La France insoumise, la gauche, et le RN

Maintenant que le choc post-européennes est un peu refroidi, un peu de blablatage sur la politique, une fois n'est pas coutume. Et quand je dis blablatage, si c'était possible j'aurais scindé ce billet en 6 pages, installez-vous donc confortablement avec un apéro si besoin ! Si ça me prend trop souvent à l'avenir, n'hésitez pas à me ligoter.

Les analyses de la défaite de LFI

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Il y a eu beaucoup d'articles sur les différentes tendances au sein de LFI, sur celles qu'il aurait fallu promouvoir ou au contraire réprimer pour gagner le ralliement des Français, et sur la plus grande rigueur ou au contraire la plus grande souplesse doctrinale qu'il aurait fallu adopter selon les uns ou les autres.

L'orientation doctrinale ?

La majorité des articles (qui se copient comme d'hab les uns les autres) s'en tiennent à une opposition binaire entre d'une part l'évolution vers le populisme au sens laclau-mouffien (le peuple vs l'oligarchie), tel que défendu par la garde rapprochée de JLM, et le retour au bon vieux clivage gauche-droite, tel que défendu notamment par Clémentine Autain. Si la thématique sociale et écologique n'est pas remise en question, la position de JLM et ses proches est de prendre ses distances avec la vieille gauche et fédérer le peuple, alors que certains pensent qu'il faut rassembler la gauche.

La position de Clémentine Autain a été largement relayée, car les médias adorent mettre en avant ceux qu'ils présentent comme les frondeurs au sein du groupe parlementaire La France Insoumise, les insoumis des Insoumis. Ruffin en fait également partie, mais à l'inverse de Clémentine Autain, le commentaire sur le fonctionnement de la vie politique, c'est pas son truc.

Les critiques contre le populisme peuvent inclure aussi celles contre le "souverainisme" (au sens de refus de l'UE telle qu'elle fonctionne actuellement), contre le "dégagisme", et contre la prééminence des clivages et des polémiques. Mais ces trois aspects sont également propres au mouvement lepeniste, grand gagnant de l'opposition.

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La figure du tribun ?

Ces critiques peuvent surtout inclure la mise en question de la figure du tribun, à savoir JLM. Mais la nature humaine étant ce qu'elle est, une confrontation d'idées ne prend corps dans l'espace public que si elle est soutenue par une personnalité ayant un minimum de "charisme". Et force est de reconnaître que si le Parti de Gauche puis LFI ont acquis pignon sur rue, c'est grâce à la personne de Mélenchon, dont l'intelligence, la culture, la puissance de travail, la fluidité verbale et le talent tribunicien sont remarquables. Mais comme tout être humain, il a les défauts de ses qualités : pour avoir du charisme, il faut avoir du narcissisme, voire de l'égotisme. L'aspect le plus délicat est son côté irascible. Autant lorsqu'il l'emploie à l'encontre de certains représentants médiatiques, je ne peux que le comprendre, autant lorsqu'il s'y est laissé aller lors des perquises d'octobre 2018, j'ai su que les phrases et les extraits vidéos qui allaient tourner en boucle dans les médias allaient faire un grand tort à LFI.

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Côté RN, Marine Le Pen n'a pas créé son mouvement, elle l'a hérité de papa. Reconnaissons-lui le "mérite" de l'avoir dédiabolisé, au prix d'une rupture incendiaire avec papa. Le fonctionnement du RN est à l'évidence beaucoup moins "vertical" que celui de LFI, ne serait-ce que parce que Marine Le Pen est loin d'avoir les compétences intellectuelles et tribunitiennes de Jean-Luc Mélenchon.

La démocratie interne ?

Les différents départs qu'on a pu observer à LFI depuis un an (Liêm Hoang-Ngoc, Djordje Kuzmanovic, François Cocq, Sarah Soilihi, Corinne Morel, Thomas Guénolé, Charlotte Girard) n'étaient pas homogènes quant aux raisons idéologiques, les critiques allant de l'excès de populisme à l'insuffisance de souverainisme en passant par la variabilité de la ligne de pensée selon les circonstances (on mettra à part la décision personnelle d'Andréa Kotarac, qui a rejoint le RN).

Mais tous ont pointé plus ou moins directement la gouvernance autocratique (ou en tout cas oligarchique), verticale, et opaque, entre autres au niveau du "comité électoral", puisque ces départs eurent souvent lieu autour de la liste pour les européennes. Ce mode de pilotage s'était inscrit au départ dans la volonté que LFI reste un mouvement "gazeux", libéré des contraintes institutionnelles d'un parti politique, à l’abri des tensions entre courants ou fractions, et à l’abri des enjeux de pouvoir.

