Notre-Dame et le Sacré-Coeur

Comme beaucoup de gens, l'incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris, m'a secoué. Je ne vais pas psalmodier à mon tour les élégies qui tournent en boucle dans tous les médias français depuis le 16 avril, mais me contenter d'une mise en perspective de deux monuments catholiques emblématiques de la capitale.

 

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Notre-Dame de Paris

J'y suis attaché à plusieurs titres.

D'abord pour sa dimension historique. Les premiers travaux de construction remontent au XIIe siècle.
D'accord, la flèche de 93 m, dont la chute a fait le buzz sur la planète, avait en fait été construite par l'architecte Eugène Viollet-le-Duc, dans le cadre des travaux de restauration initiés en 1843, et achevée en 1859.

Chute de la flèche © Jean-Paul Richier

Reste que le toit et la très ancienne charpente (la "forêt") ont été bousillés.

Ensuite pour sa dimension esthétique. Pas tant pour les deux tours de sa façade ouest, mais pour ses incroyables vues sur la façade sud, la flèche, et surtout le chevet et ses arcs-boutants, quand on passe quai de Montebello ou pont de l'Archevêché.

(Après l'incendie) (Après l'incendie)

Et enfin pour son inscription dans l'identité multiséculaire de Paris, son aura culturelle. Paris, avant la tour Eiffel, c'est Notre-Dame. Et le roman de notre Victor national publié voici bientôt 2 siècles reste présent dans les esprits.

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D'accord, c'est un monument religieux.

Mais, si je n'ai pas plus de sympathie pour l'islam que pour le christianisme, ça ne m'empêche pas lors de mes voyages de trouver que les mosquées sont souvent les plus beaux monuments, même si leurs styles ou leurs époques peuvent être aussi différents que ceux de la mosquée bleue d'Istamboul et de la grande mosquée de Djenné au Mali, en passant par la Mosquée Al-Azhar du Caire.
J'aimerais juste que les muezzins ne me réveillent pas au petit matin, comme le font encore les cloches de certaines églises !

D'accord, c'est durant l'édification de la façade de Notre-Dame au début du XIIIe siècle que commença la charmante période de l'Inquisition.
D'accord, c'est un monument qui a longtemps matérialisé les despotismes monarchique et pontifical, et qui a symbolisé leur complicité.
Mais bon, on va dire qu'il y a prescription. Les athées pardonnent beaucoup plus facilement que les croyants monothéistes, c'est bien connu ;-)

 

Le Sacré-Cœur de Montmartre

La basilique du Sacré-Coeur La basilique du Sacré-Coeur
Position du problème

Ceci dit, il n'y a pas prescription pour tous les monuments catholiques !
Non seulement j'aurais préféré que ce soit la grosse meringue boursouflée appelée "Sacré-Cœur de Paris" qui prenne feu, mais je m'en serais même plutôt réjoui (dès lors qu'il n'aurait occasionné non plus aucune victime, ça va sans dire).

D'accord, la basilique de Montmartre est le deuxième lieu le plus visité de Paris après la cathédrale Notre-Dame.
Mais bon, ce n'est pas tant pour elle-même que pour se balader aux alentours et surtout apprécier le point de vue sur Paris.

Et :

- elle n'a qu'un pauvre petit siècle d'existence (sa construction a débuté en 1875, elle a été consacrée en 1919, et elle a été officiellement achevée en 1923),

- on pouvait difficilement faire plus tarte sur le plan architectural,

- et surtout, SURTOUT, elle a explicitement été construite pour symboliser le pouvoir du cléricalisme monarchiste le plus réactionnaire.

 De lourds antécédents

A partir de fin 1870, le réseau clérical catholique français, appuyé par deux riches notables catholiques, va promouvoir un "vœu national" pour l'érection à Paris d'un sanctuaire dédié au Sacré-Cœur de Jésus.
Il s'agit officiellement d'obtenir la miséricorde et le secours de Dieu pour :
- délivrer Rome de l'emprise italienne (en septembre 1870, deux semaines après la capitulation de Napoléon III qui ne pouvait donc plus s'y opposer, les troupes du Royaume d'Italie étaient entrées à Rome pour achever l'unification de l'Italie, annexant les États pontificaux et abolissant le pouvoir temporel du Pape),
- délivrer la France de l'invasion des Prussiens, soldats de l'hérésie protestante.

