Quelques rappels sur notre Sainte Mère l'Église

En France, notre Sainte Mère l'Église et le bon pape François la jouent profil bas. Mais il semble qu'un certain nombre de Français aient la mémoire courte. Le discours d'Emmanuel Macron auprès de la Conférence des Évêques de France donne l'occasion de procéder à quelques rappels.

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En Europe, il est habituel à notre époque de dénoncer l'islamisme, au sens d'islam politique, à savoir la prétention de certains clercs musulmans à s'immiscer dans la vie politique, voire tout simplement à affirmer la supériorité de la loi de Dieu sur la loi des hommes.
Condamnation légitime.
Mais il faut se rappeler qu'à partir du siècle des Lumières, le Saint-Siège n'eut de cesse de lancer de violents anathèmes et des appels à la censure radicale contre ceux qui cherchaient à s'émanciper de l'Église ou à écarter celle-ci du pouvoir.

Et l'Église romaine combattit jusqu'au bout le principe de laïcité, comme elle combattit le droit à croire à un autre Dieu ou à ne pas croire, comme elle combattit globalement selon ses termes le modernisme, le libéralisme, le naturalisme ou le rationalisme,comme elle combattit la république et la démocratie au nom du maintien de l'ordre établi. Ce n'est que contrainte et forcée qu'elle a renoncé à se mêler systématiquement des affaires politiques et sociales, ainsi qu'à s'élever explicitement contre la tolérance et la liberté, et contre le rationalisme et le progrès.

Il faut lire notamment, pour nous en tenir aux lettres encycliques disposant d'une version française en ligne, les encycliques suivantes de Grégoire XVI (Mirari vos du 15 août 1832), de Pie IX (Qui pluribus du 6 novembre 1846, Nostis et nobiscum du 8 décembre 1849, Singulari quidem du 17 mars 1856, Quanta cura du 8 décembre 1864), de Léon XIII (Quod apostolici muneris du 28 décembre 1878, Arcanum Divinae du 10 février 1880, Diuturnum illud du 29 juin 1881, Humanum genus du 20 avril 1884, Immortale Dei du 1er novembre 1885, Libertas praestantissimum du 20 juin 1888, Providentissimus Deus du 18 novembre 1893), de Pie X (Vehementer nos du 11 février 1906, Pascendi Dominici gregis du 8 septembre 1907), de Benoît XV (Ad Beatissimi Apostolorum du 1er novembre 1914), de Pie XI (Divini Redemptoris du 19 mars 1937), ou de Pie XII (Humani generis du 12 août 1950).

Et non seulement l'Église romaine a combattu jusqu'au bout le principe de laïcité, mais alors que la loi de 1905 sur la séparation de l'Église et de l'Etat et la loi de janvier 1907 sur l'exercice public des cultes avaient été votées par les deux Chambres, elle a incité les Français à ne pas les accepter et à en combattre la mise en œuvre. Il faut lire et relire les encycliques de Pie X Vehemeter nos (février 1906), Gravissimo officii munere)  (août 1906), et Une fois encore (janvier 1907). Le Pontife romain, toujours infaillible, proclamait dans cette dernière encyclique : « Nous attendons sans crainte, par conséquent, le verdict de l'histoire. »

Le magistère du Saint-Siège n'avait donc rien à envier aux sunnites littéralistes les plus rigides, rien à jalouser aux salafistes les plus réactionnaires. Lorsque les antimusulmans brandissent à qui mieux mieux leurs « racines chrétiennes », ils feraient mieux de s'instruire un peu sur le charmant passé de notre Église.
Il n'empêche par ailleurs que les laïcards dans mon genre sont un peu agacés par l'intrusion de l'islam dans notre société à partir de la fin des années 1980, non pas par xénophobie, mais parce que notre société venait tout juste de se débarrasser de l'engeance vaticane, à la fin des années 1960, au terme de deux siècles d'efforts depuis le mitan du siècle des Lumières.