Cette critique du mode de gouvernance de LFI a été également formulée dans une note interne intitulée "Repenser le fonctionnement de La France insoumise", signée par quarante-deux militants et responsables (dont Charlotte Girard) et envoyée le 5 juin aux principaux responsables et élus du mouvement, que Le Monde "s’est procurée" et a publié le 6 juin, et qu'on peut lire ici.

Mélenchon dans une position dilatoire à ce jour

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Outre que l'avenir d'un mouvement ne se résout pas d'un claquement de doigt, la prudence de Mélenchon en la circonstance tient à la façon dont les médias traitent les déclarations des hommes politiques, à commencer par les siennes.

LFI et les médias

Charlotte Girard avait pris ses distances avec LFI depuis au moins novembre 2018, et comme c'est une personne qui n'aime pas les clash et les bad buzz si chères aux médias (y compris donc Mediapart), elle a tout simplement attendu que les élections soient passées pour quitter le mouvement en douceur, explications à l'appui. Rien à voir avec le départ délibérément fracassant de Thomas Guénolé en avril dernier, qui a même assigné LFI en justice il y a une semaine. Mais les médias ont comme il se doit bondi sur l'occasion.

Par exemple, sur RTL, Yves Calvi a présenté la chronique d'Alba Ventura en annonçant "Une des figures des mélenchonistes a claqué la porte ce week-end". RTL appartient au groupe Bertelsmann, une des plus grandes sociétés de médias du monde, qui siège en Allemagne. Yves Calvi est emblématique des animateurs politiques à la française : il a officié dans tous les médias publics (RFI, France Info, France Inter, France 5, France 2, France 3) ou privés (RMC, Europe 1, LCI, Canal+, RTL) de France. Il a notamment présenté de 2001 à 2016 C dans l'Air sur France 5, où il a animé une infinité de débats… entre libéraux orthodoxes.

Le journal L'Opinion a repris une dépêche de Reuters titrée "Charlotte Girard se retire de La France insoumise" en la retitrant "Charlotte Girard, figure de La France insoumise, claque la porte du parti". L'Opinion était présenté par Laurent Mauduit dans un article de janvier 2019 comme incarnant les valeurs du capitalisme de connivence.

Et Libération n'a pu s'empêcher de son côté, dans un article du 10 juin, de marteler à son tour dès le premier paragraphe "Charlotte Girard a claqué la porte". On ne rappellera pas que le principal actionnaire de Libération (comme de BFMTV ou RMC) est le tycoon Patrick Drahi. 

Pour autant, de la même manière que tous les médias ne sont pas tous à  mettre dans le même sac, comme le fait trop facilement Méluche, les différentes rubriques d'un média ne sont elles-mêmes pas toutes à mettre dans le même sac. Ainsi la rubrique "Checknews" du 13 juin de Libération fait un point minutieux sur l'attitude de LFI face au mouvement des GJ, et déconstruit une fausse affirmation de Michel Onfray. Onfray a bien des points communs avec Méluche, outre une conception plus horizontale du pouvoir (carrément proudhonienne chez Onfray) : l'intelligence, la culture, la puissance de travail, la fluidité verbale. Mais aussi la posture de l'omniscient qui ne supporte guère la moindre contradiction. Deux personnalités comme celles-ci ne peuvent donc que clasher. Cependant, Mélenchon, au moins, a de longue date les mains dans le cambouis de la politique, il ne se contente pas de jouer les donneurs de leçons du haut de son estrade.

Quant à Mediapart, après les européennes il n'a guère fait dans la nuance, puisqu'il titrait le 8 juin par la plume de Pauline Graulle "Charlotte Girard quitte La France insoumise: le mouvement plus que jamais au bord du gouffre", laquelle avait déjà titré le 27 mai "France insoumise, chronique d’un désastre annoncé", et le 7 juin "La France insoumise s’enfonce dans la crise". 

A propos, à quand remonte l'animosité navrante entre Mediapart et Mélenchon ?

Mediapart a vu le jour en mars 2008, et Mélenchon a quitté le PS en novembre 2008, suite au renouvellement de la vieille majorité social-démocrate au Congrès de Reims (qui allait conduire le PS à ce qu'il est devenu).
Donc Mediapart suit la trajectoire de Mélenchon depuis ce départ, et depuis la création du Parti de Gauche début 2019.
Mediapart a dès le départ pointé les particularités de Méluche, son autoritarisme, sa culture de la personnalisation rendant difficile les accords avec le PC du temps du Front de Gauche ( bon, le PC était de son côté un peu relou avec ses jeux d'alliances avec le PS), ses colères et ses excès de langage envers les médias, les départs du mouvement LFI dès début 2011… Mais ces critiques restaient circonscrites et s'inscrivaient dans des commentaires plus généraux sur la vie politique.

