Micher Nachez est docteur en anthropologie et chargé d'enseignement à l'université de Strasbourg. Il a choisi depuis 1999 de s'intéresser à ce qu'il appelle la cyberanthropologie, c'est-à-dire l'étude de la façon dont les sociétés modernes se trouvent transformées par l'explosion des technologies de l'information et de la communication sous toutes leurs formes.

 Les « Machines intelligentes et l'Homme »

par Michel Nachez

Néothèque Editions, 2014

Commentaires par J.P. Baquiast 21/04/2014

 Pour en savoir plus
Site de Michel Nachez http://www.nachez.info/

L'anthropologie, c'est-à -dire l'étude scientifiques des sociétés humaines, a perdu dans la France contemporaine le prestige qu'elle avait jusque dans les années soixante. Ce prestige était en parti du au fait que quelques personnalités de grand renom s'étaient attachées à faire découvrir des sociétés dites primitives, jusque là pratiquement inconnues du public. Malgré que celles-ci étaient en voie de disparation, l'université française, à la suite de l'anthropologie anglo-américaine, s'était attachée avec succès à comparer le passé avec le présent. Plus portée sur la théorie que sur les études de terrain, elle avait produit des courants de pensée de type politique, intéressants certes mais non sans raisons considérés aujourd'hui comme obsolètes.

L'introduction de la mécanisation dans les activités professionnelles, le développement de l'urbanisation ou, dans un autre domaine, le développement de la démocratisation ou de la féminisation, ont cependant dans les dernières décennies redonné un certain crédit à l'anthropologie. Malheureusement les coûts de tout travail sérieux, supposant des enquêtes nombreuses et un minimum de réflexion théorique, ont toujours fait préférer les approches journalistiques rapides, complétées par des sondages approximatifs.

Ces dernières années, l'anthropologie-ethnologie avait si mauvaise presse en France que le Ministère de l'Enseignement supérieur avait envisagé de la supprimer des parcours de licence. Inutile de dire que renoncer à étudier quelque peu en profondeur l'évolution de sociétés qui se transforment très rapidement serait un retour à l'obscurantisme – obscurantisme qui avantagerait évidemment les intérêts des pouvoirs économiquement ou politiquement dominants. Les universitaires, avec le regard critique qu'impose nécessairement tout programme de recherche, ne sont pas toujours appréciés – sauf lorsqu'ils travaillent dans le cadre de contrats où ils sont étroitement encadrés.

Michel Nachez est docteur en anthropologie et chargé d'enseignement à l'université de Strasbourg. Il a choisi depuis 1999 de s'intéresser à ce qu'il appelle la cyberanthropologie, c'est-à-dire l'étude de la façon dont les sociétés modernes se trouvent transformées par l'explosion des technologies de l'information et de la communication sous toutes leurs formes.

Ce sujet est constamment abordé aujourd'hui, mais souvent de façon peu scientifique. Comme nos sociétés sont de plus en plus numériques, ou numérisées, il paraitrait difficile de pratiquer une anthropologie-sociologie contemporaine qui n'évoque pas en priorité le thème de l'informatisation sous toutes ses formes. Il serait sans doute aussi utile de consacrer à cette problématique un enseignement spécifique concret. Ceci pourrait donner l'occasion de recherches sérieuses sur des sujets précis, notamment quand il s'agit de sortir des banalités pour mettre en évidence les transformations en profondeur des sociétés sous l'influence du numérique.

Résumé rapide

Comme l'ouvrage ne pouvait pas aborder tous les thèmes qui mériteraient étude, Michel Nachez en a retenu trois, qu'il développe dans trois chapitres dédiés. Le premier de ceux-ci explore le cyberespace, autrement dit l'apparition d'un monde « artificiel » dans lequel nous sommes de plus en plus appelés à nous projeter, et que représentent bien les réalités dites virtuelles. Ce domaine est désormais foisonnant. Les jeux électroniques, les outils de conception, les oeuvres à vocation artistique sont dorénavant à la portée de chacun. Les populations touchées, dès qu'elles ont la possibilité de se connecter avec un débit suffisant, sont souvent très jeunes et très créatrices. Les études concernant les conséquences de tels produits sur tous les aspects de la vie sociale et économique, commencent à être nombreuses. Mais, comme indiqué ci-dessus, le besoin d'une approche anthropologique ouverte s'impose encore, notamment en France. Le livre de Michel Nachez y contribue.