L'encyclique Vehementer nos de Pie X (11 février 1906) mentionnée ci-dessus s'inscrit dans la foulée de la loi du 9 décembre 1905 sur la séparation des Églises et de l'État. Prenons la peine d'en citer quelques extraits :


« Les attentats passés
   Vous avez vu violer la sainteté et l'inviolabilité du mariage chrétien par des dispositions législatives en contradiction formelle avec elles, laïciser les écoles et les hôpitaux […] On a abrogé la loi qui ordonnait des prières publiques au début de chaque session parlementaire et à la rentrée des tribunaux, supprimé les signes traditionnels à bord des navires le Vendredi Saint, effacé du serment judiciaire ce qui en faisait le caractère religieux, banni des tribunaux, des écoles, de l'armée, de la marine, de tous les établissements publics enfin, tout acte ou tout emblème qui pouvait, d'une façon quelconque, rappeler la religion.
   Ces
mesures et d'autres encore qui peu à peu séparaient de fait l'Eglise de l'Etat n'étaient rien autre chose que des jalons placés dans le but d'arriver à la séparation complète et officielle. »
    […]
« Fausseté du principe de la Séparation
   Qu'il
 faille séparer l'Etat de l'Eglise, c'est une thèse absolument fausse, une très pernicieuse erreur. Basée, en effet, sur ce principe que l'Etat ne doit reconnaître aucun culte religieux, elle est tout d'abord très gravement injurieuse pour Dieu »
    […]
« En outre, cette thèse est la négation très claire de l'ordre surnaturel; »
    […]
« Cett
e thèse bouleverse également l'ordre très sagement établi par Dieu dans le monde »
    […]
« Enfin,
cette thèse inflige de graves dommages à la société civile elle-même, car elle ne peut pas prospérer ni durer longtemps lorsqu'on n'y fait point sa place à la religion, règle suprême et souveraine maîtresse quand il s'agit des droits de l'homme et de ses devoirs. Aussi, les pontifes romains n'ont-ils pas cessé, suivant les circonstances et selon les temps, de réfuter et de condamner la doctrine de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. »
    [...]
« Notre
illustre prédécesseur Léon XIII [...] ajoute encore: "Les sociétés humaines ne peuvent pas, sans devenir criminelles, se conduire comme si Dieu n'existait pas ou refuser de se préoccuper de la religion comme si elle leur était chose étrangère ou qui ne pût leur servir de rien. Quant à l'Eglise, qui a Dieu lui-même pour auteur, l'exclure de la vie active de la nation, des lois, de l'éducation de la jeunesse, de la société domestique, c'est commettre une grande et pernicieuse erreur!" » [Lettre encyclique Immortale Dei, 1er nov. 1885.]
    […]
« La condamnation
   C'est
 pourquoi, Nous souvenant de notre charge apostolique et conscient de l'impérieux devoir qui nous incombe de défendre contre toute attaque- et de maintenir dans leur intégrité absolue les droits inviolables et sacrés de l'Eglise, en vertu de l'autorité suprême que Dieu nous a conférée, Nous, pour les motifs exposés ci-dessus, nous réprouvons et nous condamnons la loi votée en France sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat comme profondément injurieuse vis-à-vis de Dieu, qu'elle renie officiellement, en posant en principe que la République ne reconnaît aucun culte.
   Nous
 la réprouvons et condamnons comme violant le droit naturel, le droit des gens et la fidélité due aux traités, comme contraire à la constitution divine de l'Eglise, à ses droits essentiels, à sa liberté, comme renversant la justice et foulant aux pieds les droits de propriété que l'Eglise a acquis à des titres multiples et, en outre, en vertu du Concordat.
   Nous la réprouvons et condamnons comme gravement offensante pour la dignité de ce Siège apostolique, pour notre personne, pour l'épiscopat, pour le clergé et pour tous les catholiques français.
   En
 conséquence, nous protestons solennellement de toutes nos forces contre la proposition, contre le vote et contre la promulgation de cette loi, déclarant qu'elle ne pourra jamais être alléguée contre les droits imprescriptibles et immuables de l'Eglise pour les infirmer. »
    […]
« Aux Evêques et au Clergé - Instructions Pratiques »
    [...]
« aussi
longtemps que durera une persécution oppressive, revêtus des armes de lumière (Rom. XIII, 12), les enfants de l'Eglise doivent agir de toutes leurs forces pour la vérité et pour la justice. C'est leur devoir toujours! C'est leur devoir aujourd'hui plus que jamais ! [...] »


Puis allait venir l'immense traumatisme de la Grande Guerre, qu'allait suivre le traumatisme de la Seconde Guerre, et la Curie Romaine allait être, comme tout le monde, dépassée par les évènements. Mais l'Église n'allait faire des concessions au modernisme qu'avec l'aggiornamento du concile Vatican II initié par Jean XXIII en 1962 et achevé par Paul VI en 1965.

Cependant, gardons à l'esprit que la hiérarchie catholique continue à s'ingérer dans le fonctionnement de maints pays, sur des sujets sociétaux, médicaux, éducatifs, voire politiques. C'est le cas notamment dans des pays d'Amérique latine, mais également dans des pays plus proches de nous comme l'Espagne ou l'Italie.

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