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Mais les craquements ont commencé à devenir bruyants à partir de fin 2017.
D'abord avec des articles critiques, à partir de décembre 2017, sur le lancement du site "Le Media", son mode de fonctionnement, ses liens avec LFI, et le rôle de Sophia Chikirou.
Ensuite avec des articles, à partir de février 2018 sur les comptes de campagne de l'élection présidentielle de 2017, et entre autres sur les particularités des comptes de campagne de LFI.
Enfin, suite aux perquisitions lancées en octobre 2018 par le parquet de Paris et la réaction incendiaire tous azimuts de Méluche, avec l'article d'Arfi  puis l'article d'Arfi et al (ce dernier ayant suscité plus de 3000 commentaires !)

Notons cependant que, même auparavant, Arfi avait une dent contre Mélenchon. Dans un billet de blog lors de l'entre-deux tours des présidentielles de 2017, il fustigeait « un Mélenchon irresponsable et aigri (qui a le “dégagisme” sélectif) », au motif que celui-ci n'avait pas jugé opportun de participer au chœur des appels à voter-Macron-pour-faire-barrage-au-fascisme.
Et il avait déjà cosigné en mars 2015 un article au vitriol avec son pote Perraud  contre Mélenchon, suite à un billet de celui-ci sur le traitement médiatique de l'assassinat de Boris Nemtsov, opposant à Poutine.

Bon, rassurez-vous, je ne vais pas me lancer ici dans une digression géopolitique, car je pense que cette logique n'influe guère sur le vote des Français.
Je comprends que les positions géopolitiques de Méluche peuvent crisper, car, comme pour le reste, il considère le monde comme un "échiquier" où il faut prendre en considération toutes les cases et toutes les pièces en jeu. Pour lui, ce qui compte c'est de mettre hors d'état de nuire les États-Unis à l'échelon planétaire et l'Allemagne à l'échelon européen. D'où son soutien ou au moins sa clémence envers Cuba, le Venezuela ou la Russie, qui lui valent les attaques à répétition des journaleux politiques et des rubricards.
Concernant la Russie, il est vrai que Poutine est un homme d'État pour le moins contestable.
Concernant le Venezuela, Mélenchon n'a pas eu de pot en s'emparant de la doctrine bolivarienne de Chavez à partir de l'été 2012 : le cancer qui rongeait déjà celui-ci allait l'emporter en mars 2013, puis à partir de mi 2014 allait survenir la chute du cours du pétrole qui allait déséquilibrer un régime trop axé sur la rente pétrolière, puis début 2017 l'accession au pouvoir de Trump allait intensifier le blocus financier et commercial étatsunien visant à mettre le Venezuela au pas. Le Venezuela est donc actuellement dans une situation objectivement catastrophique.

D'où la prudence de Mélenchon

Bref, on comprend donc que Mélenchon soit prudent pour s'exprimer sur l'avenir de LFI.
Les rubricard·e·s, le nez sur leurs portables, doivent fébrilement guetter son blog, sa page FB (ainsi que son compte FB personnel) et son compte Twitter, à l'affût d'une déclaration, en vue d'en extraire les mots et les bouts de phrases qu'ils feront tourner en boucle. Avec la titraille ad hoc, genre "Mélenchon jette l'éponge" s'il annonce prendre du recul, "Mélenchon s'accroche au bastingage" s'il annonce rester aux responsabilités, ou "Mélenchon refuse de voir la réalité en face" s'il reste évasif.

En attendant, ils s'évertuent à distiller des informations avec la formule si chère aux médias français "selon un proche bien informé, blablabla". Ainsi France Info annonce le 10 juin que Mélenchon "pourrait jeter l'éponge", selon un "élu qui s'est confié à franceinfo et qui tient à garder l'anonymat". Une information d'une telle qualité n'a pu qu'être relayée par Valeurs Actuelles.

Peut-être faudra-t-il tout simplement attendre l’Assemblée représentative de La France Insoumise des 22 et 23 juin à Paris pour que Mélenchon en dise plus.

Le retour à une gauche traditionnelle ?

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L'appel "pour un big bang de la gauche", publié dans Le Monde du 4 juin, signé par un millier de militants mais dont l'initiative est communément attribuée à Clémentine Autain et Elsa Faucillon du PCF, se veut ouvert et positif.

