A Dax, la liberté d'expression a ses limites

Le quotidien régional Sud-Ouest publie un article sur les positions dissidentes de deux élues municipales de Dax (au pays de la corrida, des chasses "traditionnelles" et du foie gras) : Isabelle Nail, membre d’EELV, et Sylvie Laulom, proche d’EELV. Elles ont osé se positionner contre la corrida, et font l’objet de pressions croissantes de la part de l’équipe municipale elle-même.

Le quotidien régional Sud-Ouest publie un article sur les positions dissidentes de deux élues municipales de Dax (au pays de la corrida, des chasses "traditionnelles" et du foie gras) : Isabelle Nail, membre d’EELV, et Sylvie Laulom, proche d’EELV. Elles ont osé se positionner contre la corrida, et font l’objet de pressions croissantes de la part de l’équipe municipale elle-même.

On y lit que le maire PS de Dax, Gabriel Bellocq "désapprouve, avec le reste du groupe majoritaire, cette prise de position inadaptée et choquante."

Et il reproche à Sylvie Laulom ses commentaires sur la récente action des opposants à l’occasion de la novillada de Rion-des-Landes du 24 août, où des militants ont organisé une action illégale, mais non violente et sans atteinte ni aux biens ni aux personnes (8 blessés parmi les manifestants, aucun parmi les aficionados ni parmi les forces de l’ordre).

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Nous ne pouvons que constater que les élus PS sont d’une façon générale assez peu concernés par le sort fait aux animaux. Ceci n’est aucunement une appréciation d’ordre politique : même les défenseurs des animaux de sensibilité socialiste le déplorent.

Nous ne pouvons que constater qu’ils sont également assez peu concernés par l’accoutumance des enfants à la violence via la maltraitance autorisée d’animaux. Le 24 août, à Rion-des-Landes, André Lagravère dit " El Galo" faisait partie des jeunes toreros amenés à planter des banderilles puis à tuer à l’épée des taurillons âgé de 2 à 3 ans, dans le cadre de ce que les taurins appellent une "classe pratique" (organisée sous l’égide d’une école de tauromachie). Il venait d’avoir 14 ans en juillet. On peut lire sur ce compte-rendu qu’il est venu à bout de son taurillon après un coup d’épée raté, qui a heurté un os ("pinchazo"), puis avec l’épée à moitié enfoncée ("demi-lame"). Et encore, on n’a pas tous les détails…

Quant au caractère illégal de l’action des opposants à la corrida à Rion, nous ne pouvons que le reconnaître.

Mais, si les actions illégales non violentes sont bien entendu à utiliser avec une grande prudence, n’oublions pas qu’elles ont des antécédents notables dans l'histoire des protestations citoyennes.

Pour nous en tenir au domaine des corridas, en janvier 1887, Marie Huot, fondatrice de la Ligue populaire contre la vivisection, avait organisé une action à l’aide de sifflets, pour faire cesser une corrida sur l’Hippodrome de l'Alma, suscitant des réactions violentes de la part des amateurs de tauromachie.

Ou en mai 1930, Camille du Gast, présidente de la SPA et vice-présidente de la Ligue française du droit des femmes, avait organisé une action avec une trentaine de manifestants qui avaient sauté dans une arène montée à Melun, accompagnés de sifflets et de bombes fumigènes de la part des centaines d'autres manifestants restés sur les gradins.

Ce n’est probablement pas un hasard, soit dit en passant, si ces actions avaient été organisées par des femmes.

Et au-delà de la question des corridas, ce dernier 28 août était justement la date anniversaire des 50 ans de la Marche sur Washington (et le fameux "I have a dream" de M Luther King). Lors du mouvement des Droits Civiques dans l'Amérique des années 1950-1960, les Afro-Américains se sont pacifiquement (mais illégalement) approchés de lieux qu'on voulait leur interdire, ou se sont pacifiquement (mais illégalement) assis à des places interdites, comme dans les snack-bars, les parcs, les bibliothèques, ou les autobus.

