La liste du «Ralliement d'initiative citoyenne» aux européennes

Que peut-on penser de la liste de Gilets Jaunes fondée pour les élections européennes ?

Un courant « modéré » s'organise

Si on veut être manichéen, il y a deux pôles dans le mouvement des GJ : le pôle « radical » protestataire, majoritaire sur les réseaux sociaux, qui veut continuer à manifester son opposition au gouvernement et aux institutions, et le pôle « modéré » pragmatique, minoritaire sur les réseaux sociaux, qui se veut ouvert au dialogue et aux solutions politiques.
On peut légitimement pencher pour un côté ou pour l'autre, l'analyse de la situation étant fort complexe si on prend du recul.

Du côté modéré, dès décembre, Hayk Shahinyan a fondé l’association Gilets jaunes Le Mouvement, qu'ont rejoint entre autres Christophe Chalençon et Ingrid Levavasseur. L'association a annoncé, toujours en décembre, la formation d'une coordination nationale des Gilets jaunes.

Début janvier, ce mouvement a reçu le soutien de Bernard Tapie, qui leur a prêté un local du journal La Provence, dont il est l'actionnaire principal.
Que cherche Bernard Tapie, ce personnage public de 76 ans bien connu des Français ? Sans doute à s'ajouter une raison de vivre, après les affaires judiciaires à répétition dont il a été l'objet, et avec le cancer digestif qui le ronge depuis 2017, lequel paradoxalement lui a redonné une certaine sympathie dans l'opinion publique.
Son état de santé semble en dent de scie, mais lorsqu'il est en forme il n'a rien perdu de sa pugnacité et de son efficacité médiatique.
Son rapport à Emmanuel Premier ? Tapie considère avec raison le président comme un surdoué très brillant, et partage certainement avec lui l'idéologie de l'effort et du mérite.
Mais il doit au fond se réjouir de sa déconfiture, laquelle lui donne raison, lui qui dès 2016 jugeait que le possible candidat issu des grandes écoles, mais sans expérience de terrain, n'avait pas le niveau pour diriger la France.

Et le 23 janvier, c'est une liste pour les élections européennes qui a été déclarée par ce mouvement, le « Ralliement d'initiative citoyenne » (RIC), en référence au « référendum d'initiative citoyenne ».

gj

Une initiative aux incidences ambiguës

Dès mi-décembre, selon un article du Monde, un dirigeant de LREM confiait qu'une liste de GJ « serait la meilleure chose qui pourrait nous arriver ». L'article rappelait que Richard Ferrand avaient invité la veille sur France 3 les GJ à « s’organiser et défendre leurs idées » « lors de la prochaine échéance électorale, aux européennes », et enchaînait que les cadres du parti présidentiel pariaient qu’une telle liste pourrait faire du tort à leurs adversaires du Rassemblement national (RN) et de La France insoumise (LFI), s’appuyant sur les résultats d’un sondage Ipsos, commandé par LREM et publié le 9 décembre dans Le Journal du Dimanche.

En tout cas, à peine déclarée, cette liste a tout de suite trouvé écho dans les médias privés ou publics.

Le 24 janvier au matin, Benjamin Griveaux, considéré par l'ensemble des Gilets Jaunes comme une tête à claques majuscule, déclarait sur Radio Classique à propos de cette liste : « Je suis content ».

Et dès le 24 janvier au soir, la tête de liste Ingrid Lavavasseur avait une place d'honneur dans l'édition spéciale consacrée au sujet de L'Émission Politique, présentée par Salamé et Sotto sur France 2

Le Muppet Show de France 2

Parmi les invités de cette émission fort artificielle, deux catastrophes ambulantes étaient présentes : Pascal Bruckner et son frère jumeau Romain Goupil.
Ces néo-cons avaient déjà fait montre de leur clairvoyance en 2003, en co-signant dans Le Monde des tribunes de soutien à l'intervention américaine en Irak, le 3 mars puis le 14 avril. Le troisième signataire, André Glucksmann, a quitté ce monde en 2015, mais nous ne saurions que conseiller aux deux signataires restants d'aller s'installer en Irak afin de profiter des bienfaits de l'intervention américaine.
Si les organisateurs de L'Émission Politique étaient cohérents, ils les auraient placés côte à côte.

muppets

Bruckner
, qui a rarement dû avoir durant ses 70 années d'existence l'occasion de croiser des gens hors son microcosme, débute benoîtement son intervention en déclarant :
« Avec les Gilets Jaunes on a redécouvert un peuple, en France, qu'on ne connaissait pas ».

Bruckner ethnologue © Jean-Paul Richier

Puis il dégorge les clichés sur lesquels les médias aiment à se focaliser, égrenant « l'incroyable violence », les « scènes extrêmement brutales », la « haine », l'« extrême sauvagerie » « le président de la République qu'on voulait décapiter », les « députés de la REM qui sont menacés », les « journalistes qu'ont été tabassés », allant jusqu'à révéler, tenez-vous bien : « J'ai été moi-même insulté par un gilet jaune ». 

Ceci pour proclamer plus loin : « Je suis tout à fait d'accord avec la liste que présente Mme Vavasseur ! »

Bruckner d'accord avec Vavasseur © Jean-Paul Richier

 
Goupil
, dont l'intelligence tout en nuance a mûri au fil des 67 années d'existence, et macroniste militant, fustige d'abord « ces imbéciles de Maxime Nicolle, de Éric Drouet, de Priscillia Ludosky ». Si Maxime Nicolle peut avoir des côtés conspiros relous de chez relou, ce qualificatif s'applique à l'évidence d'abord et avant tout à Goupil lui-même.

Goupil l'imbécile © Jean-Paul Richier


Il vitupère contre les Gilets Jaunes sur le même mode que Bruckner, pour lui aussi proclamer plus loin : « C'est une excellente nouvelle que Mme Ingrid Levavasseur, que Hayk [Shahinyan], que [Christophe] Chalançon, mettent en place cette liste ! »

Goupil trumpète une " excellente nouvelle " © Jean-Paul Richier

Antécédents

Par ailleurs cette liste fait l'objet de critiques en rapport avec les antécédents politiques de certains. Son directeur de campagne, Hayk Shahinyan, a grenouillé voici 8 ans au Mouvement des jeunes socialistes (MJS) de Dieppe. Et parmi la dizaine de candidats pour l'instant déclarés, on trouve Marc Doyer, membre du bureau départemental de LREM dans l'Oise jusqu'en décembre dernier, et ex-candidat à l’investiture LREM aux Européennes, et par ailleurs Brigitte Lapeyronie, membre du Conseil national de l'UDI jusqu'en septembre 2013.
Bon, en même temps, on a tout à fait le droit d'avoir un passé et de changer de cap, mais avoir un passé politique peut la foutre un peu mal pour un mouvement dont l'une des racines est la défiance envers la classe politique.

Bref,

On ne saurait reprocher à des Gilets Jaunes de vouloir concrétiser leur mouvement par une liste ou par un parti, en vue de promouvoir des propositions cohérentes.
Et cette liste n'est évidemment pas le fruit d'une manigance de la macronie, comme le répètent les conspirationnistes de la fachosphère.
Mais force est de reconnaître qu'avec les bénédictions qu'elle reçoit, elle n'a pas besoin d'adversaires…

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