Reconnaissons que Clémentine Autain œuvre depuis vingt ans pour le rassemblement de la gauche de la gauche !
En mai 2008, à l'occasion des 40 ans de mai 1968, Politis avait lancé un appel : "L'alternative à gauche, organisons-la!". Une dizaine des 55 premiers signataires de cet appel se retrouvent parmi les 82 premiers signataires de "l'appel pour un big bang", dont Clémentine Autain. Notons qu'on y trouvait aussi Martine Billard (qui allait quitter les Verts suite à leur cohn-benditisation. et rejoindre le PG en 2009) et Eric Coquerel (qui allait s'investir dans la fondation du PG).
Et Clémentine Autain, à la fête de l'Huma de septembre 2008, dans le cadre de prises de paroles organisées par Politis, précisait même : « ça fait dix ans que je milite et j'en ai ma claque de revoir toujours les mêmes se retrouver à débattre de la même question: "Quand est-ce qu'on se regroupe ?" ».
Elle allait lancer en décembre une fédération de la "gauche de la gauche" (la Fédération pour une alternative sociale et écologique), qui en juin 2011 allait rejoindre le Front de Gauche.

Cependant force est de reconnaître que "L'appel pour un big bang" est un amoncellement de belles formules et de louables intentions, mais un peu… floues ("articuler les différents combats émancipateurs pour dégager une cohérence nouvelle", "favoriser des liens respectueux avec les espaces politiques, sociaux, culturels qui visent l’émancipation humaine", "émettre une proposition politique propulsive", "faire vivre un horizon commun de progrès pour l’humanité", "assumer un pluralisme authentique tout en dégageant de nouvelles cohérences partagées"...) 

Il peut donc dans l'abstrait fédérer toutes les mouvances de gauche imaginables, mais on sait que le problème le plus épineux est précisément de concrétiser les unions ou les articulations.

Une gauche inclusive

La voie alternative suggérée par Clémentine Autain fait entre autres appel à une nouvelle "union des gauches", axe qui était déjà présent de longue date dans les discussions. Mais elle vise un rassemblement de mouvements plutôt que des accords entre partis.
Clémentine Autain souhaite réunir dans une logique pluraliste les sympathisants de la gauche sociale et écologiste.
Ainsi, l'appel "pour un big bang de la gauche" s'adresse non seulement "aux forces politiques – insoumis, communistes, anticapitalistes, socialistes et écologistes décidés à rompre avec le néolibéralisme", mais plus largement "aux citoyens, à la vitalité associative, au monde syndical, aux espaces culturels et intellectuels critiques, aux désobéissants du climat, à celles et ceux qui luttent au quotidien contre les oppressions et les violences policières".

Une gauche constructive

En fait, les principales critiques de Clémentine Autain semblent porter sur la prééminence des clivages et des polémiques.
Elle déclarait le 27 mai "L'état d'esprit polémique et clivant a sans doute pris le dessus sur la mise en avant de notre vision du monde et de nos propositions. Or notre famille politique prospère quand elle s'appuie sur le ressort de l’espérance et non sur celui de la haine", et renchérissait le 28 mai en déplorant l'accent mis sur le "ressentiment" et le "clash" depuis deux ans.
L'appel "Pour un big bang de la gauche" annonce clairement : "Un big bang est nécessaire pour construire une espérance capable de rassembler et de mobiliser", puis reprend ensuite "Loin du ressentiment et de la haine pour moteur, nous devons faire vivre un horizon commun de progrès pour l’humanité."

Évidemment, c'est ce qui a réussi à Macron.
Emmanuel Premier a gagné les présidentielles en partie en profitant de coïncidences favorables (notamment défaite de Valls au profit de Hamon aux primaires socialistes de janvier 2017, affaire Fillon orchestrée par les médias 2 mois après l'élection de celui-ci aux primaires de la droite). Ainsi qu'en marchant sur la tapis rouge que lui déroulaient les grands médias publics et privés.
Mais ce qui a séduit les électeurs, qui pour beaucoup étaient fatigués des récriminations et des imprécations, c'est qu'il alliait un dégagisme implicite avec du positif, il substituait un esprit constructif à l'esprit protestataire de la droite extrême et de la gauche radicale (et accessoirement, il était bien vu par une bonne partie de l'électorat féminin, ceci n'est pas une attaque en dessous de la ceinture, c'est de la sociologie de terrain wink).

