Les chasseurs imposent leur censure sur France-Inter

L’émission quotidienne de France Inter Service public du 6 septembre 2013 était consacrée à la chasse.

Mais l’un des intervenants prévus, Pierre Athanaze, a été censuré par le représentant du lobby cynégétique.

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Trois intervenants étaient en fin de compte présents lors de cette émission du 6 septembre :

- Un « pour » : Pierre de Boisguilbert, chargé de com’ de la FNC (Fédération Nationale des Chasseurs) depuis 2010 (et accessoirement secrétaire général de la Société de Vénerie, association dédiée à la défense de la chasse à courre). Communicant talentueux, on comprend que la FNC l’ait choisi pour l’envoyer sur le front médiatique. Il oeuvre main dans la main avec Thierry Coste, conseiller politique de la FNC et lobbyiste professionnel.

- Un « neutre », Christophe Baticle, sociologue à l’Université de Picardie, spécialisé dans les études sur la ruralité et la chasse.

« Neutre » ? On sent, dans ses interventions durant l’émission, qu’il vient plutôt en défense des chasseurs. Précisons que ses interventions, malgré leur ton hautain, ne sont pas dénuées de pertinence, tout comme ses travaux. Mais un psychiatre simplet comme moi aurait bêtement envie de lui demander : mais quelle est donc l’origine de votre intérêt pour le monde de la chasse, M'sieur le sociologue ?...

- Un « contre », Dominique Py, administratrice à la FNE, responsable « Faune sauvage ».

« Contre » ? A ceci près qu’elle annonce d’emblée avec honnêteté (9’15") que « FNE est neutre au sens où nous ne sommes pas pour ou contre la chasse », et que « nous, notre préoccupation c’est la protection de la nature et de la biodiversité ». Et elle use à répétition du terme « gibier » dans ses interventions, pour se situer dans la même logique que celle des chasseurs.

 

Christophe Baticle aurait sans doute des analyses intéressantes à exposer, mais sa place serait sur France Culture plutôt sur que sur France Inter, où les émissions sont construites à l’intention d’un auditeur supposé ne pas pouvoir maintenir son attention plus de vingt secondes d’affilée.

Et Dominique Py, qui aime et connaît la nature, est au courant du « dossier chasse » en profondeur, et aurait beaucoup plus à dire que les quelques remarques qu’elle a pu placer (au demeurant fort pertinentes, notamment sur la question des lâchers de gibier à 23’).

En réalité l’intervention la plus intéressante fut celle d’un auditeur, Stéphane d’Eure-et-Loir (à 33’), dont le cheval tué par un chasseur lui servit au moins de cheval de Troie pour  franchir le filtre du standard (à moins que le standard ait eu pour consigne de faire passer une intervention sur l’ASPAS…)

Stéphane vendit la mèche à l’antenne : Pierre Athanaze, qui devait initialement faire partie des intervenants, avait été censuré par les chasseurs (et donc remplacé au pied levé par la représentante de FNE).

anastasie

Pierre Athanaze, ancien administrateur de l’ONCFS, est président de l’ASPAS (Association pour la Protection des Animaux Sauvages), et auteur d’un livre fort bien documenté et fort bien argumenté : « Le livre noir de la chasse » (2011).

L’Aspas n’a pas de temps à perdre avec des polémiques inutiles, et n'y fait référence, pour ceux qui y ont accès, que sur sa page Facebook.

Donc l'émission Service Public a préféré Dame Anastasie à Pierre Athanaze. Cependant, rien qu’à l’évocation de l’Aspas, M de Boisguilbert, jusque là communicant modèle, perdit son beau flegme et en vint à bafouiller qu'il voulait bien débattre... mais pas avec des opposants.

Cette délicieuse conception de la démocratie est commune avec celle des taurins, qui avaient dans un contexte comparable (une émission de débat sur la corrida) imposé leur « casting » sur une chaîne de télévision financée par la redevance publique.

Puis M de Boisguilbert embraya en dégainant un maladroit sophisme de disqualification de l’adversaire (34’ 35"), fort de l’absence de celui-ci pour lui répondre « l’Aspas fait des communiqués de presse tous les ans pour dire que la chasse fait 100 morts par an ». Il s’agit d’une des figures du « sophisme de l’épouvantail » (straw man argument en angliche), consistant ici à attribuer de faux propos à l’adversaire pour mieux pouvoir le contredire. En réalité, l’Aspas se réfère tout simplement aux chiffres de l’ONCFS, par exemple ceux de 2012-2013.

Et si l’Aspas était l’association extrémiste fabulatrice pour laquelle s’évertue à la faire passer M de Boisguilbert, elle n’aurait pas remporté depuis des années des dizaines de victoires auprès des juridictions administratives, y compris le Conseil d’Etat.

 

Notons que ce pouvoir d’un clan sur un « service public » aurait pu passionner notre sociologue de service, qui insistait sur le caractère « éminemment politique » de la question cynégétique, mais curieusement Christophe Baticle ne trouva aucun commentaire à émettre.

 

Au-delà de cette malencontreuse anecdote, quels sont les différents modes de contestation de la chasse ? Pour ceux que ça intéresse, je tente de poursuivre la réflexion dans mon billet suivant : « La chasse : faut-il être contre ou contre ? ».

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