Hélas ! Hélas ! Hélas !

Non, ce n'est pas un billet politique. Pour une fois je vais m'attacher au signifiant plutôt qu'au signifié.

Hier soir, je regardais sur Arte A Bout de Souffle, que je n'avais pas revu depuis... un certain temps.

Et à un moment, j'ai entendu ça :

Hélas x 3 (A Bout de Souffle) © Jean-Paul Richier

Je me suis dis « Tiens, Godard avait mis des accents gaulliens dans la bouche de Belmondo ?! » 

Hélas DeGaulle A

Raté !

De Gaulle a sorti son fameux trois fois hélas en avril 1961, au lendemain du « putsch des généraux » à Alger, alors qu'A bout de souffle avait été tourné en 1959 et était sorti en mars 1960 !

Mais alors d'où vient ce « Hélas ! Hélas ! Hélas ! » ?

En fait il s'était inséré dans la culture classique française à partir de la fin du XVIIe siècle, à la suite de la première traduction française successful de la bible par Louis-Isaac Lemaistre de Sacy.
Ce janséniste coordonna de 1657 à 1684 à l'abbaye de Port-Royal de Paris la traduction de la bible à partir de la Vulgate latine et du texte hébreu, qui aboutit en 1696 à la parution de la bible de Sacy, dite aussi bible de Port-Royal. La bible devenait ainsi accessible à tous (enfin, à tous ceux qui savaient lire, dont les auteurs français classiques postérieurs).

Ces Messieurs de Port-Royal traduisirent donc par « Hélas ! Hélas ! Hélas ! » une exclamation répétée, présente dans six versets dans le cadre d'une invocation à M'sieur Yahvé (versets 9:8, 11:13 et 22:49 du livre d'Ezéchiel, versets 4:10 et 32:17 du livre de Jérémie, et verset 3:10 du quatrième livre des Rois).

helasbible-1

Belmondo pousse ses jérémiades dans le film parce que Jean Seberg n'est pas disposée à passer la nuit avec lui.
Ce film, même s'il est resté comme un tournant dans l'histoire du cinéma français, est très machiste, les femmes y étant réduites à leur intérêt physique.
Mais, à la fois, il donne en fait une image très fragile du macho (Belmondo, en jeune voyou dur à cuire), puisque celui-ci s'évertue à obtenir les faveurs d'une jeune fille (Jean Seberg, 20 ans lors du tournage) vulnérable (étudiante étrangère maîtrisant mal le français), comme s'il avait peur de s'attaquer à une femme plus assurée.
Et à la fin du film, c'est lui qui trépasse…

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.