En mars 1873, l'archevêque de Paris Mgr Guibert adresse une demande au Ministre de l'Instruction Publique et des Cultes afin que soit déclarée d'utilité publique la construction d'une église à Montmartre.

Le ministre des Cultes dépose en mai un projet de loi, qui sera adopté en juillet 1873, et qui autorise l'archevêque de Paris à acquérir les terrains nécessaires par expropriation.
Rappelons qu'en mai, l'Assemblée nationale, en majorité conservatrice, monarchiste et catholique, avait estimé qu'Adolphe Thiers traînait dans le rétablissement de la monarchie. Elle l'avait donc remplacé par le maréchal Mac-Mahon, qui était à la tête de l'armée « versaillaise » ayant écrasé la Commune de Paris, et qui allait mener une politique d'"Ordre moral". 

On a de nos jours tendance à oublier l'intrusion réactionnaire de l'Église dans la vie sociale et politique durant le XIXème siècle et la première partie du XXème. J'invite à consulter ces quelques rappels sur notre Sainte Mère l'Église

Et bien entendu, le lieu de construction de la basilique est tout sauf anodin : entre-temps il y avait eu la Commune de Paris, et c'est à Montmartre qu'eut lieu l'insurrection initiale du 18 mars 1871.

Adolphe Thiers avait envoyé la troupe pour prendre possession des canons de la garde nationale sur la butte Montmartre.

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Mais les Parisiens, ainsi que la garde nationale, considéraient comme leur propriété ces canons qu'ils avaient en partie eux-mêmes payés par souscription lors de la guerre contre la Prusse.
Et ils y voyaient un moyen de défense vis-à-vis d'éventuelles attaques des troupes gouvernementales. En effet, Paris (notamment les arrondissement de l'est, la moitié populaire et républicaine) s'était coupé du pouvoir central depuis l’armistice franco-allemand de janvier 1871, et depuis l'élection en février 1871 d'une Assemblée nationale majoritairement royaliste et cléricaliste, donc réactionnaire.

Donc, ce 18 mars 1871, la foule se mobilisa et s'opposa à l'enlèvement des canons, une partie de la garde nationale fraternisa avec les Parisiens, et la capitale s'embrasa.
La Commune de Paris finit par être écrasée par l'armée "versaillaise" du gouvernement d’Adolphe Thiers, et s'acheva au terme de la "Semaine sanglante" du 21 au 28 mai 1871.

Le Chevalier de La Barre

Après l'arrivée des républicains au pouvoir à partir de 1876, les anticléricaux ont répliqué symboliquement en faisant nommer en 1885 "rue de La Barre" la rue qui cerne la basilique au nord, et plus précisément en 1907 "rue du Chevalier de La Barre".
Et en 1905, la veille du Congrès international des Libres Penseurs, les défenseurs de la laïcité ont fait ériger devant le Sacré-Cœur la statue du Chevalier de La Barre (malheureusement déplacée en 1926 dans un square à l'écart au prétexte de réaménagements des lieux, puis enlevée et fondue en 1941 sous Pétain, puis remplacée par une nouvelle statue en 2001).

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Pour rappel, le Chevalier de La Barre, suspecté de profanations commises alors qu'il avait 19 ans, sur la foi de rumeurs, fut le dernier condamné à mort français pour "impiété, blasphèmes, et sacrilèges". Il eut les os des genoux brisés puis fut décapité et brûlé en 1766. Circonstances aggravantes, on avait trouvé chez lui un ouvrage de Voltaire, lequel dénonça avec vigueur cette exécution.

Précisons que, dès que fut lancée en décembre 1870 l'idée du "vœu national" qui allait conduire à la construction du Sacré-Coeur, on pouvait lire dans une lettre du Père Marin de Boylesve, directeur de l'Apostolat de la Prière du Mans, au Père Henri Ramière, directeur de l'Apostolat de la Prière à Toulouse :
« La France ne recouvrera sa grandeur et sa prospérité qu'en redevenant très chrétienne
[…]
c'est à Paris de réparer le scandale de son indigne statue de Voltaire, par le vœu d'une église splendide consacrée au Cœur de Jésus. »

Bref

Dès que l'émotion suscitée par l'incendie de NDDP sera retombée, il faudra au moins lancer une pétition pour qu'une statue du Chevalier de la Barre de 10 mètres de haut soit replacée sur le parvis du Sacré-Cœur !!!

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