«Algérie, la guerre des appelés» et «L'ennemi intime»

Le très intéressant documentaire diffusé par la télévision publique à l'occasion du 65ème anniversaire du début de la guerre d'Algérie évoque celui qu'elle avait diffusé voici 12 ans à l'occasion du cinquantenaire de la bataille d'Alger.

Algérie, la guerre des appelés

A l'occasion du 65e anniversaire du début de la guerre d'Algérie, France 5 diffusait ce dimanche 3 novembre 2019 "Algérie, la guerre des appelés", un documentaire en deux parties réalisé par Thierry Lestrade et Sylvie Gilman. 

Il s'agit d'un documentaire remarquable sur une période que beaucoup d'entre nous, Français "d'origine française", avons une tendance bien naturelle à vouloir enfouir dans les tiroirs de l'histoire…

La seconde partie du documentaire évoque irrésistiblement, pour ceux qui le connaissent, le documentaire non moins remarquable de Patrick Rotman "L'ennemi intime", réalisé en 2002.
Il avait été diffusé sur France 3 il y a 12 ans, en septembre 2007, à l'occasion du cinquantenaire de la bataille d'Alger

Les points communs entre la seconde partie du documentaire de Lestrade et Gilman, et celui de Rotman

. Ils abordent la question de la torture et des exactions durant la guerre d'Algérie, de 1954 à 1962.
. Ils reposent essentiellement sur des images d'archives ou de films personnels en 8 mm, mais surtout des témoignages filmés d'anciens appelés ou engagés qui ont participé, qui ont été les relais, ou qui "simplement" ont été passivement confrontés de plus ou moins près à la torture, aux mauvais traitements, et aux exécutions arbitraires.
. Ils exposent bien sûr la façon dont se nourrissent inexorablement les ennemis complémentaires, en l'occurrence le "terrorisme" du FLN et la répression aveugle de l'armée française.
. Mais ils s'interrogent aussi sur les barrières internes que chacun franchit pour être acteur ou spectateur de l'inacceptable.

Réflexions sur "L'ennemi intime" et la banalité du mal 

Le documentaire de Patrick Rotman m'avait interpellé en tant que Français, en tant que psy, et tout simplement en tant qu'homme. J'ai retrouvé quelques réflexions sur les vestiges de mon blog de l'époque, qui s'appliquent quasiment telles quelles à certains aspects de ce nouveau documentaire.

"L'ennemi intime", ce n'est pas seulement l'adversaire, avec qui on entretient nécessairement une logique intime d'escalade, c'est évidemment en dernière analyse soi-même. 

Les bons, les mauvais,… et moi ?

Bien sûr, le sens de l'histoire a donné tort à la France et raison au peuple algérien, et il faut en prendre acte. Même si l'Algérie n'a pas encore pu à ce jour conquérir un fonctionnement suffisamment démocratique.
Bien sûr, il y a eu des pervers estampillés, parmi les engagés, parmi les appelés, parmi les harkis, comme parmi les résistants du FLN... Les témoignages du film en attestent. Les gens qui jouissent aisément de la souffrance d'autrui, ça existe.

Mais les autres, tous les autres ?...

Tous ces officiers qui avaient vécu voire combattu 15 ou 20 ans plus tôt l'occupation nazie, dont certains avaient même pu avoir affaire aux mauvais traitements de la Gestapo ?

Tous ces jeunes appelés qui se sont retrouvés spectateurs voire complices des sévices infligés à des civils, y compris des femmes, y compris des enfants ?

En écoutant témoigner tous ces hommes, dont certains ont de solides défenses mais dont d'autres finissent par craquer devant la caméra, on en vient naturellement à se poser la question : et si j'avais été sur place, à 20 ans, pendant la guerre d'Algérie, qu'est ce que j'aurais fait ?

Car évidemment, moi qui écris comme vous qui lisez (je m'adresse aux hommes de sexe masculin, puisqu'il est question de soldats), nous savons que jamais nous ne torturerions, que jamais nous ne violerions, que jamais nous n'abattrions sommairement quelqu'un. Et qu'il ferait bon voir qu'on s'avise de le faire en notre présence !

Bon, en réfléchissant un peu, en faisant des "expériences de pensée", on parvient bien à se dire qu'au fond, dans des circonstances particulières, on pourrait nous aussi être dépassés par les événements ou par nos émotions. Mais on ne reste pas trop longtemps penché au-dessus du vide, et on s'empresse de réintégrer notre représentation rassurante de nous-même...

En tout cas, force est de reconnaître qu'en temps de conflit armé les tortionnaires, leurs assistants, et leurs complices passifs ne font jamais défaut. Et sauf à postuler qu'ils surgissent ex nihilo, il y a lieu de considérer que ce petit monde se recrute chez les gens comme vous et moi.