On a pu reprocher à Clémentine Autain de céder aux injonctions d'une gauche bobo parisienne. Mais il y a parmi les premiers signataires de l'appel "pour un big bang de la gauche" François Bégaudeau, dont le dernier bouquin "Histoire de ta bêtise" ne peut guère être accusé de complaisance envers la gauche bobo.

Et précisons que parmi ces premiers signataires, on trouve aussi Corinne Morel-Darleux, qui a quitté la direction du Parti de Gauche en novembre 2018 , et Sarah Soilihi qui a quitté LFI également en nov 2018 pour se rapprocher du mouvement Génération·s de Benoît Hamon.

Multiculturalisme et immigration ?

Multiculturalisme

La démarche de Clémentine Autain se veut également ouverte au multiculturalisme.

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C'est un sujet délicat : l'intersectionnalité est une démarche tout à fait légitime, mais qui doit, pour ne pas être contre-productive, conduire à une convergence et non une divergence des luttes.

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Parmi les premiers signataires de l'appel "Pour un big bang de la gauche", on trouve Salah Amokrane, qui avait signé l'appel des Indigènes de la Républiques en janvier 2005.
Bon, reconnaissons qu'il avait pris d'emblée ses distances avec le texte tel que formulé, et ne pouvait pas prévoir la pente communautariste délétère qu'allait prendre le PIR (Parti des Indigènes de la République) avec sa porte-parole Houria Bouteldja.

On y trouve aussi Rokhaya Diallo, une des chouchoutes d'Edwy Plenel, qui a co-fondé fin 2006 l'association Les Indivisibles, laquelle s'est donné un rôle de police de l'expression, et dégaine le mot fourre-tout "islamophobie" à la moindre critique de ce qui est lié à l'islam. Les Indivisibles ont décerné de 2009 à 2015 les Y'A Bon Awards, qui se voulaient des récompenses ironiques aux "meilleures phrases racistes", et pour lesquels Mélenchon avait été nominé en 2013 !
Et Rokhaya Diallo a co-signé deux des appels les plus cons (au double sens de stupides et de contre-productifs) de ces dernières années : en 2010,  l'appel "Pour les cinq de Villiers le Bel", et en 2011, l'appel "Contre le soutien à Charlie Hebdo".

Immigration

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Au-delà du multiculturalisme, Clémentine Autain se veut ouverte à l'immigration. Ainsi, elle avait signé en septembre 2018 un "manifeste pour l'accueil des migrants" lancé par les rédactions de RegardsPolitis et Mediapart. D'ailleurs on retrouve parmi les signataires de l'appel "pour un big bang de la gauche" maints signataires de ce manifeste. Plus précisément, parmi les 82 signataires sélectionnés sur la page d'accueil de l'appel pour un big bang, 20 avaient signé le manifeste pour l'accueil des migrants en septembre 2018.

Je ne présenterai pas Mediapart.
Politis est quant à lui un hebdomadaire de sensibilité antilibérale et écologique.
Et Regards est une revue de sensibilité communiste, dont Clémentine Autain a été directrice de publication de 2010 à 2018.

Edwy Plenel s'était fendu d'un long article pour défendre ce manifeste.
Et le même jour, Pauline Graulle, qui avait elle-même travaillé à Politis avant de rejoindre la rubrique "Politique" de Mediapart en 2018, présentait dans un article les réponses de six partis de gauche à un questionnaire sur l'immigration que leur avait adressé Mediapart. Dans cette présentation, Pauline Graulle fustigeait comme il se doit Jean-Luc Mélenchon à longueur de paragraphes, avant de devoir conclure du bout des lèvres "il apparaît que les dissensions sont moins claires qu’on ne le croit entre la FI – si l’on s’en tient aux réponses apportées par écrit à ce questionnaire – et le reste de la gauche".

Les députés de LFI n'avaient pas été informés de cette démarche, et seule Clémentine Autain avait signé le manifeste. S'en étaient suivies des crispations entre Mélenchon et Autain.

Par parenthèse, si ma surface académique ou médiatique avait mérité qu'on me sollicite pour ce texte, je l'aurais signé des deux mains en tant que citoyen.
Mais si j'avais un poste de responsabilité dans la vie politique française, je serais réticent à appeler explicitement à "la liberté de circulation et l'égalité des droits sociaux pour les immigrés présents dans les pays d'accueil". Car l'effet pourrait être tout simplement d'apporter de l'eau au moulin de la droite identitaire et xénophobe.
Les médias et les associations sont dans leur rôle en défendant des positions idéologiques éthiquement élevées.
Les personnes politiques progressent quant à elle sur ce qu'il est convenu d'appeler l'échiquier politique. Et un échiquier n'est pas qu'une juxtaposition de cases : il implique une stratégie qui tient compte de la position des différentes pièces sur les cases et anticipe les possibles coups suivants.