Le second chapitre examine la multiplication des robots sous toutes leurs formes. Moins répandus en France que par exemple au Japon, les robots vont nécessairement devenir des entités quasi-animales ou quasi-humaines, relevant donc d'études anthropologiques. Le livre consacre des pages bien informées à l'étude des répercussions de la robotisation sur les techniques de production et surtout sur l'emploi. Il a étudié avec précision les pertes d'emplois à attendre. Le sujet est sensible et des points de vue plus optimistes sont souvent présentés.

Le troisième chapitre est moins bien défini. Il aborde ce que l'auteur appelle encore l'intelligence artificielle, y compris sous l'aspect des humains artificiels et des post-humains. En fait il s'agit de l'émergence de formes d'organisation généralement considérées (à tort) comme relevant de la science-fiction, mais qui se développent de façon souvent occulte dans l'ensemble du monde. Michel Nachez a tout à fait raison de proposer de les étudier. Disons seulement que les méthodes de l'anthropologie de terrain restent difficiles en ce domaine, compte-tenu du caractère volontairement secret donné aux pratiques pourtant les plus inquiétantes au regard de ce que l'on nomme la démocratie.

Des questions à approfondir

Les lecteurs de notre revue retrouveront à la lecture du livre des sujets qu'ils connaissent bien. Ils pourront cependant apprécier certaines informations précises fournies par l'auteur, ainsi bien entendu que les commentaires personnels qu'il apporte. Nous voudrions ici cependant signaler quelques points qui, selon nous, mériteraient de figurer dans une réédition de l'ouvrage.

* L'impact du travail en réseau dans le domaine de la création intellectuelle. Le livre ne signale pas assez la révolution, globalement positive, apportée par le fait que les réseaux numériques ont transformé en profondeur les méthodes de la recherche scientifique et plus généralement du travail intellectuel, ceci dans l'ensemble des disciplines. Le nombre des sources accessibles, et celui des échanges constructifs, sont devenus immenses. Il s'est construit ce que certains nomment une cognosphère globale, qui s'enrichit tous les jours.

Certes l'anglais y constitue encore une clef d'entrée obligée, mais les choses sont en train de changer, notamment avec l'arrivée de l'Asie. Il faudra évidemment que dans le même temps des systèmes de traduction en ligne se multiplient. Plus généralement, avec internet, ceux qui jusqu'alors se comportaient en récepteurs passifs devront être incités bien plus encore qu'aujourd'hui à s'exprimer. La plupart le font avec gaucherie ou parti-pris, mais néanmoins ils deviennent des « sujets » plutôt que rester des objets.

* Dans le même ordre d'idée, il faudra tenir compte des bouleversements qu'apportera l'éducation en ligne, depuis l'école élémentaires jusqu'à l'université. Les esprits négatifs s'élèvent contre l'importance donnée actuellement à la formation massive en ligne (les MOOC). Si la réforme pédagogique ne peut pas se limiter à généraliser ceux-ci, elle devra cependant tenir compte de leurs impacts positifs, tant vis-à-vis des élèves que des enseignants. Certains diront que, dans cette rubrique comme dans la précédente, les robots, qu'ils soient physiques ou virtuels, ne seront pas concernés. Ce serait évidemment une erreur. Inutile de développer ce point ici.