Le poids du contexte

En pays étranger, en situation de conflit, qui va courir le risque de se retrouver en marge du groupe ? De passer pour un emmerdeur ? De passer pour une poule mouillée ? De passer pour un traître ? La situation est dangereuse, on veut sauver sa peau, il faut pouvoir compter sur les autres. Et hors les situations dangereuses, le temps est long, déjà on se fait chier, on ne veut pas se retrouver isolé.

En pays étranger, en situation de conflit, qui va courir le risque d'affronter l'énorme machinerie militaire, l'emprise explicite ou implicite qu'elle exerce sur chaque individu, la lourdeur de ses sanctions officielles ou déguisées ?

Si on est un militaire engagé, on doit appliquer les ordres, c'est le principe de l'armée.

Si on est un appelé, tout ce qui compte c'est de tenir le coup en attendant la quille.
En plus, si on est un appelé, on est jeune. On débarque seul dans un milieu déjà organisé, avec ses règles, ses rôles. On est plus facilement influençable, on a moins eu le temps de se forger des règles morales personnelles solides, on a moins de références dans son expérience personnelle. Et on a davantage besoin de l'approbation des autres, on est plus sensible à l'effet de groupe. Et on peut avoir envie de sensations fortes, ce qui peut conduire à des dérapages dans les comportements.

Et puis quelles sont les alternatives ? Protester ? Convaincre les autres ? S'interposer ? Dénoncer ? Se rebeller ? Déserter ? Témoigner ? Protéger, soigner, sauver l'adversaire ?... En d'autres termes, accepter de se mettre personnellement en danger pour un résultat très incertain. D'accord, les fictions de cinéma glorifient volontiers les personnages qui optent pour ces positions. Mais quand on se retrouve sur le terrain dans la vraie vie, c'est une autre paire de manches. Rien que dans le métro, si une agression survient, tout le monde s'empresse de regarder le plafond en sifflotant, alors en terre hostile en situation de conflit, tu parles...

Et pour finir, l'adversaire existe pour de bon. Si peu de soldats avaient pu constater de visu les actions du FLN, les histoires ou les photos de cadavres égorgés et mutilés "par les fellouzes" ou de victimes des attentats ne manquaient pas, propres à faire rentrer dans le rang les esprits rebelles.

Quelques témoignages dans L'ennemi intime évoquaient avec une gêne extrême la curiosité, voire la fascination devant le spectacle de la torture, de l'atteinte à l'intégrité des corps. Un fond de perversité semble structurellement tapi chez l'être humain, plus ou moins (selon les individus) prêts à sortir en cas d'"autorisation".

Pour le reste, les mécanismes de défense évoqués par le documentaire sont communs : banalisation, rationalisation, clivage, cynisme, divertissement, alcool...

Quelques autres références :

Patrick Rotman, le réalisateur, avait également fait de ces témoignages un livre du même titre, et avait déjà fait avec Bertrand Tavernier en 1992 un livre et un documentaire : "La guerre sans nom - Les appelés d'Algérie".
Notons que peu après, en octobre 2007, était sorti un film de fiction avec le même titre "L'ennemi intime", dont il était le scénariste, donc à ne pas confondre avec le documentaire.

Sinon, dans le genre du témoignage, on pourra songer au procès Eichmann en 1961, et au documentaire qu'ont tiré de ses images d'archives Rony Brauman et Eyal Sivan ("Un spécialiste", 1999). Et bien entendu au livre de Hannah Arendt "Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal" (1963).

Et on n'oubliera pas l'indispensable livre de Jean Hatzfeld, "Une saison de machettes" (2003), sur le massacre du Rwanda que l'auteur qualifie de "génocide de proximité". Il prolonge en quelque sorte la thèse de Hannah Arendt en montrant que le "mal" n'a même pas besoin d'un appareil totalitaire pour s'exprimer dans sa banalité.

S'il fallait conclure :

Je ne m'attarderai pas sur les effets "socio-historiques": les affrontements entre les peuples ne s'évanouissent pas en un clin d'oeil. Et si on ajoute à la colonisation et aux guerres de libération, les discriminations systémiques auxquelles les gens d'origine algérienne (ou d'autres ex-colonies) ont pu et peuvent toujours être confrontés en France, on peut comprendre que le ressentiment ne soit pas toujours évident à surmonter.
Ceux qui parviennent à surmonter ce ressentiment méritent notre respect et notre attention.

J'épiloguerai sur la dimension "psy" des exactions commises en temps de guerre.

Chaque être humain a sa part d'ombre, sa part d'agressivité gratuite, sa part destructrice. Appelons ça si on veut avec Freud pulsion de mort. C'est notamment une des vérités que visait à faire admettre le mythe chrétien, mais il a ici comme pour le reste radicalement échoué. Pour chaque être humain, le "mal" est et reste chez les "autres". Après tout, la projection doit être un mécanisme fondamental de survie psychique.

Il est donc capital de continuer à mettre en place des systèmes de société où cette part destructrice reste bridée, et de continuer à mettre en place des règles internationales visant à éviter son expression, notamment dans le cadre ses conflits armés de toutes sortes. Mais ça, on sait que ce n'est pas une petite affaire…

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