Et Mélenchon ?

Sur le multiculturalisme, Mélenchon est clair : la religion doit rester dans la sphère privée, et le communautarisme ne fait que perpétuer un cercle vicieux, même si se sont les dominants qui en sont à l'origine (cf par exemple son interview par la revue Marianne du 17 mai 2019). Je plussoie. L'islamogauchisme à la mode plenelienne (= on ne doit pas dire de mal de la religion des dominés) alimente ainsi à mon sens ce cercle vicieux délétère (vu que mon billet sera de toute façon mis à l'index par l'équipe du Club de Mediapart, autant le dire clairement wink).

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Entendons-nous bien : il appartient également à ma branche de pensée de ne pas entretenir ce cercle vicieux. Ainsi, le port de l'hidjab m'indispose, notamment pour des raisons laïcistes et féministes, mais je suis pour qu'on foute la paix aux femmes qui le portent.

Sur l'immigration, suite au manifeste de septembre 2018 signé par Clémentine Autain, Mélenchon avait expliqué son point de vue sur son blog. Il rappelait notamment que le groupe LFI s'était collectivement impliqué dans la loi "Asile et immigration" déposée en février 2018 et adoptée en août.
Et dans l'article de Marianne sus-mentionné, Mélenchon commentait ainsi le manifeste de septembre 2018 : "Mediapart et Regards, c'est la vieille gauche des avant-gardes autoproclamées assénant des principes abstraits essentiellement pour cliver". Ce faisant, il en rajoutait certes inutilement dans le clivage, Mediapart et Regards étant pour le coup dans leurs rôles.
Mais la palme de la bêtise, pour rester poli, revient à Pierre Jacquemain, rédac-chef de Regards, qui avait cru devoir répliquer sur Twitter : "Je préfère être héritier de la gauche qu’une matrice de rouge brun".

Ceci pour dire que quiconque à la moindre expérience de la vie politique, syndicale, associative, ou tout simplement professionnelle, peut ainsi évaluer la plausibilité de l'union prônée par Sainte Clémentine & Co...

Au final, quels axes semblent pertinents pour comprendre la défaite de LFI face au RN ?

Les questions énoncées plus haut de l'orientation doctrinale, de la figure du tribun et de la démocratie interne de LFI méritent certainement d'être posées, mais je ne pense pas qu'elles expliquent le passé. En matière politique, les reconstructions rétrospectives ou contrefactuelles ne sont pas plus fiables que les prévisions. Si l'issue du scrutin avait été un succès, on aurait approuvé la souplesse doctrinale du mouvement, félicité son tribun en chef, et entériné son fonctionnement "gazeux". De la même manière que si l'issue du scrutin avait été défavorable pour EELV, on aurait accablé Yannick Jadot pour sa stratégie en solo.

Je pense d'ailleurs que le choix de Manon Aubry comme tête de liste était très pertinent (jeune femme militante du milieu associatif, ex porte-parole d'Oxfam France pour la justice fiscale et les inégalités, maîtrisant bien les interventions orales).

Nous ne reviendrons pas sur le vainqueur habituel des élections, notamment européennes, à savoir l'abstention, même si elle a été en baisse contrairement aux annonces des sociétés de sondages. Le manque d'investissement des citoyens dans la démocratie représentative ou dans la vie politique tout court est un vaste sujet.

A mon avis à moi que j'ai, les deux principaux axes explicatifs sont tout bêtement les suivants (qui ne valent d'ailleurs pas que pour la France) :

1 - Le duel progressisme versus nationalisme(s) mis en avant par la sphère macronienne et médiatique.

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Bon, c'est là une évidence sur laquelle beaucoup de gens s'accordent.
L'opposition classique droite-gauche a malencontreusement cédé le pas à l'opposition extrême-marché vs extrême-droite. La macronie et les médias ont déroulé le tapis rouge au lepénisme.
Comme le résume Danielle Simonnet, coordinatrice du Parti de Gauche avec Eric Coquerel : "Les masses ont identifié le vote RN comme le vote utile anti-Macron". 

2 - La question identitaire

Digression

C'est une question cruciale, et à juste titre extrêmement difficile à aborder. Donc je me permets une digression.

