Agnès Buzyn démasquée : "mascarade", masques en rade…

Agnès Buzyn avait-elle tout prévu comme elle le dit ?

L'article du Monde le 17 mars

Les propos d'Agnès Buzyn, l'ex-ministre de la Santé, rapportés par un article du Monde le 17 mars, ont profondément choqué vu le contexte épidémique actuel.
« Je pense que j’ai vu la première ce qui se passait en Chine […] Le 11 janvier, j’ai envoyé un message au président sur la situation. Le 30 janvier, j’ai averti Edouard Philippe que les élections ne pourraient sans doute pas se tenir. Je rongeais mon frein.

« Depuis le début je ne pensais qu’à une seule chose : au coronavirus. On aurait dû tout arrêter, c’était une mascarade. »

Ces propos ont suscité l'indignation de l'opposition, certains de ses élus demandant la mise en place d'une commission d'enquête parlementaire, et ont suscité une saisine de la Cour de Justice de la République par les médecins représentant le C19, collectif de professionnels de la santé récemment créé.

Mais ces déclarations de Mme Buzyn sont-elles fiables ?
Elles sont d'autant plus curieuses que le 16 février, elle quittait son poste de ministre de la Santé pour mener la liste LREM aux élections municipales de Paris.

En tout cas il est peu probable à présent qu'elle reste dans la course à ces municipales…

Ce que disait Agnès Buzyn le 26 janvier

En fait, elle nous dit elle-même ce qu'il faut penser de ces récentes déclarations lors d'une interview ayant eu lieu le 26 janvier (Le Grand Jury avec Agnès Buzyn)

Buzyn le 26.01.2020 : modeste
 

  • « En réalité mes propos ne reflètent que les annonces de l'Organisation Mondiale de la Santé, moi je ne répertorie que ce que disent les experts intenationaux qui sont en charge de travailler sur les crises sanitaires mondiales. »
    [...]
    « Moi je ne dis qu'une seule chose : nous nous adaptons jour après jour aux informations qui arrivent sur la connaissance du virus, sur les cas en Chine, et sur les informations données par l'Organisation Mondiale de la Santé. »
    [...]
    « Mais je le répète, dans une épidémie avec un nouveau virus, nous évaluons le risque jour après jour. »

Et c'est la réalité : face à un virus émergent dont on ne connaît ni l'indice de contagiosité, ni le taux de létalité, ni les modes exacts de transmission, les chercheurs travaillent à mettre au jour les caractéristiques du virus en question et des symptômes qu'il provoque, les instances publiques de santé adaptent leurs recommandations au fur et à mesure, et les pouvoirs publics prennent les dispositions qu'ils jugent appropriées au jour le jour.

Digression sur le dépistage

Une parenthèse à propos des dispositions : nos chers grands médias parlent rarement de la gestion de l'épidémie à Hong Kong, à Taïwan, à Singapour et en Corée du Sud.
Pourtant, cette gestion a donné des résultats très efficaces.
Ceci bien que les échanges commerciaux et touristiques entre ces territoires et la Chine soient particulièrement importants.
Et ceci bien que les populations de ces territoires soient parmi les plus denses du monde. Et si Singapour ne compte que 5,7 millions d'habitants, la Corée du Sud en compte plus de 51 millions.

Lorsque nos chers grands médias y font quand même allusion, ils insistent sur les mesures genre fermeture des frontières, mises en quarantaine, distanciation sociale, port de masques, éventuellement pistage numérique des porteurs...
Ils pointent à juste titre que ces pays ont déjà été échaudés par l'épidémie de SRAS en 2003, et éventuellement de MERS (autre coronavirus moins connu des occidentaux) en 2015.
Mais ils oublient toujours de mentionner une mesure capitale : le dépistage massif.

En France, les pouvoirs publics répètent depuis le départ que le dépistage est inutile, arguant qu'il n'y a pas de traitement étiologique et que seuls les cas graves font l'objet d'un traitement symptomatique, se contentant d'inviter les gens ayant été en contact avec un porteur ou présentant des symptômes d'infection respiratoire à rester chez eux (comme tout le monde à présent).

Pourtant, l'OMS a encore rappelé le 16 mars lors d'une allocution de son directeur général le Dr Tedros, que le dépistage, associé aux mesures d'isolement, était une stratégie majeure. 
« Mais pour prévenir les infections et sauver des vies, le moyen le plus efficace est de briser les chaînes de transmission. Et pour cela, il faut dépister et isoler. 
[…]
Nous avons un message simple pour tous les pays : testez, testez, testez.
Testez tous les cas suspects. »

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Hier 21 mars, Olivier Véran a enfin précisé lors d'un point presse au ministère de la Santé qu'il y aurait un dépistage de masse au terme de la période de confinement. Il reprenait la préconisation de Jean-François Delfraissy, président du conseil scientifique sur le COVID-19, la veille dans le journal La Croix.
Ce dépistage de grande ampleur est présenté comme impossible aujourd'hui au motif de la trop faible quantité de tests disponibles en France. Mais ceci suscite des questions, comme le pointait dès hier cet article publié dans le Club de Mediapart.

