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Billet de blog 7 janv. 2014

Bangladesh : la situation peut être pire qu'en France !

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Pour faire de l'audimat, il faut ces temps-ci titrer sur Dieudonné et ses quenelles.
En causant du Bangladesh, je suis sûr d'obtenir un autre type de record : rédiger l'article le moins lu de l'année !

Le Bangladesh vient de voir ce dimanche 5 janvier les élections les plus meurtrières de son histoire (quelque 24 morts et des centaines de bureaux de vote saccagés ou incendiés), a connu sa campagne électorale la plus meurtrière avec des grèves et des manifestations se soldant par 150 morts depuis octobre, et a vécu en 2013 son année la plus meurtrière avec 300 à 500 morts.
 
Mais le Bangladesh n'intéresse guère les médias français.
Il est loin.
Il n'a pas de poids géopolitique.
Il n'exporte pas d'hydrocarbures.
Ce n'est pas une ancienne colonie française.
Ce n'est pas une destination touristique.
 
D'un autre coté, le Bangladesh est pourtant le pays de bien des records.
 
Plus grande densité humaine au monde (en dehors des micro-états), avec 153 millions d’habitants sur un peu plus du quart de la superficie française. Ce qui en fait, malgré sa petite taille, le 3ème pays à majorité musulmane du monde.
L’un des pays les plus pauvres de la planète et, ça va souvent de pair, l’un des pays les plus corrompus.
Néanmoins deuxième pays exportateur de textile au monde après la Chine. En proposant les coûts les plus faibles au monde, on a vu à quel prix avec l’effondrement de l’immeuble de confection Rana Plaza en avril 2013 et ses plus de 1130 morts (l'accident de ce type le plus meurtrier de l'histoire), sans compter les estropiés à vie.
L'un des pays (voire le pays) où la consommation de viande par habitant est la plus faible (4 kg de viande par personne et par an), ce qui pourrait être une bonne chose si l'équilibre alimentaire de chaque habitant y était assuré.
Et l’un des pays où l’âge du mariage pour les filles est le plus bas (après le Niger et le Mali). Bien que, particularité du sous-continent indien, les femmes fassent partie de l'élite politique, avec notamment la Première Ministre Sheikh Hasina Wajed (à la tête du parti au pouvoir, la Ligue Awami), et sa rivale l'ex Première Ministre Khaleda Zia (à la tête du parti d'opposition, le Parti Nationaliste du Bangladesh), qui se succèdent à la tête du pays depuis le début des années 1990.
 
Et au plan géographique :
Plus grand delta du monde (delta du Gange).
Cyclones les plus meurtriers du monde (Bhola en 1970 et ses quelque 400 000 morts, Gorky en 1991 et ses 140 000 morts).
Pays continental le plus menacé par le réchauffement climatique et la montée des eaux.
Et allez, tout n’est pas sombre :  plus longue plage au monde (Cox’s Bazar, 120 km), pour faire son petit footing le matin.
 
Pas facile de porter un jugement sur la politique du Bangladesh, toujours en conflit interne depuis la meurtrière guerre d'indépendance de 1971.
 
Ce qui a motivé les émeutes, c'est le refus de l'actuel gouvernement (la Ligue Awami) de mettre en place trois mois avant les élections législatives un gouvernement intérimaire multipartite, selon une règle instituée pour assurer que le pouvoir en place n’influe pas sur le scrutin. Du coup les partis d'opposition ont boycotté ces élections, lesquelles viennent par conséquent de se solder par la victoire écrasante, mais peu convaincante, de la Ligue Awami.
Le principal parti d'opposition est le BNP (Parti Nationaliste du Bangladesh).
La Ligue Awami est un parti socialisant (bien qu'il soit plutôt en cheville avec la BGMEA, le syndicat des patrons du textile) et laïque (bien qu'il ne remette pas en cause l'islam comme religion d'État), alors que le BNP est un parti conservateur et islamisant.

Ce dernier est allié avec des partis d'opposition minoritaires, mais surtout avec le parti islamiste Jamaat-e-Islami. Or, ce parti, qui était opposé à l'indépendance lors de la guerre de séparation d'avec le Pakistan en 1971, avait joué le rôle de supplétif de l'armée pakistanaise et participé à de nombreux massacres. L'un de ses dirigeants, Abdul Quader Molla, a d'ailleurs été condamné en février 2013 et pendu en décembre 2013, ce qui a contribué aux émeutes. Le BNP et le Jamaat-e-islami ont des liens avec le mouvement islamiste radical Hefazat-e-Islam, qui a multiplié en 2013  les manifs et les appels à la grève. Ce sympathique mouvement a un programme en 13 points, dont le port du voile obligatoire pour les femmes, le retrait de la CEDAW (Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes, sous l'égide de l’ONU), la réinscription d'Allah dans la Constitution, la peine de mort pour ceux qui critiquent Allah, ou la punition exemplaire des blogueurs athées (d'ailleurs depuis que j'ai appris ça, je ne sors plus que protégé par une escort-girl).
Cette alliance du BNP avec les islamistes est notamment mis en avant par la Première Ministre Sheikh Hasina Wajed (Ligue Awami), pour récuser la légitimité de celui-ci au nom de la lutte contre le terrorisme.
 
D'un autre côté, la Ligue Awami n'est pas forcément un modèle de démocratie. Corruption, clientélisme, autoritarisme, emprisonnement voire élimination des opposants lui sont couramment reprochés.
Le prix Nobel de la Paix 2006, Muhammad Yunus, le promoteur du "micro-crédit", accuse le gouvernement de l'avoir évincé (en 2011) de sa Grameen Bank, la "banque des villages", afin de faire main basse sur elle.
 
D'une façon générale, au Bangladesh, même depuis que la démocratie parlementaire a succédé aux coups d'État militaires, au début des années 1990, les affrontements, les bagarres, les règlements de compte, les coups de feu, les enlèvements, les assassinats ou les incendies semblent monnaie courante entre les factions politiques, qu’elles soient d’ailleurs adversaires ou alliées (par exemple entre la Jubo League, le front de la jeunesse de l’Awami League, et la BCL, le front étudiant de l’Awami League, ah les jeunes !...).
 
Bref, on l'aura compris, la situation au Bangladesh rappelle à certains égards celle que connaissent ou qu'ont connu des pays du Proche-Orient ou du Maghreb, avec d'un côté un pouvoir laïc, mais un tantinet autoritaire et corrompu, et de l'autre une mouvance islamiste rétrograde, le tout s'enracinant dans des conflits historiques meurtriers. 

Tout ça pour dire que la France traverse sans doute une période particulièrement difficile, mais qu'ailleurs… ça peut être encore beaucoup plus difficile.

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