Les mouvements sociaux à Grenoble: pour une alternative globale

A la recherche d'une stratégie alternative, mais aussi mobilisés pour contrer les mauvais coups de Macron dès cette rentrée, ils étaient plus de 2200 sur le campus universitaire de Grenoble, durant cinq jours, pour échanger, discuter, contester, mais aussi proposer actions, campagnes et perspectives

. 300 organisations de transformation sociale et de solidarité, associations, syndicats, média indépendants, collectifs, réseaux étaient réunies pour « L'Université d'été solidaire et rebelle des mouvements sociaux et citoyens » du 22 au 26 août.

Le ton était donné d'entrée, dès la séance d'ouverture, entre autre par Eric Piole, le maire de Grenoble.

« Nous avons à faire face au front des cyniques et des puissants, expliquait, le maire citoyen. Dans l'accumulation, ceux d'en-haut, dans une crise de cupidité, en veulent toujours plus, ceux d'en-bas sont de plus en plus pauvres, de plus en plus précaires. »

Les cyniques se goinfrent et font sécession

« Nous sommes avec Macron, face à un ultralibéralisme assuré. C'est une nouveauté en France. Il est au service de l'élite qui a décidé de faire sécession avec la société, de lâcher le service public. Macron est au service des dominants qui assument totalement que leurs intérêts particuliers sont supérieurs à l'intérêt général. Le clivage politique de notre temps s'établit entre les militants des biens communs et les cyniques qui font sécession sur le climat, sur la solidarité, sur la société»

« Les objectifs de Macron, ajoute Eric Piole, ne sont pas à chercher du côté de la croissance et de l'emploi, mais dans une politique ultralibérale destinée à redistribuer la richesse vers le haut. Déjà, donne en exemple le maire de Grenoble, la politique de Macron asphyxie financièrement les collectivités locales, les mettant en difficulté sur de nombreux secteurs sociaux : l'habitat, le soutien aux associations, avec la suppression des emplois aidés, 160 à Grenoble... »
« Nous avons à faire à un rouleau compresseur, a affirmé Eric Piole, qui depuis un an n'a connu aucun obstacle dans sa marche forcée. Il avance à grand pas. Et, note le maire de Grenoble, on aura de la difficulté à stopper ce rouleau compresseur. On ne pourra pas le faire reculer sans une mobilisation exceptionnelle. »

« Ici, affirma-t-il, en s'adressant aux participants de cette « Université d'été solidaire et rebelle des mouvements sociaux et citoyens », souffle l'humanisme farouche, manifestation d'une force cohérente qui regarde l'avenir avec confiance. La question qui se pose est de savoir tenir le cap dans la défense de nos valeurs contre les cyniques. Notre intérêt n'est pas de laisser le système aux possesseurs, aux politiciens, aux dominants. Il nous faut allier l'intérêt du commun et l'intérêt général à l'action locale et de proximité. »
« Nous avons un défi, considère le maire de Grenoble. Comment atteindre le point de bascule où nous deviendrons majoritaire et pourrons mettre en pratique les alternatives aussi bien sur le terrain local que dans les institutions ? »

Nous allons bouger le monde

Emmanuel Poilane, Président du Crid (Centre de recherche et d'information pour le développement), cheville ouvrière avec Attac de cette université d'été enfonce le clou.
« Jamais avant, 2018, les événements climatiques n'ont eu une telle force de perturbation sur la planète, affirme ce dernier. Notre tâche est donc de mobiliser pour inventer une société qui demain permettra la poursuite de la vie sur terre. »
En colère, le Président du Crid tempête. « Les puissants veulent plus d'or. Nous avons affaire, tonne-t-il, à des gouvernants, à des possesseurs qui se goinfrent, qui saccagent la société et l'humanité avec une totale indifférence aux catastrophes écologiques, économiques, sociales et humaines, au désespoir de l'immigration, une indifférence totale aux milliers de morts de la Méditerranée. »
« Le monde dont on rêve, on ne fait pas que le rêver, affirme le Président du Crid. On le construit dès à présent. Aussi, nous voulons rassembler un grand nombre d'organisations, de secteurs, d'initiatives afin de contribuer à la mise en œuvre de solutions collectives ou de solutions qui s'épaulent les unes les autres », explique Emmanuel Poilane.
« Nous allons bouger le monde, ajoute-il. Pour cela nous devons agrandir le cercle de ceux qui croient qu'un autre monde est possible en construisant une alternative positive. Il nous faut proposer des institutions alternatives, en définir la forme et les tâches. »

Construire un bloc hégémonique

 « Le bloc hégémonique, celui des possédants et des puissants, considère Dominique Plihon, porte-parole d'Attac, fait tout pour conserver son pouvoir et récupérer la richesse. La politique de Macron est destinée à mettre en musique cette volonté. Les lois travail affaiblissent le mouvement ouvrier. La suppression des emplois aidés affaiblit le mouvement associatif. Macron construit une transformation en profondeur du système au profit des dominants ».

