Le médiatique avocat pénaliste Éric Dupond-Moretti (mentionné dans ce billet par ses initiales EDM) était l'invité du Petit Journal de Canal + le 29 mai dernier. Une séquence était consacrée à sa passion pour la corrida.
Bruno Roger-Petit, journaliste et polémiste qu'on peut aimer ou pas, invité en tant qu'éditorialiste, l'a sur ce coup sobrement renvoyé dans les cordes.
 

Le Petit Journal © Le Petit Journal

On peut y apprécier l'argumentaire d'EDM :

Sophisme n°1 : A chacun sa liberté
 
EDM trompette d'emblée l'un des sophismes inusables des taurinistes : « moi je ne contrains personne à aller à la corrida, mais je souhaite que personne ne m'interdise d'y aller »
Et de rétorquer, lorsque Bruno Roger-Petit dit souhaiter l'interdiction des corridas :
« Vous êtes d'une intolérance absolument incroyable »
ou
« Bravo ! Belle tolérance ! »
 
On peut appliquer la maxime de Maître Dupond-Moretti à maintes pratiques :
. « moi je ne contrains personne à bastonner ses enfants, mais je souhaite que personne ne m'interdise de le faire »
. « moi je ne contrains personne à exciser ses filles, mais je souhaite que personne ne m'interdise de le faire »
. « moi je ne contrains personne à violer des mineures, mais je souhaite que personne ne m'interdise de le faire »
. « moi je ne contrains personne à pratiquer le racket ou l'extorsion de fonds, mais je souhaite que personne ne m'interdise de le faire »
. « moi je ne contrains personne à pratiquer le trafic d'influence ou la prise illégale d'intérêt, mais je souhaite que personne ne m'interdise de le faire »
 
On imagine EDM rétorquer avec emphase : « Mais Monsieur, je vous signale que la corrida est légale là où elle est pratiquée ! »
 
Nous lui rappellerions alors que la corrida fait l'objet d'une exception territoriale unique en son genre, qui fait bénéficier d'une immunité pénale une pratique restée délibérément illégale des années 1880 jusqu’à la moitié du XXe siècle.

L’article 521-1 du Code pénal, du chapitre « Des sévices graves ou actes de cruauté envers les animaux », énonce :
« Le fait, publiquement ou non, d'exercer des sévices graves, ou de nature sexuelle, ou de commettre un acte de cruauté envers un animal domestique, ou apprivoisé, ou tenu en captivité, est puni de deux ans d'emprisonnement et de 30000 euros d'amende. »
Et l’alinéa 7 introduit l’exception suivante :
« Les dispositions du présent article ne sont pas applicables aux courses de taureaux lorsqu'une tradition locale ininterrompue peut être invoquée. »

Si les premières corridas eurent lieu en France en 1853, elles ne se sont vraiment implantées qu'à partir des années 1880. Mais ceci en contrevenant sans vergogne à la loi du 2 juillet 1850 dite loi Grammont, et malgré les circulaires ministérielles rappelant l'interdiction (1884, 1886, 1891), malgré l'intervention de la maréchaussée et de l'armée en 1895, avec expulsions de toreros, et malgré les arrêts de la Cour de Cassation (février 1895, octobre 1895, novembre 1899), pour s'en tenir à la fin du 19ème siècle.
Ce n'est qu'à partir de 1951 (loi du 24 avril) que la corrida fut tolérée là où existait une tradition... illégale ! L’alinéa 7 est l’héritier de cette exception à la loi pénale.
 
 
Sophisme n°2 : Occupez-vous d'abord des hommes
 
EDM : « Ce qui m'étonne, dans la société dans laquelle on vit, c'est qu'il y a des directives de la DSV, la Direction des services vétérinaires, qui prescrivent qu'un chien ne peut pas être maintenu dans un enclos d'une surface inférieurs à 5 m2, ces directives-là n'existent pas pour les hommes, et moi je dis : pensons d'abord aux hommes »
 
Premièrement, Maître Dupond-Moretti devrait faire preuve de prudence quand il s'aventure hors du droit pénal. En droit français, le terme « directive » désignait un acte administratif à caractère non décisoire, et a été remplacé par « lignes directrices ». Quant à la DSV en tant que direction générale du ministère de l'Agriculture, elle n'existe plus sous cette appellation depuis 1976.
En fait, c'est un arrêté  ministériel de 1982 qui précise dans le 5. a) de son Annexe I : « Pour les chiens de chenils, l'enclos doit être approprié à la taille de l'animal, mais en aucun cas cet enclos ne doit avoir une surface inférieure à 5 mètres carrés par chien. »
 
Deuxièmement, EDM a coutume de rabâcher cette référence afin de dénoncer l'encombrement carcéral dans les maisons d'arrêt. Une circulaire de 1988 fixe en effet l'espace par détenu également autour de 5 m2, mais n'est guère appliquée dans les maisons d'arrêt eu égard à leur encombrement (qui va jusqu'à 224 % , avec 448 détenus pour 200 places à la Maison d'arrêt de Nîmes, par ailleurs ville chérie par Dupond-Moretti).
Force est de reconnaître que le sort des détenus intéresse peu l'opinion publique, qui par définition n'éprouve guère de sympathie pour eux. Mais prétendre faire avancer cette question en la comparant à la question des animaux en captivité (qui, eux, ne se sont rendus coupables d'aucune infraction mais sont simplement sous la totale mainmise des hommes), c'est juste contre-productif.
 
