasie. A terme de quelques années, le projet russe Turkish Stream qui a remplacé South Stream, abandonné par le russe Gazprom en fin d'année dernière, acheminera du gaz russe vers la Turquie et peut-être la Grèce.

Dans l'immédiat le gouvernement turc vient de lancer officiellement la construction du gazoduc transanatolien Tanap entre l'Azerbaïdjan et l'Europe. Le président Erdogan a inauguré il y quelques jours le chantier de ce gazoduc près de la frontière géorgienne. Il se chargera de gaz en Azerbaïdjan puis traversera l'Anatolie et rejoindra l'Europe par la Grèce. Il permettra de livrer dans cinq ans 10 milliards de m3 annuels de gaz à l'Union européenne, la Turquie en gardant 6 milliards de m3.

Le gazoduc Tanap sera complété par un autre gazoduc transadriatique baptisé TAP, jusqu'à l'Italie et via l'Albanie. Celui-ci a remplacé le projet Nabucco soutenu par les Etats-Unis, qui n'a pas trouvé de financement compte tenu de coûts jugés excessifs et d'incertitudes politiques sur la provenance du gaz. Désormais donc l'Union européenne dépendra de la Turquie pour s'approvisionner en gaz. Il s'agit d'une grande satisfaction pour Ankara, qui aura ainsi davantage de moyens de pression sur l'Europe tout en mettant en place des liens durables avec la Russie.

Certains observateurs se demandent d'ailleurs si ces divers évènements ne préparent pas un rapprochement de la Turquie avec le bloc BRICS, sinon une adhésion proprement dite. Il en serait fait alors de son appartenance à l'Otan. Ceci constituerait une défaite diplomatique de première grandeur pour les Etats-Unis. A l'opposé, dans une hypothèse très optimiste, cela pourrait être le début d'un ensemble euroBRICS qui serait pensons-nous favorable pour tous les pays concernés

Dans l'immédiat cependant, si la Turquie s'enfonçait dans des pratiques politiques autoritaires déterminées et que son islamisme modéré se transformait en islamisme militant, ce ne serait pas seulement l'influence américaine qui en souffrirait mais la sécurité en Europe et même en Russie. L'Etat islamique continuant à être soutenu par la Turquie y gagnerait pour sa part une puissance accrue.

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