Rien à voir entre la lutte des Negroes pour faire reconnaître leurs droits et la lutte des opposants à la corrida, s’offusquera le choeur des vierges pro-corrida ?? Les deux questions ne sont évidemment pas superposables, mais les arguments des pro-corrida évoquent irrésistiblement les arguments des suprémacistes blancs de l’Amérique des années 1960 : d’une part l’ordre racial "naturel" qu’il serait dangereux de vouloir bouleverser, d’autre part les coutumes du "Southland", les  traditions du "Deep South", la défense du "Southern way of life" contre les Nordistes qui se mêlaient de ce qui ne les regardaient pas.

Et si M le Maire de Dax est si sensible à la légalité, pourquoi ne l’avons-nous pas entendu s’exprimer sur le braconnage du Bruant ortolan dans les Landes ? Aurait-il peur de contrarier Henri Emmanuelli, député et président du CG 40 ? (vous avez dit cumul ?) Ou Jean-Louis Carrère, sénateur des Landes ? Ou Philippe Martin, ministre de l’Ecologie et ardent défenseur des "traditions" ?...

En effet, le braconnage de l'ortolan est interdit par la loi mais fait l'objet d'une "tolérance administrative".

Exactement comme la corrida fit l’objet d’une simple tolérance jusqu'en 1951. Les corridas ont été organisées en France durant un siècle dans l’illégalité. La corrida s'est imposée dans le sud de la France en désobéissant à la loi, en refusant d'appliquer les circulaires ministérielles, en méprisant les arrêts de la Cour de cassation, en s'opposant à la maréchaussée et même à l'armée. Durant un siècle, de la moitié du XIXème siècle à la moitié du XXème siècle, les taurins ont exercé leur activité hors la loi. Ceci dans une posture de défi des pouvoirs locaux à l'encontre du pouvoir central. Jusqu'à ce qu'une drôle de loi, en 1951, vienne entériner cette pratique illégale là où elle existait.

Donc les partisans de la corrida sont particulièrement mal placés pour donner des leçons de légalité à qui que ce soit.

Rappelons enfin qu’il arrive à EELV de soutenir des actions illégales qu’il juge légitime.

Ainsi en novembre 2012, lorsque plus de 500 gendarmes ont délogé les agriculteurs et les militants qui occupaient illégalement trois sites du futur aéroport de Notre-Dame des Landes.

Ou en janvier 2013, lorsque EELV a soutenu DAL et Jeudi-Noir pour avoir illégalement réquisitionné des logements vides à Paris pour y mettre à l’abri des sans-logis.

On lit aussi dans l’article de Sud-Ouest que Bernard Lauga, septième adjoint au maire et chef de file du groupe des quatre élus Verts dacquois, estime pour sa part que "ces deux élues appartiennent à la majorité que nous soutenons. En tant qu’écologiste, j’estime qu’il y a des menaces beaucoup plus graves pour les hommes et pour l’environnement."

Bon, Bernard Lauga devrait se retirer de la vie politique en mars 2014 , donc il peut se permettre de dire n’importe quoi.

J’imagine qu’il a également déclaré qu’il y avait "des menaces beaucoup plus graves pour les hommes et pour l’environnement" que les questions des Pussy Riot ou du mariage homo, pour lesquelles EELV s’est activement engagé.

Mais surtout, il semble ignorer que :

- le Conseil fédéral d’EELV de septembre 2012 s’est prononcé contre la corrida dans le cadre le la motion "Animaux et société" adoptée à un écrasante majorité en septembre 2012.

- EELV a renouvelé son opposition à la corrida en mai 2013 à l’occasion de la manifestation d’Alès.

- toujours en mai 2013, les eurodéputés EELV avaient demandé au commissaire européen à l’Agriculture, par la voix de trois d’entre eux, la fin des subventions profitant aux corridas.

Résidant dans la 10ème circo de Paris, j’ai voté au 2e tour de législatives de 2012 pour Denis Baupin.

Mais si les élus EELV s’alignent sur la logique clientéliste du PS, non seulement je pourrai réviser mon vote, mais également je le ferai savoir par tous les moyens de communication à ma disposition.

Je demande donc à Denis Baupin ce qu’il en pense. Concrètement, je lui indique cet article et lui demande simplement de prendre position.

Un autre blogueur de Mediapart a récemment pondu un article basé sur des attaques personnelles, des amalgames, des insinuations, voire des  mensonges. Il a naturellement fermé les commentaires pour empêcher toute contradiction.
Je laisse pour ma part les commentaires ouverts à toute discussion, conformément au souci du débat de Mediapart.

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