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Le "sentiment identitaire" peut s'expliquer selon deux axes :
- un axe biologique : la "kin selection" et l' "inclusive fitness" de la biologie évolutive, telle que popularisées par William Hamilton dans les années 60.
- un axe anthropologique : l'être humain est façonné d'identités qui s'articulent ou se superposent. Chaque identité ayant son côté positif, constructeur, et son côté potentiellement négatif, car elle se définit par son opposition (au sens structural) aux autres. On peut d'ailleurs articuler ces deux axes avec le concept de "mèmes" (avec un accent grave), introduit par Richard Dawkins dans les années 70, peu connu des Franchouilles (les "mèmes" auraient dans le domaine culturel une place comparable à celle des gènes dans le domaine biologique).
Ainsi les identités conférées par la famille, la tribu, la nation, la race, la culture, la religion, le sexe, contribuent à façonner l'individu, mais peuvent, à la moindre circonstance défavorable, engendrer repli, méfiance, rivalité, animosité voire conflit vis-à-vis des "autres".
Donc, la nature humaine étant ce qu'elle est, les catégories d'Homo sapiens supportent assez mal le mélange avec des catégories désignées explicitement ou implicitement comme inférieures aux leurs. Que ce soit par les ressources économiques, par la couleur, par la culture, ou par la religion. (NB : l'antisémitisme et les différentes formes qu'il a pu prendre au fil de l'histoire est un cas à part qui relève d'une logique particulière).

Les vagues d'immigration ont toujours été dans l'histoire facteurs de clivage et d'affrontement.
Et lorsque les conditions économiques accentuent la compétition entre dominés, je vous raconte pas !
D'ailleurs, si la réticence envers les immigrés est statistiquement plus importante chez les classes "inférieures", ce n'est pas parce qu'elles sont plus connes, c'est bêtement parce qu'elles se sentent en situation de concurrence avec les immigrés pour des questions cruciales comme le boulot, le logement, ou les aides financières.

Au XIXe siècle, les Irlandais en furent les victimes aux États-Unis (des années 1830 aux années 1880), comme le sont à présent les Hispanos. Et en France, les Ritals et les Polaks en furent les victimes au XXe siècle, avant la seconde guerre.

Entendons-nous bien : j'explique, je ne justifie pas. Il ne s'agit aucunement de faire passer un énoncé descriptif pour un énoncé normatif, vieille habitude de la droite et encore plus de l'extrême-droite (et vieille habitude aussi des exploiteurs de bestioles).
Il s'agit, ici encore plus qu'ailleurs, de faire la part des choses entre :
- les connaissances, objets des domaines descriptifs/objectifs/explicatifs (les sciences, qu'elles soient dures, naturelles, sociales, humaines),
- les valeurs, objets des domaines normatifs/axiologiques/déontiques (traditionnellement religions, mais surtout éthique, droit, règles sociales).

Et je dirais même plus qu'il faut garder à l'esprit que nous autres, Européens, sommes le fruit d'au moins deux grandes vagues d'"immigration" :
- l'une préhistorique : nous sommes les descendants des Homo sapiens venus d'Afrique, lesquels ne sont devenus blancs qu'il y a fort peu de temps, qui ont envahi l'Europe par vagues à partir de -200 000 ans et ont fini par opérer définitivement le Grand Remplacement du pauvre Néandertal blanc vers -30 000 ans, salauds de migrants !
- l'autre historique : nous sommes le fruit des invasions barbares dans l'Empire romain du IIIe au Ve siècle (en France les Francs, les Wisigoths et les Burgondes, sauf en Armorique, hein, on ne plaisante pas avec les Bretons). C'est d'ailleurs le roi des Francs Clovis qui est dans le roman national le fondateur de la France chrétienne à la fin du Ve siècle.

Il n'empêche qu'en pratique, la question de l'immigration est une des questions les plus complexes, non seulement sur le plan des multiples facteurs en jeu, mais également sur le plan du conflit difficile à dénouer entre l'éthique et le réalisme (sans compter les questions de tactiques politiques).

  • Sur le plan éthique,  dès lors qu'on fait l'expérience de pensée de se mettre à la place d'un migrant, on se dit que pour quitter sa terre natale, ses proches, sa culture, en vue d'aller s'installer dans un environnement inconnu, qui plus est via un périple particulièrement périlleux, il faut quand même avoir une ou deux petites raisons valables. Il y a un an, à l'occasion de la Journée internationale des migrants le 20 juin 2018, The Guardian (quotidien britannique centre-gauche) avait publié la liste des 34 361 morts recensés ces 25 dernières années parmi les migrants qui voulaient venir manger le pain des pôvs Européens. Dont 27 000 par noyade, qui est comme chacun sait l'une des façons les plus agréables de mourir.

