Un développement durable, oui, mais moderne et humain !

La question du « développement » a partie liée avec celle du temps. Du temps, oui, de la durée. Voilà environ un tiers de siècle que nous avons commencé à saisir la prégnance de ce lien : que pourrait servir, en effet, un développement non durable, si ce n’est des avenirs collectifs nécessairement morbides et délétères ?

Plaidons toutefois pour que nous soyons plus rapides à nous saisir de ce qui ne ressortit pas d’une simple déduction logique comme celle-ci, mais bien d’un matériau problématique tel que celui-ci : un développement durable est-il, par construction, humain et moderne ? Ou pour dire les choses autrement, d’un point de vue plus normatif que descriptif : un développement durable serait-il acceptable s’il n’était pas humain d’une part, s’il n’était pas moderne, d’autre part ? Humain ? Moderne ? Qu’est-ce à dire ? Dans quel sens ? Et pourquoi vouloir charger la barque ainsi ?

 

Les conditions de la modernité et de l’humanité sont multiples et variées. Pourtant, l’une d’entre elles, cruciale, leur est commune et non variable : la recherche permanente de l’auto-fondation. En effet, une société moderne ne se reconnaît-elle pas au fait qu’elle s’évertue à échapper à une identification figée, qu’elle s’invite à sortir d’elle-même, bref, qu’en se projetant, elle existe par elle-même ? Or, se projeter, c’est inscrire son cours dans le temps. Depuis cinq siècles au plus, depuis deux siècles au moins, nos sociétés occidentales ont été modernes en ce sens là. Elles se sont octroyé le « pouvoir de commencer », pour le dire comme la philosophe Myriam Revault d’Allonnes[1], y compris le pouvoir de « continuer à commencer ». J’ajoute qu’une société modernisée n’est pas forcément moderne : elle peut se mouvoir sans projet ! Enfin, une société modernisée n’est pas forcément humaine, une société hyper-moderne non plus : la première peut ne pas savoir ou ne pas vouloir, la seconde peut ne plus savoir, produire ou mobiliser à destination des individus qui la composent les ressources nécessaires à leur possible volonté d’auto-fondation, de projection de soi, d’invention singulières (depuis le sein même de la société qui les accueille et à laquelle ils participent). Or, un individu qui se projette, c’est un individu qui re-connaît son origine avant de s’en émanciper : il échappe à la tentation présentéiste, celle de l’éternité qui, à l’inverse, lui ferait méconnaître son origine et négliger sa projection. Il se subjectivise. Depuis deux ou trois siècles au plus, depuis un siècle au moins, nos sociétés occidentales ont été humaines…dans ce sens-là.

 

Bref, nous sommes, nous, aujourd’hui, les fruits de ce progrès à double face, et dans cet ordre-là d’apparition sur l’écran historique. Modernes au recto : fruits de l’arrachement des sociétés à un destin sans possibilité de devenir. Humains au verso : fruits de l’arrachement de chaque homme de ces sociétés à un devenir sans possibilité d’un avenir personnel, sans « pouvoir singulier de commencer ». Un double arrachement qui signe, paradoxe apparent, un ancrage collectif et individuel dans le temps : car, modernes et humains, c’est à la transmission de la rupture qu’on le doit et non pas à la rupture dans la transmission.

Face à ce progrès bi-face, il y a voie pour trois renoncements au moins. Des renoncements à la modernité et à l’humanité

- par un enracinement fixiste dans la tradition, d’inspiration transcendantale ou non ;

- par une modernisation (la voie chinoise n’est-elle pas emblématique de ce modèle ?) ;

- par une hyper-modernité (la voie américaine n’est-elle pas emblématique de ce modèle?).

Si ces trois voies de renoncement sont fort différentes, elles ont, néanmoins, peu ou prou en partage le grave défaut de priver de capacité de projection les sociétés qui les empruntent et/ou les individus qui composent celles-ci. Elles menacent le temps, notre principale infrastructure immatérielle commune de base, celle-là même qui façonne le moderne et l’humain. Pas légère de conséquences, quand même, l’hypothèse d’une telle caractéristique commune ! Aussi, avec une sécheresse verbale que nous assumons, nous avançons ici que la première voie ne peut intrinsèquement pas engendrer un développement durable ; que la seconde voie ne peut, par construction, pas conduire à un développement durablepuisqu’elle ne se donne pas les moyens de la modernité ; enfin, que la troisième voie ne peut garantir un développement durable puisqu’elle oublie en route les conditions de l’humain.

Pour qu’un développement soit réellement durable, il se doit donc d’être et moderne et humain. D’autoriser la projection collective et individuelle. De ménager les constructions des civilisations qui entendent poursuivre un chemin d’« existence » sans cesse renouvelée, et parmi les plus impor-tantes d’entre elles, la construction, dont l’élaboration fut lente, née de la conjugaison de la durée collective avec celle, ultérieure, du temps subjectif et de tous leurs mélanges.

Parce qu’un développement qui ne serait pas durable parce que ni humain ni moderne ne serait pas acceptable.

Jean-Paul Karsenty, le 22 juin 2008


[1] « Le pouvoir des commencements – Essai sur l’autorité » Editions du Seuil - 2006

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