Aurélie Trouvé, autre porte-parole d 'Attac s'interroge sur la manière « dont le mouvement social peut, dans son ensemble, peser plus fortement face à un groupe social qui domine outrageusement la société et le monde actuel, comment résister à la politique destructrice de Macron. Nous devons, affirme-t-elle, à son tour, construire un bloc culturel hégémonique avec des solutions alternatives qui puissent s'imposer face à l'idéologie du « rien n'est possible » qu'ont imposé les forces dominantes. »

« Cette université d'été se tient 10 ans après la crise financière de 2008, remarque la porte-parole d'Attac. Cette crise a coûté des milliards aux citoyens, engendrée des catastrophes sociales, souligne-t-elle, tout en constatant que rien a été fait pour la régulation financière. Or, la crise économique qui sévit change profondément nos moyens de produire et de répartir les richesses. Il faut, pour convaincre, pour progresser dans nos alternatives faire le lien entre la domination financière et la vie quotidienne des gens et leurs difficultés » estime Aurélie Trouvé.

Reprendre la main sur la finance

La finance, les banques, au cœur de la crise, au cœur du système furent l'objet de nombreux débats. « Comment reprendre la main sur la finance plutôt que lui confier la planète et notre avenir » se sont interrogés les participants ?
Si elles ne sont pas contradictoires les réponses ne sont pas les mêmes qu'elles émanent de Valérie Lefevre-Haussman, secrétaire générale de syndicat CGT des banques et assurances; de Bernard Horenbeek, le président du directoire de la Nef ; de Guillaume Viandier, chargé de mission à Finansol ; de Dominique Plihon, porte-parole d'Attac ou d'Eric Toussaint, porte-parole du Comité pour l'annulation de la dette du Tiers-Monde. (CADTM)

Tous s'accordent sur le fait « que le secteur bancaire est trop important pour le laisser aux mains des capitalistes. » Mais les approches sont bien évidemment diversifiées.
Les syndicalistes de la CGT ont une vision plus centralisée. La CGT est favorable à un renforcement d'un pôle public financier avec des pouvoirs accrus pour la Banque de France, pour un renforcement des pouvoirs des salariés au sein des banques et des assurances, pour une séparation nette entre banques de financement et banques de détail.

Eric Toussaint estime « qu'il faut aussi s'occuper des financements privés qui déterminent les orientations sociales et nos vies. Il prêche pour une socialisation du secteur bancaire et assurantiel à travers un service public avec une espace coopératif . » Le porte-parole du CADTM considère « qu'il faut aussi soutenir les financements alternatifs ».

La Nef, banque éthique, et Finansol, entreprise de la finance solidaire développent leurs activités alternatives, mais demeurent faibles et marginales dans le système financier. La Nef, c'est 40 000 sociétaires, rien à voir avec les mastodonte bancaires. L'épargne solidaire en France ne représente que 0,2% de l'épargne des Français, même si elle se développe rapidement ces dernières années.

Faut-il qu'au sein des banques coopératives, les sociétaires, auxquels les banques appartiennent, théoriquement, s'investissent plus franchement et sortent de leur attitude de simples consommateurs en créant des collectifs d'intervention.

Autant de questions auxquelles il faut répondre si l'on considère « que si on ne s'occupe pas de ces problèmes, si on ne trouve pas une solution aux questions bancaires et financières, si on les laisse aux mains des capitalistes, nous ne pourrons rien changer. Le système actuel ne permet aucune transformation »

Alors, que faire face à ce constat largement partagé. « Faire feu de tout bois, proclame un intervenant : à la fois transformer la finance et soutenir une autre économie. Plus généralement, agir du local au global, sur le terrain et dans les institutions. » Un constat qui vaut pour chaque secteur questionné. Mais cet interventionnisme tout azimut peut-il avoir valeur de stratégie globale ?

L'incertitude n'est pas moins grande lorsqu'un amphi s'empare de la question européenne. Comment combattre et transformer l'Europe néo-libérale ? La sortie de l'euro est-elle envisageable ? La désobéissance au sein de l'Europe peut-elle être envisagée comme politique de force pour avancer ? Peter Wahl, responsable d'Attac en Allemagne lève alors les bras au ciel. « Ce discours, explique-t-il, n'est pas audible de l'autre côté du Rhin, où existe, chez les Allemands, un attachement viscéral à l'Euro ». Difficile d'avancer sur un front commun.

