Double Palme au président de l'Observatoire National des Cultures Taurines : I

Il y a des morceaux d’anthologie qui méritent de passer à la postérité.

Ainsi l’« éditaurial » en date du 5 septembre du président de l’ONCT, sur le site de sa « revue ». Rappelons que l’Observatoire National des Cultures Taurines est l’appellation pompeuse d’une association 1901 dédiée au lobbying tauromachique.

Je décerne donc à M André Viard, le président de l’ONCT, deux Palmes : la Palme Godwin, et la Palme de l’incohérence.

 

La Palme Godwin

La « reductio ad hitlerum » est une fleur de rhétorique consistant à disqualifier ses contradicteurs en les associant à Hitler ou au nazisme.

Sur Usenet, puis sur Internet, Mike Godwin a popularisé la notion de « point Godwin », attribué à un intervenant lorsqu'il fait référence à un fait en lien avec le nazisme sans aucun rapport avec le sujet de départ.

Mais plus qu’un point, c’est la Palme Godwin que certains méritent.

L’illustration qu’a choisie le président de l’ONCT pour son billet du 5 septembre, c’est donc le titre de « Je suis partout ».

jesuispartout

Cette publication a été comme on sait le plus influent journal collaborationniste sous l’occupation, de février 1941 à août 1944.

En 1941 était décidée la Solution Finale, et on estime qu'en France près de 76 000 Juifs ont été déportés dans les camps d’extermination de 1942 à 1944.

André Viard, pour user d’une référence aussi terrifiante, doit avoir des faits gravissimes à révéler.

De quoi s’agit-il ? Il est question dans son billet de « délation, comme à l'époque de la collaboration. ». Fichtre ! Il insiste plus loin « Les leçons de l'histoires ne servent donc à rien ? ». Bigre ! Ça doit être du lourd, vous dites-vous. Le scoop du siècle. La question syrienne va basculer à l’arrière-plan. Et même Mediapart serait passé à côté !?!

Tenez-vous bien : il s’agit de militants ornithologistes qui, dans les Landes, ont signalé à la gendarmerie les matoles qu’ils ont repérées. Les matoles sont des pièges destinés à capturer le Bruant ortolan, espèce protégée. Mais alors, les propriétaires de matoles risquent d’être déportés en masse dans des camps d’extermination ?? Non non, rassurez-vous. Bien que dans la plus totale illégalité, ils ne risquent au pire que la saisie de leurs pièges et la libération des appelants (les oiseaux encagés destinés à attirer leur congénères). Même pas une amende, vu la protection administrative dont jouit cette pratique dans le Sud-Ouest.

Attention, étaient en jeu les forces de l’Axe Rome-Berlin : André Viard nous précise dès la première phrase que sont en cause des « activistes italiens et allemands ». Effectivement, sont intervenus des membres d’une association siégeant en Allemagne fondée en 1975 (le Komitees gegen den Vogelmord, c'est-à-dire Comité contre les destructions d’oiseaux, en angliche Committee Against Bird Slaughter, CABS), menés par un Italien, Andrea Rutigliano. Ils étaient venus appuyer l’action des dangereux extrémistes de la LPO (Ligue de Protection des Oiseaux), organisation séditieuse qui a fêté son centenaire en 2012, et dont le président Allain Bougrain-Dubourg, redoutable terroriste, a été promu officier de la Légion d’honneur en juillet dernier. La LPO et le CABS avaient, cette année encore, entrepris de repérer ces pièges illégaux, non seulement pour les signaler à la gendarmerie, mais également à la Kommandantur, oups, je veux dire la Commission Européenne.

Rappelons à M Viard que les Allemands et les Italiens appartiennent à l’Union Européenne, dont les bases ont été posées au lendemain de la deuxième guerre mondiale, par des gars comme Jean Monnet et Robert Schuman, justement pour consolider la paix entre les peuples (quelles soient les critiques qu’on puisse adresser à ce que l’UE est devenue, notamment en matière de gouvernance économique).

Et précisons-lui que les Bruants ortolans sont une espèce migratrice (ils vont hiverner du Paléarctique occidental vers l’Afrique subsaharienne), et que ceux qui viennent faire une pause dans les Landes en août-septembre viennent notamment de Finlande et de Suède, où l’espèce est en dangereux déclin, pays qui appartiennent aussi à l’Union européenne.

En matière de point Godwin, le président de l’ONCT n’en est pas à son coup d’essai. Tout récemment encore, dans son éditaurial du 28 août, il stigmatisait une « violence aux allures de pogrom ».

On sait qu’un « pogrom » désigne un massacre de Juifs. Si l’un des pogroms les plus symboliques, celui qui allait préfigurer la Solution Finale, fut celui de la Nuit de Cristal en 1938 (près de cent Juifs tués), les pogroms russes rien qu’entre 1917 et 1921 firent un nombre de victimes estimé au minimum à 50 000.

André Viard, pour user d’un terme chargé d'une mémoire aussi douloureuse, devait faire référence à des violences d’une gravité exceptionnelle.

Pas exactement...

En fait, il s’agissait des militants anticorrida qui le 24 août ont pacifiquement investi l’arène de Rion-des-Landes (où des taurillons de 2 à 3 ans allaient être charcutés par des adolescents de 14 à 18 ans), avant d’en être sortis par les gendarmes, puis qui ont protesté près de l’arène. Pour rappel, huit blessés (qu’on espère sans séquelles) parmi les manifestants, et pas un cheveu de travers chez les aficionados (ou les gendarmes).

 

[La Palme de l'incohérence dans mon billet suivant]

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