* L'importance, sans doute déterminante, que prendront dans un avenir très proche les techniques dites de cyber-guerre. L'auteur y a fait allusion mais pour bien faire il faudrait leur consacrer un volume entier. Les domaines concernés sont de plus en plus nombreux: les systèmes d'armes intelligents capables de s'adapter seuls aux terrains et de définir seuls leurs objectifs, les techniques de guerre sur les réseaux visant à désorganiser tout ce qui fait le système nerveux de l'adversaire, l'espionnage devenu généralisé, du fait que tout ce qui est écrit, ne fut-ce que ce simple article, est dorénavant mémorisé, étudié et le cas échéant transformé à l'insu de l'auteur – le tout, comme le signale Alain Cardon, cité dans le livre, par des logiciels de plus en plus autonomes.

* Le retard pris sur les Etats-Unis, concernant l'ensemble des outils et usages de l'informatique et des cyber-technologies, par la totalité des autres pays, y compris en Europe. Les scientifiques, industriels et hommes politiques américains se sont organisés depuis les années soixante en un complexe militaro-industriel spécifique qui a toujours su s'assurer plusieurs années d'avance sur le reste du monde. Il vise selon leur expression une « full global dominance ». Récemment l'affaire Snowden a mis en évidence l'alliance entre les « géants du web », tous à ce jour américains et les services de sécurité et de défense, notamment la CIA et la NSA. Il ne s'agit que de la partie la plus visible de la domination. Sans d'ailleurs le comportement imprévu de l'héroïque Edward Snowden, elle serait restée longtemps encore méconnue.

* Autrement dit, comme il est de plus en plus souvent constaté, le monde de demain sera sous contrôle des oligarchies et intérêts prenant leurs racines aux Etats-Unis. La montée en puissance de la Chine dans ces domaines, comme celle du Japon en robotique domestique, ne changera que peu de choses aux rapports de force. Dans les diverses applications nouvelles à portée anthropologique étudiées par le livre, notamment la cyber-réalité, les jeux en ligne et autres produits à forte présence parmi la jeunesse, on retrouve la suprématie déjà conquise par Hollywood et les séries télévisuelles. Rien de grave dira-t-on. Peut-être mais ceux qui militent pour une Europe souveraine et puissante auront bien du mal à en justifier l'intérêt, si les Européens ne réalisent pas des investissements massifs afin de ne pas définitivement perdre cette guerre.

Conclusion

Michel Nachez nous a dit qu'il préparait une suite à l'ouvrage, approfondissant notamment les questions évoquées ci-dessus. Nous l'attendrons avec intérêt.

Sur le point évoqué dans le titre de l'ouvrage: relations futures des machines avec les humains, Michel Nachez non sans raisons, signale l'importance que prendront les cyber-technologies dans la découverte du spatial. Il est certain que des robots autonomes, humanoïdes ou non, pourront s'établir sur Mars ou ses satellites bien avant les humains. Mais il évoque aussi la perspective selon laquelle les machines intelligentes pourraient fusionner avec l'homme.

C'est tout à fait notre opinion. On pourrait même dire que la fusion est déjà réalisée. Comme le savent certainement nos lecteurs, nous avons défendu dans un essai de 2010, « Le paradoxe du Sapiens », la thèse selon laquelle, des que les premiers hominidés ont utilisé des outils, ils se sont co-développés en symbiose avec ceux-ci. Nous pensons qu'il ne convient plus aujourd'hui d'étudier séparément les hommes et les machines, que ce soit sur le plan génétique, neurologique, anthropologique ou historique. Mieux vaut utiliser le concept de système anthropotechnique, l'étude de ces systèmes pouvant être limitée à des individus ou s'étendre à des sociétés entières.

Or le système anthropotechnique associant les humains avec les automobiles ou les armes à feu est autrement moins important que celui associant ces mêmes humains et les technologies numériques. Certains auteurs pensent à cet égard que de véritables cerveaux et consciences artificiels ont d'ores et déjà pris le contrôle de l'évolution terrestre. Sur le plan scientifique, ou pourrait alors remplacer le terme de cyberanthropologie par celui, un peu plus long et barbare il est vrai, de cyberanthropotechnicologie.

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