La question démocratique !

Les migrations, le racisme, l'agriculture, la lutte contre l'extrême-droites, le climat,... autant de sujets abordés, autant de réponses diverses et variées. La force des mouvements sociaux et citoyens, c'est leur existence, leur foisonnement leurs propositions, leurs engagements, leurs actions. Leur faiblesse, c'est leur éclatement. Et comment mettre en cohérence, définir une stratégie, des objectifs communs dans une puissante union solidaire dans laquelle chaque organisation conserve sa libre détermination ?

Pierre Khalfa, syndicaliste reconnaît « que discuter des alternatives est difficile. Pèsent sur nous, souligne-t-il, les expériences du passé, leurs échecs, le stalinisme, la sociale démocratie, les expériences de gauche en Amérique Latine. Nous ne sommes pas sortis de la crise du bilan du socialisme réel du XXème siècle », estime-t-il.
« L'objectif que nous devons avoir, poursuit le syndicaliste, c'est de ré-encastrer l'économie dans la société alors que le capitalisme a sorti l'économie de la société et l'a établi en force dominante ».
« Mais, surtout, estime Pierre Khalfa, il faut, pour transformer la société, qu'un autre imaginaire dominant s'impose. » Et d'avancer « une perspective, qui doit, explique-t-il, surdéterminée la question alternative, c'est la question démocratique. Celle-ci, considère le syndicaliste, doit donner les moyens, les capacités à tous pour agir, pour maîtriser la vie dans les entreprises, déterminer les orientations entrepreneuriales et sociales collectivement. »
La démocratie est dans ce discours proposée comme « axe stratégique, global et local pour construire le bloc hégémonique alternatif » Sans doute, mais est-ce suffisant ? Le syndicaliste lui-même ne le pense pas.

Des mondes parallèles

L'imaginaire socialiste qui a traversé le XIXéme et le XXeme siècle présentait une alternative globale. Des réponses quotidiennes et de proximité à travers l'action syndicale et locale, la solidarité et la culture ouvrière et populaire ; des perspectives de transformation globale à travers la collectivisation et l'appropriation des moyens de production, la lutte politique.

Construire le nécessaire bloc hégémonique de la transformation du XXIème reste un horizon incertain. Un autre monde est possible, produire autrement, travailler autrement, répartir la richesse autrement, pour bousculer, renverser, subvertir le système rassemble, voilà qui esquisse une perspective de transformation globale. Toutefois, la pensée reste dispersée, les actions et réalisations éclatées.

Par ailleurs, les mondes de la transformation sociale, le syndicalisme, les mouvements sociaux et citoyens, l'économie sociale et solidaire, le mouvement coopératif, l'altermondialisme, qui partagent des valeurs communes de transformation demeurent des mondes parallèles, s'ignorant bien souvent. La construction d'une puissante force de transformation se jouera, sans doute, aussi, dans la convergence de ces mondes si proches mais encore si lointains.

Pour y répondre, ou tout au moins pour avancer une perspective, Susan George, la Présidente d'Honneur d'Attac appela, au terme de ces journées d'échanges intenses, mais aussi festives, « à créer les structures qui permettent d'agir ensemble. Il ne s'agit pas, expliqua Susan George, de faire une seule organisation, mais de mettre en place un comité de pilotage qui permettrait, dès à présent, l'action commune dans les situations d'urgences. Qui sont aujourd'hui, particulièrement nombreuses, ajouta-t-elle. Macron, l'Union Européenne, les entreprises, les multinationales vont nous donner l'occasion d'agir ensemble très rapidement ».

Une conclusion doublée par les propos d'un jeune participant à cette Université d'été solidaire et rebelle des mouvements sociaux et citoyens. « L'adversaire de Macron, déclara-t-il à la tribune devant une salle convaincue, ce n'est pas la finance, mais nous. Qu'ils viennent me chercher a-t-il dit ? On va allez le chercher. On est là tout le temps et depuis longtemps. Le capital aurait beaucoup plus avancé dans ces mauvais coups si l'on n'avait pas été là. Et aujourd'hui encore, il n'iront pas aussi loin qu'ils veulent aller, car nous sommes là, sur tous les fronts, nombreux et divers. » Une Université d'été solidaire et rebelle des mouvements sociaux et citoyens pour une rentré sociale et de transformation active et déterminée.

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