"Hors Normes" est-il un film à conseiller ?

La réponse est oui.

Le dernier film d'Éric Toledano et Olivier Nakache, qui avait clôturé le festival de Cannes en mai dernier, est sorti ce 23 octobre.

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Je ne vais pas faire une énième critique du film, abondamment relayé par la sphère médiatique. Je vais juste donner mon avis de psychiatre du service public, puisque l'axe du film est le sort des gens souffrant de troubles autistiques.

Les deux réalisateurs (les frères Tolédano et Nakache, aurait-on envie de dire) sont devenus des stars du cinéma depuis Intouchables (2011), qui fait partie du tiercé de tête des films ayant été les plus vus en France, et des films français ayant été les plus vus à l'étranger !

Le film est-il ruisselant de bons sentiments ?
Oui.
Mais on n'est pas noyé par ces bons sentiments : on est porté ! (la toute dernière partie du film est peut-être un peu relou, mais elle vise à indiquer que le film s'inspire d'une vraie expérience, et à insuffler un peu d'optimisme)
Cette réussite est due à deux qualités fondamentales de la réalisation.

1 - L'enracinement dans le réel

La maladie et les soins

Un psychiatre ne peut qu'être étonné par la connaissance du terrain des deux réalisateurs. Et quand je dis "un psychiatre", je sous-entends évidemment tous les acteurs du monde psychiatrique et médico-social : les infirmières, les aides-soignantes, les psychos, les psychomot', les ergos, les éducs spé, les travailleurs sociaux, et tous ceux que j'oublie.

On y trouve une connaissance de la pathologie. D'ailleurs un des acteurs principaux du film, Benjamin Lesieur, assume remarquablement le rôle d'une personne autiste pour la simple raison… qu'il est autiste in real life ! Il est encore meilleur que Dustin Hoffman dans Rain Man, c'est dire !

Mais on voit aussi dans le film beaucoup d'autres cas nettement plus difficiles à gérer.  A ce propos, insistons sur le fait, valables pour toutes les pathologies en psychiatrie, qu'il n'existe pas "un" autisme, mais "des" autismes, les particularités mentales et les troubles du comportement pouvant être extrêmement variables dans leur intensité et leurs combinaisons.

Et on y trouve une connaissance des difficultés difficilement surmontables auxquelles sont confrontées ces personnes, leurs familles, et les travailleurs qui s'en occupent. Dans les conditions actuelles, il faudrait sans doute une USIDATU par département (allez voir le film, cet acronyme y est dévoilé wink).

La politique ?...

C'est un film où il n'y a pas vraiment de méchants. Sauf, si on veut, les représentants de l'IGAS (Inspection générale des affaires sociales, sous l'autorité du gouvernement). Mais il ne sont pas méchants en tant que personnes, dans le film ils jouent les inspecteurs des travaux finis qui viennent effectuer des contrôles dans un secteur délaissé.

Et pourquoi ce secteur de la prise en charge des personnes gravement handicapées sur le plan psychique, qu'elles soient mineures ou adultes, est-il délaissé ?

D'une part parce les gouvernements ont déployé depuis une trentaine d'années une logique managériale de la santé publique (productivité, rentabilité, flexibilité, avec réduction des lits, compression des structures, réduction du personnel…).

D'autre part parce qu'il n'existe toujours pas suffisamment de places en centres d'accueil spécialisés. Ainsi, les psychiatres du service public sont régulièrement obligés de faire appel à des Foyers d'Accueil Médicalisés (FAM) ou des Maisons d'Accueil Spécialisées (MAS)… en Belgique. Et encore, il faut que les établissements aient été agréés par notre chère administration.

Et si les MAS sont financées principalement par l'Assurance maladie, les FAM le sont par les Conseils départementaux (hors bien sûr les dépenses de soin), lesquels ne sont guère enthousiastes, surtout dans les départements peu favorisés, pour financer ces prises en charge, que ce soit en France ou en Wallonie…

Le "vivre ensemble"

Le film a été notamment tourné dans le neuf-trois

Les co-réalisateurs Éric Toledano et Olivier Nakache sont tous deux d'une lignée feuj (séf' du Maroc pour l'un, séf' d'Algérie pour l'autre).
Et ils assument ce lien dans le film (je vous laisse découvrir ce que porte Vincent Cassel sous sa casquette wink)

Mais ce qu'ils en donnent à voir est aux antipodes de tout repli identitaire. Des Loubavitch "en tenue" y côtoient des jeunes femmes en hidjab non seulement sans l'ombre d'un problème, mais qui plus est dans un esprit de fraternité voire dans une ambiance de fête.
Et si Vincent Cassel joue dans le film un rôle quasi "christique", qui inclut un célibat faute de disponibilité, on sent à un moment qu'il pourrait se nouer quelque chose entre lui et une jeune femme d'origine malienne (et on le comprend ).

Que ce soit côté feuj ou côté muzz, côté rebeu ou côté renoi, ni stigmatisation, ni victimisation.
Dans l'ambiance actuelle, ça semble utopique. Et pourtant, ça peut exister…

2 - L'humour

Les auteurs ont longuement cueilli des informations sur le terrain de deux assos réelles, ont habilement fait mijoter dans la même casserole ces deux sortes d'ingrédients qu'on ne s'attend pas à voir mélanger, mais ils les ont aussi bien saupoudrés d'une indispensable épice : l'humour.

Mais ça, ça ne peut pas se raconter : allez voir le film.

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