  • Sur le plan réaliste, il n'est pas évident de s'émanciper de deux types de réalités :

      - d'une part les réalités matérielles et économiques du pays d'accueil. Ceci renvoie à la fameuse formule que Michel Rocard a répétée dans les années 1989-1990, et qui est restée dans les mémoires : « nous ne pouvons pas héberger toute la misère du monde »,

      - d'autre part les réalités socio-psychologiques. La nature humaine est ce qu'elle est, et les gens des pays d'accueil ne sont pas des petits anges. Non plus d'ailleurs que les gens des pays d'émigration ou leurs descendants, quelle que soit la réalité du danger ou de la misère qu'ils fuient. Ceci renvoie à la fameuse affirmation de JM Le Pen énoncée pour la première fois en février 1984 sur Antenne 2 (et répétée à plusieurs reprises sous divers formats par la suite) : « Je suis un homme de bon sens, c'est-à-dire que j'applique en quelque sorte une hiérarchie des sentiments et des dilections. J'aime mieux mes filles que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines que des inconnus […] Par conséquent, j'aime mieux les Français. C'est mon droit !  J'aime mieux les Européens, ensuite. Et puis ensuite, j'aime mieux les Occidentaux ».
    Les médias et les gens de gauche s'étaient à juste titre copieusement offusqués de cette formule, qui glissait, comme je le disais plus haut, d'un énoncé descriptif à un énoncé normatif.

RN vs LFI

L'une des différences capitales entre le RN et la FI dans l'esprit des Français est la "préférence nationale", flirtant avec la xénophobie. Le RN est résolument contre l'immigration, et est implicitement peu conciliant envers les immigrés ayant acquis la nationalité française ou les descendants d'immigrés.

On sait que les Français sont très attachés aux droits de l'Homme,… mais à condition que l'Homme soit français (et, si possible, blanc, et de sexe masculin, même si ceci évolue heureusement). En ce qui concerne les Hommes des autres pays, les Français sont surtout les champions des donneurs de leçons aux vilains pays pas démocratiques.

Sans doute LFI a-t-elle conscience de cet état de fait, et, à juste titre, a cherché à ne pas s'opposer à l'électorat du RN, au prix de fluctuations, dans son approche du "souverainisme", entre souveraineté populaire, souveraineté nationale et souveraineté identitaire. Même si à l'inverse, les évictions de Djordje Kuzmanovic et François Cocq, tenants de la stratégie "populiste", ont pu être prononcés par JLM fin 2018 et début 2019 pour cause de nationalisme identitaire, en vue de rassurer les militants inquiets d'une possible inflexion trop identitaire.

Le fascisme, c'est pas bien, par Usul © Mediapart

D'autres différences importantes entre le RN et LFI existent, certaines affichées par le RN, comme les questions du pouvoir de l'État (donc pas grand-chose à voir avec le RIC !) et de la sécurité, d'autres peu mises en avant, notamment en matière sociale et en matière écologique. Si on consulte les votes des eurodéputés de la mouvance Rassemblement National, on peut constater qu'ils sont beaucoup plus proches de ceux des eurodéputés de la mouvance Les Républicains que de ceux des eurodéputés de la mouvance France Insoumise.

Oui mais alors, où est la solution ??

Ahem… J'ai droit à un joker ?
Si j'avais la solution, je ne perdrais pas mon temps à blablater…

La gauche « radicale», en cherchant à substituer les clivages économico-culturels aux clivages ethno-raciaux, apporte une des rares formes de solution.

Mais ceci est beaucoup plus difficile à appliquer pour les migrants en situation transitoire voire irrégulière que pour les immigrés ayant acquis la nationalité française ou les descendants d'immigrés.

En attendant le Grand Soir où tous les pays du monde seront administrés sous forme d'un démocratie transparente, où les échanges entre le peuple et les experts seront aménagés de façon constructive, où le Dieu suprême ne sera plus la Croissance, et où les activités humaines ne seront plus régies par la Sainte Trinité Productivité, Rentabilité, Compétitivité, les démarches des médias au sens large et des associations visant à rendre les mentalités plus tolérantes sont d'une grande importance.

Bref

lfi-avenir
1 - Les choses étant ce qu'elles sont, les grands médias vont pour le moment continuer à nous vendre le progressisme libéral contre le nationalisme lepéniste.

2 - L'évangile selon Sainte Clémentine a essentiellement vocation à rester un texte sacré.

3 - Pour que LFI reprenne pied et progresse à nouveau, il faut sans doute que Méluche et sa garde rapprochée se déterminent à structurer un minimum d'instances collectives d'orientation et de décision.

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