Troisièmement, le bon vieux sophisme « Occupez-vous donc d'abord des hommes » est tellement attendu que c'est par lui que j'avais commencé mon intervention, lors de la présentation du Collectif des vétérinaires pour l'abolition de la corrida.
 
 
Sophisme n°3 : les bobos des villes ne peuvent pas comprendre
 
EDM : « J'ai été élevé dans le monde rural, je sais ce que c'est de tuer un mouton »
ou
    « je suis issu de la ruralité et je n'ai pas le même rapport aux animaux qu'on peut entrenir aujourd'hui lorsqu'on est d'extraction plus urbaine ».
 
Je ne sais pas dans quelle mesure EDM est vraiment issu de la ruralité, mais bon.
 
Premièrement, argument peu convaincant en ce qui concerne la corrida : d'une part beaucoup de personnes issues de la ruralité ne sont pas portées à faire souffrir les animaux pour le plaisir, d'autre part un grand nombre d'amateurs de corridas sont issus de milieux urbains aisés.
 
Deuxièmement, quand bien même on prendrait cet argument en considération, est-ce à dire que si on est issu d'un milieu dans lequel les femmes sont asservies, ou les enfants élevés à coups de trique, on est en droit de revendiquer cette culture pour justifier son rapport aux femmes ou aux enfants ?
 
 
Dupond-Moretti, la mort, et les animaux
 
EDM commence le chapitre 7 de son livre Directs du droit (Michel Lafon, 2017) par « Je suis devenu avocat par détestation de la peine de mort. »
Il fait manifestement partie des hommes verrouillés dans une césure radicale entre les hommes et les autres animaux, fussent-ils « sentients ».

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Son mépris pour les animaux ne se limite pas aux taureaux.
C'est un passionné de chasse, d'abord de chasse classique, puis depuis une quinzaine d'années de « chasse au vol ». Il possède ainsi une ferme avec des chiens d'arrêt et des faucons élevés pour la chasse (cf cet article de 2010).

dupondmorettichasse

C'est un carnivore militant, qui déclare dans une interviouve pour Le Point (déc 2016),
« La dictature de la nouvelle écologie me gave. Le veganisme, ça me gave », et « Que ceux qui veulent bouffer du quinoa en bouffent jusqu'à s'en faire éclater la panse, Mais qu'ils ne m'ennuient pas si je veux manger une entrecôte. »

entrecote

Il faut dire que chez EDM, le rejet du politiquement correct est quasiment une religion. Ça a parfois des côtés sympathiques, parfois moins.
Toujours est-il que cet homme a un rapport particulier à la mort. Alors même que son enfance a été marquée par la mort de son père d'un cancer quand il avait 4 ans, et qu'il dit s'être engagé dans sa profession pour défendre celle des autres, il passe également son existence à consumer son espérance de vie.
Car s'il est montré que l'Indice de masse corporelle (certes quasiment impossible à maîtriser) et le tabagisme (qu'EDM ne parvient pas à éliminer) réduisent l'espérance de vie, il en est de même pour l'alimentation carnée.
 
EDM déclarait dans ce même interviouve : « Aujourd'hui, j'assume le fait d'aimer la chasse, la corrida, et de tourner chez Claude Lelouch »
Dupond-Moretti joue un président de Cour d'assises dans le film de Claude Lelouch Chacun sa vie, sorti en mars 2017.
Lelouch est aussi un enfièvré de la corrida.
Son interminable film (3h30) La Belle Histoire (1992) contient en sa partie initiale, durant 10 minutes, des scènes tournant autour de la corrida. Avec corrida dans les arènes de Nîmes, entraînement d'un mouflet de moins de dix ans qui singe les toréadors, entraînement d'une torera à cheval, paseo de cette torera dans les arènes de Nîmes, séquences dans une ganaderia… Ces scènes sont emberlificotées avec des flash-back sur la Passion de Jésus, histoire de faire dans le spirituel.
Au fait, qui joue la torera à cheval ? Marie Sara, qui tient son propre rôle.
Le monde est petit. Enfin, le mundillo, le petit monde de la corrida…
 
A propos…
 
A propos, Bruno Roger-Petit, qui contredisait avec conviction EDM durant cette séquence, est un militant macronien, qui a même dîné en face d'Emmanuel à La Rotonde le soir du premier tour.

Espérons qu'à l'occasion, il saura démontrer à M Macron qu'il n'est ni éthiquement, ni politiquement opportun de se positionner en faveur de la tauromachie sanglante.

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