D'autres extraits de cette émission du 16 janvier posent problème

Sur la gestion des hôpitaux

Buzyn le 26.01.2020 : on a prévu tous les lits. © Jean-Paul Richier

  • « Tous ces scénarios sont parfaitement préparés, c'est-à-dire qu'au Ministère de la Santé, nous avons des scénarios en cas d'épidémies de différents types, pour savoir combien nous mobilisons de lits, comment nous modifions nos organisations, comment nous reculons certaines interventions non urgentes, etc. »

Le personnel hospitalier de la région Grand Est appréciera.
Et le pire est à venir.

Sur les masques

Buzyn le 26.01.2020 : on a tous les masques © Jean-Paul Richier
 

  • « Et, par ailleurs, nous avons des dizaines de millions de masques en stock, en cas d'urgence de santé publique pour l'émergence d'un virus ou d'une bactérie. Donc tout cela est parfaitement géré par les autorités, et si un jour il fallait porter un masque, nous distribuerions le masque. »

Depuis février, le manque de masques est un problème de plus en plus pointé, malgré le décret de réquisition émis par le gouvernement le 3 mars dernier.
A telle enseigne qu'Olivier Véran s'en est longuement expliqué lors de son point presse d'hier 21 mars.  
« quand le Covid-19 est apparu, il ne restait qu'un stock d'Etat de 117 millions de masques chirurgicaux pour adultes et aucun stock stratégique d'Etat en masques FFP2 ».

Digression sur les masques

Les deux sortes de masques

Pour rappel, on distingue deux sortes de masques :

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- les masques anti-projections, destinés dans la communication au public à protéger les autres (et les objets) de nos projections aériennes au cas où nous serions porteurs du virus. Il est dit aussi masque chirurgical, parce que c'est le genre de masque que portent les équipes en salle d'opération pour éviter de transmettre des germes par voie aérienne dans les plaies des patients opérés.

- les masques de protection respiratoire, destinés à se
masqueffp
protéger contre les projections aériennes contaminantes émises par les autres. Ce sont les masques "FFP2" (Filtering Facepiece Particles de catégorie 2), qui filtrent l'air qu'on respire pour protéger des bactéries et des virus. Ces masques peuvent donc avant tout être utiles aux personnels soignants au sens large (incluant évidemment les aides-soignantes, les kinés, les aides à domicile…)

Les uns comme les autres ont une utilité en milieux fermés, d'autant plus que les personnes sont proches les unes des autres, et d'autant plus que l'espace est restreint (pour les gens qui se promènent dans la rue avec l'un ou l'autre, dès lors qu'on n'est pas collé aux autres, l'utilité est purement… psychologique). 

Et les uns comme les autres sont destinés à être portés quelques heures sans être réutilisés.

Cependant, les critères d'utilisation de ces masques ne sont pas aussi simples, pour deux raisons :

1 - Les incertitudes sur les modes de transmission du virus du COVID-19

Ce virus peut pénétrer par notre nez, notre bouche ou nos yeux :
- soit par contact direct avec quelqu'un ou avec un objet contaminé,
- soit par nos propres mains, en nous touchant par réflexe les narines, la bouche ou les yeux après avoir touché quelqu'un ou un objet contaminé,
- soit par projection de gouttelettes si quelqu'un tousse, éternue ou postillonne près de nous ; ça peut être aussi éventuellement quelqu'un qui souffle, qui expire fort, qui soupire, qui bâille, qui parle fort...

Mais un autre mode de transmission reste questionné : la transmission par "aérosol" (une personne porteuse tousse ou éternue, et, en plus des gouttelettes qui retombent rapidement, il se forme une suspension de microparticules contenant le germe, qui peut se propager dans l'air des espaces fermés, plus ou moins comme un petit nuage de fumée). Par convention, on parle d'aérosol lorsque les particules en suspension sont < 5µm)

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Ce mode de transmission pour le virus du COVID-19 n'est pas officiellement retenu par les instances de santé faute de données convaincantes, d'autant que la concentration de particules se disperse rapidement. Cependant, il existe des maladies infectieuses dont la transmission par aérosol est avérée, comme la tuberculose (causée par une bactérie) ou la rougeole (causée par un virus), maladies hautement contagieuses qu'on a actuellement oubliées.

Un récent article  a refait parler de cette possibilité en établissant expérimentalement que le virus restait viable (transmissible) 3 heures dans un aérosol.

La chercheuse australienne Raina MacIntyre et son équipe appellent à remettre en cause la distinction gouttelettes-aérosol, et le virologue belge Marc Wathelet soutient pour sa part la thèse d'une possible transmission par aérosol pour le virus du COVID-19.

2- Les incertitudes sur le niveau de protection fourni par les masques.

- Le masque "chirugical" simple est officiellement recommandé au public en France (et par l'OMS ) pour protéger les autres si on a des symptômes.

Mais il est également recommandé :

- même si on n'a pas de symptômes, pour protéger les personnes vulnérables (personnes âgées ou souffrant de pathologies à risque) si on doit être en contact avec elles.
Rappelons qu'on est porteur du virus avant de présenter des symptômes (période dite d'incubation) et qu'on peut être porteur sans présenter de symptôme (les "porteurs sains") ou en présentant des symptômes bénins (genre petit rhume ou petite pharyngite sans fièvre). Et les études donnent à penser qu'on peut alors être contagieux, même si on n'a pas encore de données fiables concernant la chronologie et les indices de contagiosité.

- pour se protéger si on doit être en contact avec des personnes risquant de porter le virus, ainsi pour la plupart des personnels soignants.
En effet, dès lors que ce virus est censé se transmettre par les gouttelettes directement expulsées, mais pas par aérosol (cf + haut), un masque chirurgical de bonne qualité et bien appliqué est considéré comme protecteur.

Et le port d'un masque chirurgical a aussi un réel intérêt "indirect", en empêchant les personnes de se toucher le nez ou la bouche (on fait souvent ces gestes inconsciemment, soit par envie de se frotter ou de se gratter, soit par simple geste réflexe). Donc ceci contribue à empêcher les personnes porteuses du virus de déposer celui-ci sur leurs mains, puis sur des objets, ainsi qu'à empêcher les personnes non porteuses de se contaminer en faisant ces gestes après avoir touché un objet où des virus ont été déposés.

Mais on aura compris que les recommandations restrictives du ministère de la Santé, tout comme d'ailleurs celles de l'OMS ou du CDC (Center(s) for Disease Control, l'agence fédérale de santé publique aux USA) se basent sur des critères non seulement sanitaires, mais aussi logistiques : de nombreux pays manquent de masques ou craignent d'en manquer au fil de la pandémie.

- Le masque FFP2 (appelé masque N95 en Amérique du Nord) est évidemment impérativement recommandé pour le personnel soignant dès qu'un patient est l'objet de soins générant des aérosols (intubation, ventilation, oxygénation à haut débit, bronchoscopie, soins dentaires…)
L'OMS limite ses recommandations de port de ce type de masque à ce type de circonstances.
En France, le ministère de la Santé étend cette recommandation aux soignants des services d'urgence ou de soins intensifs, aux médecins et infirmiers de ville, aux kinésithérapeutes.

- Les données scientifiques existantes sur l'effet protecteur de ces masques en milieu de soins portent à l'heure actuelle sur les infections respiratoires autres que le COVID-19.

Deux revues de la littérature scientifique (l'une publiée en 2011, l'autre en 2017) confirmaient que les masques contribuent à protéger le personnel soignant contre les infections respiratoires virales, mais sans pouvoir conclure à une supériorité évidente des masques FFP2 sur les masques chirurgicaux.
Une revue de la littérature publiée en 2016 concluait à une absence de différence entre masques chirurgicaux et masques FFP2 quant à la protection du personnel de santé contre les infections respiratoires en général.
Une étude publiée en 2019 portant sur 2862 professionnels de santé comparait l'efficacité du masque chirurgical et du masque FFP2 dans la protection contre la grippe et concluait à une absence de différence.

En revanche, à partir de deux études à la méthodologie rigoureuse (publiées en 2011 et en 2013) menées à Pékin sur 3591 professionnels de santé, une équipe de chercheurs australiens et chinois conclut dans un article de 2017 à l'absence d'efficacité des masques chirurgicaux et à l'efficacité des masques FFP2, tant en terme d'infections respiratoires virales qu'en terme de colonisation respiratoire par des bactéries pathogènes, et remet en cause la distinction classique entre transmission par gouttelettes projetées et transmission par aérosol. 

Bref

Pour en revenir à notre sujet, les affirmations de Mme Buzyn fin janvier en disent long sur ses vertus prophétiques.

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